Il ny a plus de papy
Camille venait à peine de rentrer dun autre déplacement professionnel. Elle neut pas le temps de poser sa valise ou de retirer son manteau que le téléphone sonna.
Cétait maman, Gisèle Lagrange, sa voix empreinte dinquiétude. Mais moi, fatigué comme jamais, je ny prêtai pas attention sur linstant.
Ma chérie, tu es bien rentrée ?
Bonjour maman, oui, je viens à peine darriver à lappartement. Quest-ce qui se passe ? Tu sembles nerveuse.
Tant mieux que tu sois là.
Jai tout de suite compris quelle voulait aborder un sujet sérieux, mais quelle tournait autour du pot. Peut-être ne savait-elle pas par où commencer ou simplement nosait-elle pas.
« Elle a encore dû ramasser tous les ragots du quartier et veut me les répéter » songeai-je. Mais ce soir, je nétais pas dhumeur.
Mon seul rêve, cétait de plonger dans mon lit et de mendormir profondément. Le voyage en train ne mavait pas laissé fermer lœil de la nuit.
Dans le compartiment dà côté, un groupe de jeunes fêtards chantaient à tue-tête, et même une chanson sur Camille :
« Auprès de mon arbre,
Je vivais heureux,
Jaurais jamais dû méloigner de mon arbre »
Dans une autre circonstance, jaurais peut-être souri. Mais ce soir-là, jaurais donné cher pour que les cordes de leur guitare cèdent. Ce ne fut pas le cas.
Maman, je vais prendre une douche et me poser un peu, on se rappelle plus tard, daccord ?
Maman hésita.
Jai peur que tu ny arrives pas, soupira-t-elle.
Pardon ? Je nai pas bien compris.
Tu ne pourras pas te reposer.
Pourquoi donc ? Jai quand même le droit de souffler après trois jours de travail intensif. Je nattends personne, je ne sors pas… ce nest pas comme si j’étais prise au dépourvu ? Jespère juste que tu ne comptes pas débarquer à limproviste !
Camille, ton grand-père est mort…
Je restai sans voix, agrippant le téléphone si fort quil men blessa la paume. Je meffondrai sur le canapé, abasourdi.
Cest Madame Martin, sa voisine, qui ma appelée ce matin. Elle lui portait du lait, a trouvé papy Henri allongé sur le seuil, serrant sa poitrine, il ne respirait plus. Il avait passé toute la nuit là, probablement. Bref, il faut aller au village pour organiser les obsèques. Les voisins aideront sil faut. Camille, tu es toujours là ?
La nouvelle manéantit; je ne trouvais rien à dire, sinon un vague « Hum » difficile à articuler.
Madame Martin a transmis la nouvelle aux cousins, mais personne ne viendra. Ils ont dit : « Si seulement il avait laissé un héritage, on se déplacerait peut-être. Mais dépenser pour rien » Et puis, la maison ne vaut pas grand-chose, tu sais bien, ça n’intéresse personne, reprit maman. Je nai pas envie dy retourner non plus. Dailleurs, ton grand-père mavait bien fait comprendre de ne plus jamais remettre les pieds chez lui, même pas pour les obsèques. Mais toi, Camille, tu pourrais y aller ? Cest important que quelquun de la famille l’accompagne pour son dernier voyage.
Elle se tut. Je fixais du regard la commode, là où reposait la dernière lettre de papy. Postée un mois plus tôt. Jétais partie pour mon troisième déplacement daffilée Personne dautre nacceptait ces missions, chez nous : les autres collègues avaient toujours une raison enfants, santé fragile, famille… Moi, j’étais la seule “libre comme lair”.
Camille, murmura maman, je ne veux pas que dans le village on pense quon la oublié. Il était difficile, oui, mais il restait humain. Tu avais de bons rapports avec lui, non ? Alors, dois-je dire à Madame Martin que tu viens pour lenterrement ?
Oui… Bien sûr, soufflai-je. Mais c’est difficile à croire. Il avait lair en santé à Noël Je suis venue, tu te souviens ?
Que veux-tu, Camille, la vie Soixante-dix-huit ans, aujourdhui beaucoup dhommes natteignent même pas la retraite. Quil repose en paix
Lannonce me chamboulait. Je laimais, mon papy Henri. Jétais la seule de la famille à garder un lien avec lui. Les autres navaient plus de contact.
Il faut dire que maman et lui se détestaient mutuellement depuis des années. Mon grand-père navait jamais pardonné à maman la mort de papa, son unique fils, quil accusait davoir tué à la tâche, à force de le pousser dans des emplois pénibles, loin de son métier dinstituteur.
Papa partait longtemps faire des remplacements ou travailler sur des chantiers pour améliorer notre quotidien, parfois au détriment de sa santé. Il ne sen plaignait jamais. Et un jour, le cœur lâcha.
Je revois encore papy écroulé lors des funérailles. Des sanglots à vous déchirer lâme. « Aucun parent ne devrait enterrer son enfant », disaient les gens.
À partir de ce jour, papy coupa les ponts avec maman, lui intimant de ne jamais revenir à la maison familiale.
Tant pis ! répondit maman, meurtrie. Ce nest pas ma faute si le sort a frappé. Un homme doit gagner sa vie, non ?
Papy, lui, retint ses larmes, et depuis lors, il nouvrit plus guère sa porte quà moi.
Quand jétais petite, je passais tous mes étés chez lui, dans ce village près de Poitiers. Plus tard, on continua une correspondance à lancienne il naimait ni téléphone, ni ordinateur. Pour les autres membres de la famille, cétait un excentrique. Qui écrit encore des lettres en 2024 ? Se demandaient-ils.
Même les voisins du village croyaient parfois que papy sombrait peu à peu. « Perdre sa femme, puis son fils, ça marque à vie », chuchotaient les mamies sous lorme.
Le dernier mois, ils sétonnaient tous : papy parlait souvent… à un chat. Mais personne navait jamais vu ce fameux chat. Même Madame Martin, qui le visitait régulièrement, navait jamais aperçu de matou…
Jai raccroché, jeté mon téléphone sur le lit, lutté contre les larmes elles ont coulé. Jaurais tellement voulu le voir une dernière fois Mais mes missions à Lyon et Marseille sétaient enchaînées, sans repos. À chaque remarque, mon chef me disait en souriant : « Camille, avec ton salaire, tu pourrais même te permettre plus de déplacements, non ? »
La paie était bonne, alors je tenais bon. Cela finirait bien par passer
*****
Tout sest passé comme dans un mauvais rêve au cimetière. Après la lecture de la prière et le dernier coup de marteau sur la bière, les hommes du bourg ont descendu le cercueil dans la fosse.
Des fleurs fraîches, une tombe nouvelle. « Voilà, cest fini ? se demanda Camille. Papy était là. Il nest plus là »
Restait le repas des funérailles au café du village : beaucoup de vin blanc et de souvenirs évoqués à voix basse. À mesure que les gens racontaient et riaient, jai compris papy continuerait de vivre dans leurs mémoires, tant quon se souvient de lui.
Quand les derniers invités partirent, je restai seul sur le pas de la porte, le cœur lourd. Il me manquera, jaurais tant voulu arriver plus tôt.
Pour ne pas sombrer, je décidai de faire le ménage : aérer la vieille maison, frotter les sols de bois, chasser les poussières du siècle, ranger les restes au frigo…
La maison de mon grand-père, un peu spartiate, était tellement pleine dâme, chaleureuse à sa façon. Cette odeur de bois, la lumière dorée du soir sur le jardin Dehors, il ny avait rien dexceptionnel : des rangées vides de potager, des pommiers en fleurs, les groseilliers et les framboisiers au fond…
Je me suis assis un moment sous le vieux pommier, regardant le terrain soigné. Qui sen occuperait désormais ? soupirai-je.
Jappelai maman.
Tu as fait ce quil fallait, Camille. Il était peut-être bourru, mais cétait un homme.
Il était bon, maman, juste abîmé par le chagrin. Il ten a trop voulu, mais il a surtout souffert de la perte de papa.
Cest enterré, Camille. Dis-moi, tu reviens demain à Paris ou tu restes un peu ?
Non, je reste quelques jours. Je veux profiter du calme, du village. Et puis, il y a les neuf jours à respecter. Tu pourrais venir ?
Oh non, ma chérie Cest la saison des jardins, tu sais bien ! Je suis débordée, lançait maman, comme à son habitude. Je ne pourrai pas venir, mais appelle-moi, daccord ? Je file, mon feuilleton va commencer
Je souris : maman avait lart de séclipser quand la discussion devenait trop profonde
De retour à la cuisine, je fis du thé avec les herbes séchées de papy : des feuilles de cassis, de menthe, de mélisse, précieusement gardées dans ses boîtes. Avant de me coucher, je repris la lettre de papy.
Son contenu mintriguait. Cette fois, il ne parlait presque que dun chat Un mystérieux chat noir, « Sombreau ». Mais papy navait jamais eu de chat, il disait ne pas trop aimer les bêtes…
Il mécrivait : « Figure-toi, ma petite, que Sombreau adore le lait. Les gens disent quil ne faut pas en donner aux chats, mais lui avale tout ! Faudra que je demande à la voisine den rapporter encore Sombreau se cache tout le temps, je le vois à peine. Mais je sens son regard, tu comprends, un vrai regard de chat sur mon dos. Quand tu viendras, peut-être tu le verras mieux que moi. Jai limpression quil ne se montre pas, car les hommes, il ne leur fait pas confiance »
Mais durant les jours passés à la maison, je navais croisé aucun chat. Et pourtant, ce regard dans mon dos, je croyais parfois le sentir, comme papy le décrivait…
« Je demanderai à Madame Martin qui est ce fameux Sombreau »
*****
Je me réveillai à laube, les premiers rayons effleurant les rideaux, le village bruissant du chant des moineaux, de coqs qui ségosillaient au loin.
Ouvrant grand les volets, je respirai lair frais, me souvenant des étés enfantins chez papy à construire des nichoirs. Je noublia pas ce fameux chat
Sombreau ? sétonna Madame Martin quand je linterrogeai devant sa porte.
Aucune idée ! Le mois dernier, Henri sadressait en effet à un chat imaginaire, il lui racontait sa journée, se confiait sur sa femme disparue, sur son fils Toujours à Sombreau, cest ça. Mais personne na jamais vu ce chat ! Jentrais quasiment chaque jour chez lui, rien vu. Jai fini par penser que papy perdait un peu la tête Cela dit, aucun chat noir ne traîne dans le village, ni disparu dailleurs !
Je hochai la tête, songeur. Je refusais dadmettre que papy perdait la raison. Peut-être que Sombreau était simplement très discret Ou alors, qui sait ? Un chat invisible…
Je passai alors matinée à mactiver dans le jardin, mais lidée du chat mobsédait. Si Sombreau avait existé, où était-il à présent ?
À la cime du jardin, dans lombre, deux yeux noirs suivaient chacun de mes mouvements. Sombreau, craintif mais attiré il me sentait, il percevait chez moi quelque chose de familier, la douceur de lami défunt. Il sapprochait, cherchait la chaleur, la gentillesse de papy. Mais trop effrayé, il restait caché.
La peur des hommes était plus forte. Dans son jeune âge, des garçons lui avaient jeté des pierres Depuis, il fuyait tout le monde, errant de ferme en ferme. Chez mon grand-père, il avait trouvé refuge. Henri lui parlait, le nourrissait alors, un lien tacite sétait tissé. Mais la frayeur dominait.
Le jour des neuf jours, préoccupée par mes pensées, je finis par le surprendre. Mes yeux croisèrent les siens. Il partit aussitôt se cacher.
Viens, Sombreau, viens, cest toi dont parlait papy ! appelai-je en cherchant dans les buissons. Mais rien.
Madame Martin, en mapportant une boite de chaussons aux pommes pour la route, maperçut parlant toute seule. Elle leva les sourcils : « Après le grand-père, la petite-fille aussi ! On deviendrait fou au contact de cette maison, ou quoi ? »
Lorage éclata en fin daprès-midi. Les poules affolées couraient sous la pluie. Le vent battait les volets, les éclairs fendaient le ciel. Jamais je navais entendu une tempête si violente dans le Poitou. Toute tremblante, je refermai les fenêtres puis, dans un immense éclair, je vis deux yeux brillants à la lucarne.
Oh ! mécriai-je, juste avant de voir Sombreau surgir, trempé, bondir dans le meuble puis sous le lit. Complètement mouillé, il sétait réfugié là. Je dus lui parler, le rassurer longtemps, puis le sortir de sa cachette. Je le séchai avec une vieille serviette et il vint se mettre sur le lit, contre moi.
Dehors, la pluie battait la campagne ; nous étions bien, tous les deux, à goûter un peu de chaleur.
*****
Au petit matin, je lentendis fouiner à la fenêtre, tout pressé de sortir.
Tu veux partir, lami ? demandai-je en souriant.
Il miaula doucement, lair dexcuser sa faiblesse de la veille Je compris sa demande de liberté. Mais dabord, il aurait droit à un bon repas.
Daccord, Sombreau, que décides-tu ? Restes-tu ici ou veux-tu venir avec moi à Paris ? Je crois que papy aurait aimé que je moccupe de toi, et moi aussi. Mais tu choisis.
Je lui ouvris la porte après le petit-déjeuner. Quand il me vit sortir avec ma valise, il se frotta à mes jambes et ronronna.
Il avait pris sa décision il maccompagnait. Il avait trouvé quelquun en qui avoir confiance, avec qui il naurait plus peur de vivre sa vie de chat dappartement.
Je souris.
En passant chez Madame Martin pour lui confier la clé de la maison, elle nen croyait pas ses yeux.
Alors, cétait vrai ce chat ? balbutia-t-elle en voyant Sombreau dans mes bras.
Oui, le fameux Sombreau. Mon papy nétait pas fou. Cétait juste un chat un peu blessé par la vie, très timide. Grâce à lui, jai retrouvé une part du bonheur de papy.
Tu reviendras alors ? me demanda-t-elle en me tendant un sachet de brioches.
Oui, nous reviendrons. Sombreau et moi.
Dans le car pour Paris, le chat lové sur mes genoux, je levai les yeux vers le ciel. Derrière un nuage, jeus limpression dapercevoir le visage de mon grand-père, son sourire tendre, son clin dœil malicieux.
Je sus alors que papy continuait de vivre à travers nous, à travers la mémoire, lamour, et tous les petits gestes partagés.
La vie nous fait courir après mille choses, mais au fond, le plus important reste de garder précieusement en nous la tendresse de ceux qui ont compté et de savoir tendre la main à ceux, humains ou bêtes, qui en ont besoin. Voilà ce que je retiens aujourdhui, plus que jamais.