Il n’y a plus de grand-père

Mon cher journal,

Il ny a plus de grand-père.

Je viens tout juste de rentrer dune énième mission à Lyon, lessivée, valise à la main, même pas le manteau enlevé, quand le téléphone a vibré. Cétait maman.

Sa voix avait cette note agitée, un peu tremblante. Mais, honnêtement, je ny ai pas prêté attention. Sans doute la fatigue, cette lassitude du retour.

Ma Lucile, ma chérie, tu es bien arrivée à lappartement ?

Salut Maman, oui, enfin ! Je viens juste de traverser la porte, je suis épuisée. Il y a une urgence ?

Cest bien. Cest important que tu sois rentrée

Tout de suite, jai senti que maman tournait autour du pot. Comme si elle nosait pas ou ne savait pas comment amener un sujet délicat.

« Bah, elle doit sûrement vouloir me raconter les histoires du voisinage. Encore », ai-je soupiré intérieurement. Je voulais juste mécrouler sur le lit et dormir enfin. Ce voyage en train avait été un cauchemar.

Dans le compartiment voisin, une bande de gars chantaient à tue-tête du soir au matin, guitare en main, emportés, beuglants même une version tonitruante de : « Auprès de ma blonde, quil fait bon fait bon » Je rêvais que les cordes de la guitare cassent net. Évidemment, rien na cédé.

Maman, laisse-moi dabord me poser, prendre une douche, et dans une heure je te rappelle, promis ?

Ce nest pas possible, ma fille

Comment ça ? Pourquoi ? Quest-ce qui se passe ? Son ton résigné ma soudain glacée.

Tu nauras pas le temps de te reposer.

Mais enfin pourquoi ? Je reviens dune mission à lautre bout du pays. Pas un chat ne va venir, et je ne compte pas sortir non plus. Ou alors jai oublié quelque chose ?

Et alors, le coup de massue, simple, sans détour :

Ma Lucile, il ny a plus de grand-père

Je suis devenue blême, mon portable serré contre loreille, et je me suis assise très lentement sur le canapé. Jamais je ne mattendais à cette annonce.

Cest Madame Marie Lefèvre, la voisine, qui ma appelée ce matin. Elle est passée comme dhabitude pour apporter un peu de lait, et elle la trouvé Sur le seuil, la main sur le cœur, il ne respirait plus. Il a passé la nuit ainsi, sans que personne ne se doute de rien Il faut aller au village, organiser lenterrement. Les voisins aideront si besoin. Tu mentends, ma chérie ?

Jétais tellement déboussolée par la nouvelle que jai à peine pu marmonner un faible « Oui ».

Madame Lefèvre a tenté de contacter les cousins, mais franchement, ils ne veulent rien savoir. Ils disent quà moins quil y ait de lhéritage, ils ne se déplaceront pas. Quant à la maison, tu te doutes bien : cent ans quelle nintéresse personne maman a fait une pause. Tu comprends, même moi, je nai aucune envie daller là-bas. Pour tout te dire, Jacques Lefèvre ma juré quil ne voulait plus jamais me voir, pas même pour lenterrement Je lui ai promis de respecter ses volontés. Je compte sur toi, ma Lucile. Peux-tu ten charger ?

Un silence pesant. Je fixais la commode sur laquelle reposait la dernière lettre de grand-père.

Une lettre postée il y a plus dun mois, que je navais même pas eu le temps douvrir à cause des missions à répétition. Troisième déplacement en six mois, pas sûr que ce soit le dernier, dailleurs. Dans ma société, je suis la seule qui ne refuse pas les voyages : les autres ont des soucis de santé ou des enfants, moi, rien. Apparemment, je suis « celle qui peut ».

Lucile, fit à nouveau la voix fatiguée de maman, je naimerais pas que tout le village pense quon a complètement abandonné le vieux. Il était parfois difficile, mais humain tout de même. Tu avais encore un lien, toi. Est-ce que je dis à Marie Lefèvre que tu viens, alors ?

Oui, maman Je vais y aller. Mais comment ça a pu arriver ? Il allait bien, tu sais ! À Noël, il riait encore avec moi, il nétait pas du tout souffrant

Oh, ma chérie, que veux-tu Il avait son âge aussi. Maintenant beaucoup dhommes ne vivent pas jusquà la retraite, et ton grand-père avait bien dépassé les 80 ans. Ne soyons pas trop tristes Quil repose en paix.

Jétais sous le choc. Jaimais sincèrement mon grand-père. Cest sans doute moi la seule encore en contact avec lui. Ni les autres parents, ni maman-même ne venaient vers lui.

Je pouvais comprendre maman : entre elle et grand-père cétait vieux comme le monde, une brouille jamais refermée. Il ne lui pardonnait pas la mort de mon père. Il laccusait, depuis toujours, de lui avoir fatigué son fils jusquà épuisement. Mon père, instituteur de formation, avait enchaîné des jobs difficiles à la demande de maman, pour refaire la cuisine, acheter la maison de campagne, mener une vie plus douce. Résultat : il nest jamais revenu de l’un de ses chantiers, le cœur a lâché. Et grand-père a crié son chagrin comme un loup, à lenterrement. Depuis, il na plus voulu voir maman.

Tant mieux ! avait-elle dit, piquée. Je nai rien à me reprocher, déclare-t-elle à qui veut lentendre. Un homme, cest fait pour gagner sa vie !

Grand-père na alors plus gardé lien quavec moi. Petite, je passais mes vacances dans son village, puis, plus grande, nous nous sommes mis à échanger des lettres. Il refusait tout portable ou ordinateur, cétait ses principes et cela expliquait, soit disant, pourquoi quelques-uns dans la famille le traitaient de vieil original.

Les voisines, assises devant la boulangerie, commentaient :
Il a perdu la tête, ce pauvre homme. Après avoir perdu sa femme, puis son fils, cétait fatal.

Le mois précédent sa mort, les gens du village en étaient persuadés. Même Marie Lefèvre, sa confidente, commençait à avoir des doutes : il sest mis à parler à un chat. Personne ne lavait jamais vu, ce chat. Pas une ombre, rien. Mais il racontait ses journées à ce fameux « Minuit »

Après lappel de maman, jai laissé tomber le téléphone sur le lit. Jai longtemps fixé le plafond, les yeux secs. Puis jai éclaté en sanglots.

Jaurais tellement voulu revoir Grand-père cet été Le travail, toujours le travail, mavait retenue à Paris. Directeur inflexible, qui se contentait de me sourire quand je protestais :

Lucile, dit-il, personne ne vous retient ici si cela ne vous convient pas. Trouvez-moi donc une meilleure paye ailleurs !

Il navait pas tort : mon salaire était bon. Mais à quel prix? Parfois javais limpression de nêtre quun pion. Ma vie personnelle, inexistante. Ma fatigue, ignorée.

***

Lenterrement a eu lieu dans ce petit cimetière de Bourgogne. Après le silence, la caisse a été déposée dans la terre, sous la pluie fine du matin. Des fleurs fraîches, quelques paroles. Voilà donc Grand-père nest plus. Seuls les mots des vivants le font durer, sur cette terre ou dans leur mémoire.

Après le repas funèbre, les habitants ont glissé, lun après lautre, vers chez eux ou au bar-tabac. Jétais restée seule, sur le parvis de la vieille maison, envahie dun malaise immense : trop tard. Trop tard pour le revoir.

Pour ne pas sombrer, jai pris le balai, lavé les planchers, dépoussiéré les buffets, aéré tout ce que je pouvais. La maison sentait encore sa présence, simple, rustique, chaleureuse.

Le jardin, lui, attendait. Les rangées de terres étaient nues, Grand-père navait rien planté ce printemps. Cela voulait-il dire quil savait? Peut-être. Les pommiers, eux, étaient en fleurs, et les buissons de cassis et de groseilles ruisselaient de promesses. Quelquun devra sen occuper, maintenant Qui?

Je me suis installée sous le pommier, portable en main, et jai appelé maman pour tout lui raconter.

Tu as bien fait, Lucile. Il ne faut pas garder de rancune. Il taimait, tu sais

Oui, maman. Il en a trop souffert, voilà tout. Tu devrais lâcher prise toi aussi. Viens, reste quelques jours ici? Les neuf jours de deuil Tu viendras?

Oh, non, ma chérie, jai mille choses à faire : la période des jardins, tu sais bien? Et puis je regarde mon feuilleton préféré à cette heure-ci, je te rappelle, hein?

Un sourire las a traversé mon visage. Incorrigible maman

De retour à la maison, jai préparé une tisane de feuilles de cassis, de menthe et de mélisse du grenier, puis me suis glissée dans le lit. Avant de mendormir, jai repris la lettre de grand-père. Relue, encore. Il y parlait uniquement de ce fameux chat, « Minuit ». Un chat quil navait jamais eu, lui qui dordinaire ignorait les animaux. Cest ce mystère qui ma poussée à la relire.

« Tu sais, ma Lucile, Minuit adore le lait. On dit que ce nest pas bon pour les chats adultes, mais il en a bu la moitié du pot ! Je demanderai encore du lait à la voisine Elle va finir par sétonner ! »

Oui, grand-père écrivait de longs passages sur Minuit. Mais, depuis mon arrivée, je nai aperçu aucun animal dans la maison ou le jardin. Rien. Pourtant, ce sentiment dêtre épiée, dont il parlait, jai cru le ressentir aussi.

Le lendemain matin, le village se réveillait dans la lumière tendre. Les moineaux piaillaient, les coqs sépoumonaient, et jai soudain repensé à la lettre. Il fallait que je demande à Madame Lefèvre.

Un chat, ma Lucile? Je ne sais pas Il paraît quil lui parlait, mais personne ne la jamais vu. Moi-même, et Dieu sait si je venais souvent ! Mais ton grand-père racontait quil apparaissait la nuit, filant comme une ombre On a même cru quil déraillait.

Peut-être Mais je pense que non, madame Lefèvre. Il était lucide, jen suis certaine. Il y a sûrement quelque chose que nous ignorons ce Minuit devait bien exister, dune manière ou dune autre.

De retour dans la maison, jai effacé la poussière de mes pensées, tout en continuant à réfléchir à Minuit, ce chat invisible.

Et pourtant, non loin, à labri sous les vieux lilas, deux yeux noirs mobservaient sans bruit. Minuit était là, je le pressentais, aussi silencieux et farouche que le chagrin dun homme vieux.

Il avait pris goût à la présence de Grand-père, à sa gentillesse, pour la première fois de sa courte existence abîmée par la violence humaine. Mais il nosait sapprocher.

Ce nest que le neuvième jour, alors que jinspectais le jardin, que je lai aperçu, silhouette fluide, pelage noir de jais. Jai appelé doucement :

Alors, cest toi, Minuit ? Viens, naie pas peur Jaimerais te connaître.

Il sest volatilisé à ma première avancée. Je nai pas insisté. Plus tard, en ramenant des chaussons et une part de clafoutis, Madame Lefèvre ma vue parler seule dans le jardin. Elle a levé les sourcils, un peu inquiète : après mon grand-père, voilà que je discutais avec un chat imaginaire

Laprès-midi, le ciel sest chargé, assombri par lorage qui approchait. Les poules de Madame Lefèvre couraient partout, les éclairs grondaient au loin. Jai appelé Minuit, linvitant à labri, sans réponse.

La nuit fut terrible : la pluie martelant le toit, la foudre déchirant la campagne, et soudain, deux yeux brûlants deffroi dans lentrebâillement de la fenêtre. Jai sursauté lorsque la boule noire a bondi, filé dans la pièce et sest enfouie sous le lit, tremblante.

Patience et douceur: je lai fait sortir, séché, rassuré. Il sest lové à mes côtés, tous deux blottis sous la couette, partageant la chaleur de cette confiance naissante, tandis que la tempête faisait rage dehors.

À laurore, jai trouvé Minuit devant la fenêtre, prêt à partir.

Où veux-tu aller, mon grand? lui ai-je demandé en souriant.

Il sest retourné, de ce regard profond qui sexcuse.
Miau a-t-il répondu, griffant la vitre.

Je ten prie, reste le temps du petit-déjeuner. Après, cest toi qui décideras : tu restes ici, ou tu viens avec moi à Paris. Je crois que ça aurait fait plaisir à Grand-père jen ai envie aussi. Mais le choix tappartient.

Je lai nourri puis laissé sortir, commençant à préparer mon sac. Plus tard, alors que je franchissais le seuil avec mes affaires, Minuit était là, mattendant. Il a frotté sa tête contre ma jambe, et jai compris. Il voulait maccompagner.

Nous sommes allés remettre la clé à Madame Lefèvre il fallait bien que quelquun veille sur la maison en mon absence. Elle est restée bouche bée :

Cest donc vrai, il existait ce chat ?

Oui, cest Minuit. Vous voyez, Grand-père navait pas perdu la raison. Il fallait juste lui donner du temps

Promets-moi que tu reviendras voir la maison ?

Cest certain. Souvent, je lespère.

Elle ma donné un sachet de croissants pour la route, et jai chaleureusement remercié.

Assise dans le car pour Paris, Minuit lové sur mes genoux, jai un instant cru distinguer le visage souriant de Grand-père dans un nuage. Même Minuit, attentive, semblait regarder le ciel.

Ce visage nous observait avec douceur, presque un clin dœil avant de disparaître. Mais au fond, cela navait pas dimportance.

Désormais, je nétais plus seule. Grand-père survivait en nous, par nos souvenirs, notre affection et, dune façon un peu magique, à travers ce chat mystérieux que son amour avait apprivoisé.

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