Il ny a pas de bonheur sans combat
Mais enfin, comment as-tu pu te retrouver dans une histoire pareille, petite idiote ? Qui voudra encore de toi avec un enfant ? Tu penses que tu vas lélever comment ? Tu nimagines tout de même pas que je vais encore taider ? Je tai déjà élevée, ce nest pas pour que je moccupe, en plus, de ton gamin ! Je ne veux plus de toi ici. Fais tes bagages et quitte ma maison !
Camille baissait la tête, sans rien dire. Son dernier espoir seffondrait sous ses yeux : avec tante Brigitte qui la mettait dehors, elle navait vraiment plus nulle part où aller, au moins jusquà ce quelle trouve un travail.
Si seulement maman était encore là
Camille na jamais connu son père. Sa mère, elle la perdue il y a quinze ans, fauchée sur un passage piéton par un conducteur ivre à Nancy. Elle aurait presque fini en foyer, si Brigitte, une cousine éloignée de la famille, nétait pas apparue soudainement. Brigitte avait un poste stable à la mairie et une maison à elle, donc la juge des affaires familiales avait signé la tutelle sans problème.
Brigitte habitait en périphérie dAvignon, dans un quartier bordé de jardins, où les étés sont brûlants et les hivers souvent pluvieux. Camille na jamais manqué de rien, elle était toujours vêtue correctement et la maison ne manquait pas de petits travaux à faire : le jardin, le potager, quelques poules… On ne savait pas trop ce que cétait, la tendresse maternelle, mais est-ce vraiment essentiel ?
Camille était une bonne élève, puis elle est allée en IUT pour devenir institutrice. Les années studieuses ont filé en un éclair ; les examens terminés, elle est revenue dans la ville du Sud qui, au fil du temps, était devenue son chez-elle. Mais cet accueil n’était pas celui dont elle rêvait.
Tante Brigitte, après avoir vidé son sac, sest radoucie.
Non mais cest bon, dégage. Je ne veux plus te voir ici.
Tante Brigitte, je peux au moins
Non ! Je tai tout dit !
Camille na même pas répondu. Elle a attrapé sa valise, traversé le jardin, le cœur en miettes. Elle était revenue épuisée, rejetée, avec un bébé à venir. Rien ne se passait comme elle lavait imaginé.
Il lui fallait un toit, rapidement. Elle a marché longtemps, la tête pleine de pensées sombres, sans voir ni le soleil ni les gens autour.
Cétait lété en Provence. Les vergers croulaient sous les pommes, les poires et les abricots dorés au soleil, les vignes ployaient sous le poids des grappes, et sous les feuilles sombres se cachaient des prunes bleues. Lair sentait la confiture, la viande grillée et le pain sorti du four. La chaleur lui donnait soif. Passant devant une maison, elle aperçoit une femme affairée près dune cuisine dété.
Pardon Je pourrais avoir un verre deau ?
Paulette, une femme solide au caractère bienveillant, la invitée à entrer : Viens, ma belle, naie pas peur.
Elle lui tend un bol deau fraîche puis la laisse sasseoir sur le banc à lombre.
Tu veux te reposer un moment ? Il fait une chaleur à crever aujourdhui
Merci Je viens de finir lIUFM, je voulais chercher un poste dinstitutrice mais il me faut dabord trouver un hébergement. Vous sauriez si quelquun loue une chambre ?
Paulette détailla la jeune fille : propre, polie, mais exténuée, usée par la vie.
Écoute, tu peux rester ici. La maison fait vide, alors un peu de compagnie, ce sera bien. Je ne demande pas un loyer fou, tant que tu respectes les lieux. Si tu veux, je te montre la chambre.
Paulette était plutôt contente à cette idée : de laide et un petit extra à la fin du mois, ce nest jamais de refus dans le coin. Son fils vivait à Lyon et passait rarement. Avoir quelquun le soir, surtout lhiver, cétait beaucoup.
Camille nen croyait pas sa chance. Elle suivit Paulette jusquà la chambre : toute petite mais coquette, une fenêtre sur le jardin, un vieux bureau, deux chaises, un lit simple et une armoire fatiguée. Parfait pour elle. Elles discutèrent du prix, puis Camille se changea avant de filer à la DSDEN pour déposer sa candidature.
Et là, les jours senchaînèrent : boulot, maison, boulot. Camille navait pas le temps de voir le temps passer.
Entre elles, une amitié est née. Paulette était attentionnée, Camille rendait service pour la maisonnée, et le soir, elles prenaient le thé sous la tonnelle, car lautomne tarde à revenir près du Rhône.
Sa grossesse se déroulait bien. Elle navait pas de nausées, un visage serein bien que tout doucement arrondi. Un soir, elle raconta à Paulette son histoire, banale et pourtant lourde de sens.
En deuxième année, Camille était tombée amoureuse dAntoine fils duniversitaires aisés dAix, promis à une belle carrière. Bel homme, élégant, sociable, il aurait pu plaire à bien dautres filles, mais cest Camille quil a choisie. Peut-être pour sa réserve, la douceur de son regard ou sa force tranquille dorpheline. Ils ne se quittaient plus ; elle n’imaginait pas dautre avenir quavec lui.
Ce jour-là reste gravé. Un matin, le cœur au bord des lèvres, elle sest rendu compte de son retard. Un test acheté à la pharmacie, retour en chambre étudiante Deux barres, nettes. Examens ou pas, elle ny croyait pas. Comment Antoine allait réagir ? Ce nétait pas prévu.
Et pourtant, soudain, elle sest sentie inondée de tendresse pour la petite vie qui grandissait en elle.
Mon petit trésor, a-t-elle murmuré en posant la main sur son ventre.
Le soir même, après lavoir appris, Antoine la emmenée chez ses parents. Camille pleure toujours en repensant à cet accueil glacial. Les parents ont coupé court : un avortement, et puis adieu après le diplôme son fils avait une carrière, pas le temps pour ce genre de complications, et elle nétait pas « à sa hauteur ».
Ce quAntoine a dit à ses parents, elle ne la jamais su. Mais le lendemain, il est revenu dans la chambre, a laissé une enveloppe sur la table et il est reparti sans un mot.
Camille na pas même envisagé lavortement. Son bébé, cétait déjà toute sa vie. En revanche, elle a gardé largent elle savait que ça servirait.
Après lavoir écoutée, Paulette lui a serré la main : La vie, cest pas tendre tous les jours. Mais tas eu raison. Un enfant, cest une bénédiction, pas une malédiction. Parfois, cest dans lépreuve quon trouve la force.
Pourtant, Camille ne voulait plus entendre parler dAntoine.
Le temps a passé. Elle a dû sarrêter de travailler à cause de la grossesse ses pieds enflaient, elle marchait comme un canard et la fatigue la terrassait. On ne savait pas si ce serait une fille ou un garçon, mais peu importait. Elle espérait juste un bébé en bonne santé.
Fin février, un samedi, les contractions ont commencé ; Paulette la conduite à la maternité de lhôpital dAvignon. Laccouchement a été rapide : un beau garçon est né.
Mon petit Louis, a-t-elle soufflé, caressant la joue parfaitement ronde du nourrisson.
Dans la chambre, elle a fait la connaissance dautres jeunes mamans. On lui a raconté quil y a deux jours, la compagne dun gendarme du coin avait mis au monde une petite fille. Ils nétaient même pas officiellement mariés, ils vivaient ensemble, cest tout.
Tu te rends compte ? Il lui a apporté des fleurs, des boîtes de chocolat, même un bon Armagnac pour remercier les infirmières, tous les jours il venait en 4×4 ! Mais apparemment, ça nallait plus : elle voulait pas denfant, elle a laissé un mot et sest tirée, elle était pas prête.
Et le bébé ?
On la nourrit au biberon mais la pédiatre dit que ce serait mieux au lait maternel, mais bon, chacune son bout de chou déjà.
Quand on apporta la petite pour la tétée, linfirmière passa la tête :
Est-ce que quelquun peut offrir un peu de lait ? Elle est toute fragile, cette petite.
Je veux bien essayer, la pauvre, a proposé Camille, posant doucement Louis endormi et prenant la minuscule fillette contre elle.
Elle est si petite, toute blonde ! Je vais lappeler Lucie.
Comparée à Louis, elle semblait minuscule.
Elle prit le sein avec avidité puis tomba de fatigue, rassasiée.
Faut croire quelle en avait besoin, a soufflé linfirmière, soulagée.
Dès lors, Camille a nourri les deux bébés.
Deux jours plus tard, linfirmière est venue prévenir Camille : le papa de la petite Lucie était là, il voulait remercier la jeune femme au grand cœur. Cest ainsi que Camille a rencontré Arnaud Lefèvre, capitaine dans la gendarmerie, pas bien grand, mais avec ce regard droit, bleu azur.
La suite cest tout lhôpital qui en a parlé, puis tout le quartier. On sen souviendra longtemps.
Le jour de la sortie, tout le service était là, médecins, auxiliaires, aide-soignantes. Devant la porte, un grand 4×4 décoré de ballons bleu ciel et rose attendait. Arnaud, en tenue impeccable de capitaine, a ouvert la portière à Camille Paulette était déjà installée à lintérieur et lui a remis un couffin bleu puis un rose.
Sous les embrassades, le 4×4 sest éloigné du pavillon sous le soleil.
La vie est parfois étrange : on ne sait jamais où nous emmènent nos choix. Camille, serrant les deux petits contre elle, regardait défiler le paysage. Paulette lui souriait tendrement. Lhabitacle était rempli du parfum frais des fleurs et de lodeur réconfortante de bébé. Arnaud, qui la veille, sest mis à genoux à la maternité pour demander sa main, conduisait sans un mot, jetant de temps à autre un regard attendri dans le rétroviseur, sa petite Lucie tenant le doigt de Camille.
Une vraie maison les attendait, avec beaucoup damour, du thé à la confiture, une vieille armoire bientôt pleine de jouets, et une vie, imprévisible, mais déjà pleine de sens.