Il n’y a plus de papi

Il ny a plus de grand-père

Capucine vient de rentrer dun déplacement professionnel et, sans même avoir eu le temps dôter son manteau et douvrir sa valise, son téléphone sonne. Cest sa mère.

La voix de Françoise Morel est agitée, mais Capucine ny prête quune attention distraite, la fatigue ayant raison de sa vigilance.

Allô, Capu, ma chérie, tu es rentrée ?

Oui maman, je viens juste de passer la porte. Pourquoi tu appelles ? Il y a un souci ?

Tant mieux que tu sois à la maison Cest bien, cest bien.

Immédiatement, Capucine sent que sa mère a quelque chose dimportant à lui dire, et quelle hésite, cherche ses mots. « Elle doit encore vouloir métaler tous les ragots du quartier, » se dit Capucine, qui na vraiment pas lénergie de prêter loreille. Elle ne rêve à présent que dune chose : se jeter sur son lit et dormir enfin, car la nuit dernière passée dans le TGV fut agitée.

Dans le compartiment voisin, une bande de jeunes étudiants de Lyon vers Paris avait entamé dès la soirée des chansons à tue-tête, accompagnés dune guitare. Même une célèbre chanson traditionnelle, « Auprès de ma blonde », avait été revisitée façon fête de village normalement, Capucine en aurait souri, mais cette fois, elle aurait préféré que la guitare rende lâme. Cela nest malheureusement pas arrivé.

Maman, laisse-moi me reposer un peu, me rafraîchir, et je te rappelle tout à lheure pour discuter, daccord ?

Je crains que ce ne soit pas possible souffle sa mère.

Pas possible ? Mais pourquoi ? réalise soudain Capucine, saisissant la singularité du ton maternel.

Tu ne pourras pas te reposer.

Enfin, maman, je reviens de mission, je crois avoir le droit, non ? Je nattends personne, et je ne compte pas sortir. Ou veux-tu débarquer à limproviste ?

Capucine ton grand-père nest plus là.

Capucine blêmit, serre le téléphone contre son oreille et sasseoit lentement sur le canapé. Elle ne sattendait clairement pas à une telle nouvelle.

Cest sa voisine, Madame Lefèvre, qui ma appelée ce matin. Elle passait comme dhabitude avec du lait quand elle la trouvé Affalé dans lentrée, la main sur le cœur, sans souffle. Il a dû rester là toute la nuit Il faut aller au village, ma fille, organiser les obsèques. Les voisins aideront. Capucine, tu mentends ?

Totalement abasourdie, Capucine ne sait que marmonner quun « Oui », presque inaudible.

Madame Lefèvre a tenté de joindre le reste de la famille, mais tous ont refusé de venir. « Si au moins il nous avait laissé un héritage », ont-ils dit. Mais à quoi bon perdre son temps et son argent pour se déplacer ? Et la vieille maison de ton grand-père, personne nen veut, tu comprends. Françoise marque une pause avant de reprendre : Pour être honnête, moi non plus, je nai aucune envie de retourner dans ce village. Il ma bien dit, ton grand-père, quil ne voulait plus jamais me voir dans sa maison, pas même pour ses funérailles. Je le lui ai promis, alors je tiendrai parole. Tu es la seule en qui je peux avoir confiance, ma Capucine. Tu pourras aller dire adieu à ton grand-père, nest-ce pas ?

Un silence. Capucine ne répond pas, fixant du regard le buffet sur lequel repose une lettre, la dernière que son grand-père lui a envoyée.

Elle ne lavait pas reçue plus tôt, étant déjà repartie pour une nouvelle mission professionnelle la troisième en six mois. Depuis louverture dune nouvelle antenne à Lille, sa société lenvoie elle et elle seule : excuses de santé, enfants en bas âge ou empêchements divers pour les autres, la routine Toujours prévue pour repartir, elle néchappe jamais à lappel du travail.

Capucine ? entend-on de nouveau dans le combiné. Je ne veux pas que le voisinage pense que lon a oublié notre vieux. Il était bougon, certes, mais cétait quelquun de bien Et puis, tu étais la seule à vraiment maintenir un lien avec lui. Je le dis à Madame Lefèvre ? Tu partes au village ?

Oui, maman, jirai. Mais

Capucine sapproche du buffet, prend la lettre dans ses mains, puis la repose.

Je ne comprends pas, maman Il allait pourtant bien, la dernière fois que je lai vu, à Noël.

Tu veux que je te dise, ma fille ? Il était âgé, cest tout. De nos jours, beaucoup dhommes ne tiennent pas jusquà la retraite, et lui, il avait entamé sa huitième décennie. On ne va pas se plaindre.

Capucine est en état de choc. Elle était très attachée à son grand-père, probablement la seule à lêtre encore dans la famille. Sa mère et lui ne sadressaient plus vraiment la parole depuis des années.

Entre Françoise et son beau-père, lanimosité remontait à la disparition dAntoine, le père de Capucine. Ivan Morel na jamais pardonné à sa belle-fille de « lavoir trop poussé », ayant convaincu Antoine dabandonner son métier d’enseignant pour partir « faire de largent » sur les chantiers, dans lespoir de retaper lappartement, dacheter la maison de campagne Antoine partait des mois, ramenait des cadeaux, de largent, mais son cœur na pas tenu le rythme, et il nest jamais revenu dun de ses séjours.

À lenterrement, Ivan avait laissé éclater une peine déchirante, hurlant son malheur, et a coupé tout contact avec Françoise, qui, piquée au vif, na pas cherché à renouer. Seule Capucine venait chaque été, enfant et adolescente, séjourner chez son grand-père, puis la correspondance avait pris le relais.

Ils sécrivaient encore des lettres, car Ivan Morel refusait toute forme de téléphone portable ou dordinateur. Une excentricité qui le coupait des siens ; pourquoi écrire des lettres à notre époque ? Les gens du village le prenaient pour un original.

Il a perdu la tête, le pauvre, dabord sa femme, puis son fils Comment rester indifférent ? disaient les aînées sur le banc du village.

Et justement, ces derniers temps, certains chuchotaient davantage : Ivan parlait tout seul, non pas à ses voisins ou simplement dans le vide, mais à un chat invisible. Car nul navait jamais vu ce fameux chat.

Après la conversation, Capucine laisse tomber son téléphone sur son lit, fixe un point du plafond très longtemps, puis fond en larmes.

Elle na pas pu rendre visite à son grand-père, comme elle en rêvait ce printemps. Les missions se succédaient, son chef, inflexible et souriant, lui rétorquait : « Capucine Morel, vous êtes indispensable. Si cela ne convient pas, rien ne vous retient ici, mais où trouverez-vous ce salaire ? » Car, la vérité, sa paie était vraiment confortable.

Au cimetière, la cérémonie suit son cours : un silence, un dernier clou scellé sur la housse en velours bordeaux, puis le cercueil lentement descendu à laide de cordes par les hommes du village. Des poignées de terre, quelques fleurs, la nouvelle tombe fraîche « Cest donc ça, tout se termine ? » Capucine a du mal à comprendre, à croire cette absence définitive.

Il ne reste plus quun repas, où lon partage vin rouge et souvenirs, on rit parfois, on évoque Ivan encore et encore, comme pour repousser loubli. De ces mots et de ces souvenirs, il vivra encore ici et là, dans les mémoires.

Quand tout le monde sest éclipsé, Capucine se retrouve absolument seule dans la vieille maison, triste, en colère contre elle-même. « Je nai pas eu le temps pas eu le temps de lui dire au revoir »

Pour occuper ses pensées, elle entreprend un grand ménage : elle aère, lessive le plancher ancien, chasse la poussière, enlève la toile daraignée aux poutres, range le peu de provisions au frigo, nettoie la table. Peu à peu, lair séclaircit.

La maison, solide bâtisse ancienne, respire toute la simplicité dun intérieur campagnard. Cest déjà le soir. Par la fenêtre, Capucine observe le jardin : rien dimposant, mais ordonné, des rangées nues cette année, Ivan navait rien planté. Peut-être avait-il pressenti la fin ?

Les pommiers sont en fleurs, tout comme les buissons de groseilles et de framboises ; le jardin na jamais été laissé à labandon grâce à lui.

« Qui entretiendra tout cela, désormais ? » songe-t-elle en soupirant.

Assise sous un pommier, elle appelle sa mère pour lui dire que tout sest bien passé.

Tu as bien fait, Capucine. Quelquun, après tout

Tu sais maman, il nétait pas mauvais. Il était juste cabossé par la vie, cest tout. Tu ne dois pas lui en vouloir. Il aimait papa plus que tout.

Je nen veux à personne, Capucine. Quil repose en paix. Dis-moi plutôt, tu reviens quand ? Tu ne comptes pas rester seule là-bas, tout de même ?

Ni aujourdhui, ni demain. Jai posé des jours. Je veux profiter du calme ici, loin du tumulte parisien. Et il y a les neufs jours. Tu ne viendras pas, toi ?

Si loin et jai le potager à la campagne, tu sais ! Bon, mon feuilleton va commencer, je file. Appelle si besoin

Capucine sourit. Sa mère, fidèle à ses esquives ! Après avoir préparé du thé aux feuilles séchées de cassis et de menthe trouvées dans un vieux bocal, elle va se coucher.

Avant de dormir, elle relit la dernière lettre de son grand-père. Cette lettre, différente des autres, ne parle presque que de ce mystérieux chat noir Néro dont elle na jamais entendu parler auparavant. Il écrit :

« Tu imagines, ma Capucine, Néro adore le lait ! On ma dit que ce nétait pas bon pour un chat adulte, mais lui a bu presque tout le bocal. Je vais devoir demander encore du lait à la voisine ! Elle va sétonner. Et il se cache toujours, ce coquin. Je le vois à peine, juste une ombre noire qui file vers la grange. Pourtant je sens constamment son regard dans mon dos Jattends que tu viennes, tu pourras peut-être lapprivoiser. Sinon, ensemble peut-être. Je crois quil a trop souffert des hommes, alors il se méfie »

Mais Capucine na trouvé aucun chat, ni dans, ni autour de la maison. Pourtant, cette nuit, elle croit sentir le fameux regard dont parlait Ivan.

« Demain, il faudra que je parle de ce chat à Madame Lefèvre »

*****

Elle se lève à laube, les rayons du soleil glissant timidement derrière les rideaux, les moineaux pépient avec les coqs des fermes voisines. Cest un matin ordinaire de village.

Elle ouvre la fenêtre, ferme les yeux, écoute ces sons oubliés de son enfance. Elle repense à ses étés, aux nichoirs fabriqués avec son grand-père, puis se souvient de ce chat

Un chat ? sétonne Madame Lefèvre quand Capucine lui pose la question.

Je ne comprends pas non plus, souffle Capucine. Il en parle longuement dans sa dernière lettre, alors quil nen a jamais eu. Et ce fameux Néro, vous en avez entendu parler ?

Ah, attends… Oui, il y a environ un mois, je lai surpris en train de parler tout seul dans son jardin, semblant convaincre quelquun de sapprocher. Jai regardé par-dessus la haie, personne ! Et le lendemain, je lentends de nouveau bavarder avec son ami invisible, raconter sa vie. Toujours ce nom, Néro. Mais tu sais, Capucine, aucun de nous na jamais vu ce chat. Jallais quasi tous les jours chez lui Il balayait la question, rigolait, disant quil nous le présenterait quand il lattraperait. Je crois quil a déraillé, le pauvre, avec lâge

Peut-être pas, murmure Capucine, pensive. Je suis certaine quil navait pas perdu lesprit, il y a juste quelque chose qui nous échappe. Ou bien ce chat est un maître dans lart de se cacher. Mais aucun chat noir na disparu dans le coin ?

Non, personne ici na de chat noir.

De retour, Capucine saffaire à remettre de lordre, mais tout le temps, son esprit erre autour de ce Néro invisible.

Et pendant ce temps-là, tapie derrière le vieux cabanon, une silhouette noire guette la jeune fille. Depuis quelques jours, parmi tous les visiteurs venus dire adieu, cest vers elle que va lattention du chat. Il sent quelle a la même gentillesse que le vieux monsieur il reconnaît cette aura apaisante.

Néro veille, méfiant, incapable de surmonter son appréhension des humains. Battu, chassé toute sa jeunesse, il était venu chercher refuge auprès dIvan, ces derniers mois, y trouvant pour la première fois patience et douceur.

Il écoute, caché, Ivan parler, partager ses souvenirs, compatit à sa tristesse silencieuse. Le grand-père na jamais forcé la rencontre. Mais ce matin-là, alors que tous se dispersent, Capucine retourne brusquement la tête croise une ombre noire sous la haie.

Te voilà donc, Néro ! Alors tu existes vraiment ! Viens, viens donc, mon grand, quon fasse connaissance !

Mais au moindre pas, le chat disparaît dans le feuillage.

Pourquoi tu fuis, Néro ? Demain je repars à Paris, viens, ne crains rien, je ne fais de mal à personne.

Madame Lefèvre, passant le chemin un plat de chaussons au fromage pour Capucine, les entend converser. Levant la tête, elle aperçoit seulement la jeune fille. Aucune trace de chat. Inquiète, elle se hâte chez elle, le cœur serré. « Dabord le grand-père, maintenant la petite parle aux chats invisibles »

Vers midi, le temps change brutalement ; le ciel, noir dencre, salourdit délectricité, lair devient pesant. Seuls les poules effrayées de Madame Lefèvre osent perturber cette ambiance, parsemée de grondements lointains.

Il va y avoir de lorage, grogne Capucine en regardant le ciel. Ce nest pas quune averse, cest une vraie tempête qui approche.

À peine pense-t-elle cela que les premières gouttes frappent le toit. Elle appelle encore le chat toujours rien. Néro, terré, frémit à chaque fracas : la peur de lorage surpasse celle des humains.

*****

La pluie martèle sans répit. La nuit est noire, Capucine tourne en rond dans le lit, incapable de dormir. Tout à coup, une détonation.

Elle se redresse, panique le vent agite violemment les rideaux de la chambre. Une nouvelle lueur, et cette fois deux yeux dorés à la fenêtre.

Mon Dieu ! sécrie Capucine, reculant sur le lit.

Une boule de poils trempée bondit par la fenêtre, glisse, disparait sous le lit. Elle saccroupit, découvre Néro, recroquevillé, tremblant. Patience et douceur : elle réussit enfin à lattirer, à le sécher dans une vieille serviette, puis lallonge tout contre elle sur la couette.

Le tonnerre et les éclairs semblent alors sestomper pour tous deux, rassurés de sêtre trouvés.

*****

Réveillée au petit matin par des griffes dans la fenêtre, Capucine sourit en découvrant Néro sur le rebord.

Où veux-tu aller, Néro ? demande-t-elle en riant. Tu veux partir ? Mais je ne tai même pas donné à manger !

En un regard, le chat sexcuse, miaule doucement.

Pas sans un petit déjeuner, toi. Après, tu choisiras : rester ici ou venir avec moi. Je crois que papy aurait aimé que je te ramène. Moi aussi, dailleurs. Mais cest à toi de décider, mon chat.

Après la gamelle, la porte souvre sur le jardin. Capucine fait sa valise. Prête à partir pour Paris, elle descend lescalier sur le perron, Néro lattend déjà, se frottant dans ses jambes, ayant choisi sans regret.

Je lavais deviné, sourit la jeune femme. Tu viens avec moi.

Avant de partir, Capucine passe laisser les clés à Madame Lefèvre. Celle-ci, en voyant le chat dans les bras de Capucine, nen revient pas.

Cest lui le fameux chat ?

Oui, lui-même. Vous voyez, mon grand-père nétait pas fou. Il avait simplement un compagnon discret et peureux. Il aura enfin un vrai foyer.

Bon voyage, Capucine. Prends, tiens, quelques chaussons pour la route. Je veillerai sur la maison, tu reviendras, jespère ?

Oui, bien sûr, avec Néro.

Dans le car du retour, Capucine regarde le ciel. Il lui semble, un instant, que dans un nuage apparaît le visage souriant de son grand-père. Même Néro, assis sur ses genoux, fixe la fenêtre vers le ciel.

Ce visage leur sourit, et linstant daprès, tout est redevenu normal. Peut-être est-ce une illusion, mais quimporte : Capucine sait, au fond delle, que son grand-père continue à vivre, là où la mémoire ne flanche pas.

Et que quelque part, il est heureux que sa petite-fille et son mystérieux chat noir aient pu, enfin, se rencontrer.

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