Il nest pas de joie sans combat
«Comment as-tu pu te fourrer dans une pareille histoire, pauvre fille ? Qui voudra encore de toi avec un enfant dans le ventre ? Et comment comptes-tu lélever ? Tu ne dois pas compter sur mon aide. Je tai déjà assez soutenue, et maintenant il faudrait aussi que je moccupe de ton enfant ? Tu nas plus ta place ici. Prépare tes affaires et pars de chez moi !»
Camille écoutait en silence, la tête baissée. Son dernier espoir que tante Cécile lui ouvrirait sa porte, ne serait-ce que le temps de trouver du travail, fondait comme neige au soleil.
«Si seulement maman était encore là»
Camille navait jamais connu son père, et sa mère était morte il y a quinze ans, renversée par un conducteur ivre sur un passage piéton. On faillit lenvoyer à lassistance publique, lorsquune parente lointaine, la cousine germaine de sa mère, sétait soudain manifestée. Tante Cécile avait une bonne situation et une petite maison, si bien quon lui confia la tutelle sans difficulté.
Elle habitait en périphérie dune petite ville du Midi, où lété cuisait la terre et lhiver sétendait en pluies persistantes. Camille navait jamais manqué de rien, était toujours correctement vêtue et habituée aux tâches domestiques. À la maison, dans le jardin, auprès de la basse-cour, le travail ne manquait pas. Il avait manqué la chaleur dune mère, mais à qui cela importait-il ?
Bonne élève, Camille entra ensuite à lécole normale. Les années détudes passèrent si vite et la voilà de retour dans cette ville qui, peu à peu, lui était devenue chère. Mais ce retour, loin dêtre joyeux, sabattait sur elle comme une pluie froide.
Une fois sa colère retombée, tante Cécile reprit :
«Basta. Disparais à mes yeux. Je ne veux plus te voir ici.»
«Tante Cécile, est-ce que je pourrais»
«Non ! Jai tout dit !»
Camille ramassa sa valise et sortit sans un mot. Avait-elle jamais imaginé pareille fin ? Chassée, humiliée, enceinte de quelques semaines déjà, elle renonçait désormais à tout dissimuler.
Il fallait trouver un toit. Elle marchait mécaniquement, le cœur plein de tristesse, aveugle au monde alentour.
La chaleur méridionale enrobait la ville. Dans les vergers, pommes, poires et abricots prenaient des reflets dorés sous le soleil. Les vignes ploiaient sous la grappe, et les prunes bleuissaient sous le feuillage dense. Les odeurs de confiture, de pain chaud et de viande grillée flottaient dans lair. La soif la tenaillait ; elle sapprocha dun portail et interpella une femme près de la cuisine dété.
«Pourrais-je avoir un verre deau ?»
La femme, solide, la cinquantaine, sappuyait sur son seau.
«Entre, ma petite, si cest pour de bon.»
Elle lui tendit une tasse deau fraîche, puis Camille sassit, buvant à petites gorgées.
«Je peux rester assise un instant ? La chaleur»
«Bien sûr, ma chérie. Doù viens-tu, avec ta valise ?»
«Je viens de finir lécole normale. Jespérais devenir institutrice. Mais je nai nulle part où loger. Savez-vous si on loue une chambre dans ce coin ?»
Madeleine, la maîtresse de maison, examina la jeune fille : tenue soignée, mais lair fatigué, rongé de soucis.
«Tu peux rester chez moi si tu veux. La maison est grande. Je ne demande pas grand loyer. Mais il faut prendre soin du lieu. Si tu es daccord, je te montre ta chambre.»
Lidée dune pensionnaire réconfortait Madeleine : un peu dargent ne ferait pas de mal à une veuve de campagne, surtout dans une bourgade oubliée. Son fils vivait loin, ne passait quaux grandes occasions. La compagnie serait bienvenue lors des longues soirées dhiver.
Camille, stupéfaite de tant de chance, suivit la maîtresse de maison. La chambre était petite mais douillette : fenêtre sur le jardin, table, deux chaises, lit et une vieille armoire. Parfait. Elles tombèrent vite daccord sur le prix. Après sêtre changée, Camille se rendit au rectorat.
Les semaines filèrent. Travail, maison, travail : elle navait que le temps darracher une page du calendrier chaque soir.
Peu à peu, Camille se lia à Madeleine qui, sous des abords rudes, cachait un cœur tendre. Camille aidait aux tâches domestiques, et le soir, elles prenaient le thé sous la tonnelle lautomne arrivant tard dans la région.
Sa grossesse se passa sans heurt. Elle neut ni nausées, ni fatigue excessive, même si son visage sarrondissait. Elle raconta un soir son histoire à Madeleine si ordinaire, hélas, si banale.
Au deuxième année décole normale, elle tomba amoureuse dAntoine, fils dun couple duniversitaires aisés. Son avenir était tout tracé : concours, agrégation, carrière à la ville, auprès de la famille. Beau, distingué, courtois, il plaisait à toutes, mais il avait choisi Camille, sans doute pour sa douceur, ses yeux bruns pleins de bonté ou sa fragilité. Peut-être avait-il perçu en elle une force que seuls possèdent ceux qui connaissent lépreuve ? Qui saurait ? Les années suivantes, ils devinrent inséparables, et Camille nenvisageait lavenir quavec lui.
Ce jour, Camille ne loublia jamais. Un matin, elle se leva nauséeuse, incapable de toucher à son petit déjeuner. Les odeurs lui soulevaient le cœur ; un retard sajoutait à ses craintes. Comment navait-elle pas compris plus tôt ? Elle acheta un test, regagna sa chambre, but un verre deau et attendit. Deux lignes. Elle restait interdite deux lignes ! Les examens approchaient, et voilà ce coup du sort ! Comment Antoine réagirait-il ? Ils navaient jamais songé à un enfant pour linstant.
Et soudain, une vague de tendresse monta pour la petite présence en elle.
«Mon bébé», murmura-t-elle, effleurant son ventre.
Quand Antoine apprit la nouvelle, il la conduisit chez ses parents le soir même. Quel souvenir amer En deux mots, ils suggérèrent lavortement puis, plus tard, quelle parte seule à Paris après lobtention de son diplôme. Antoine devait penser à sa carrière ; elle, nétait pas de leur monde.
Ce quAntoine avait répondu à ses parents, Camille nen saurait jamais rien. Le lendemain, il entra sans un mot dans sa chambre, posa une enveloppe pleine de billets sur la table et sortit.
Camille nenvisagea jamais une interruption. Elle portait son enfant, le sien, tout simplement. Elle prit, malgré tout, largent, sachant quil lui serait bientôt utile.
Lorsque son récit sacheva, Madeleine la serra dans ses bras : «La vie nous réserve pire parfois. Tu as bien fait. Un enfant, cest une bénédiction. Peut-être que tout cela est pour le mieux.»
Lidée de retrouver Antoine dépassait les forces de Camille. Elle ne pourrait lui pardonner lhumiliation, ni ce renoncement léger comme une plume.
Le temps passait. Camille dut sarrêter de travailler, son ventre rond précédant chacun de ses pas. Elle rêvait de savoir qui allait naître, mais léchographie resta incertaine. Du moment quil ou elle était en bonne santé
Un samedi de la fin février, prise de contractions, Madeleine la conduisit à la maternité. Laccouchement se déroula sans incidents : un solide garçon vint au monde.
«Baptiste», murmurait Camille en caressant la joue ronde de son fils.
Dans la salle commune, elle fit la connaissance dautres jeunes mères. Lune delles lui raconta que deux jours avant, l’épouse dun douanier avait accouché là dune petite fille. Ils nétaient pas mariés, mais vivaient ensemble.
«Tu imagines, il lui a offert des fleurs, plein de chocolats, même du vieux cognac aux infirmières, et chaque jour il venait avec sa voiture toute neuve. Mais il y a eu une dispute elle répétait ne pas vouloir denfant, puis un matin elle a laissé un mot en partant : elle nétait pas prête.»
«Et le bébé ?»
«On la nourrit au biberon, mais une infirmière disait que si on pouvait partager un peu de lait maternel Sauf que chacune a déjà le sien.»
Lorsque lon apporta la fillette pour la tétée, linfirmière lança : «Quelquun peut lallaiter ? Elle est si frêle»
«Moi, laissez-la-moi», murmura Camille, posant son petit Baptiste sur le lit pour prendre la fillette dans ses bras.
«Comme elle est menue, toute blonde ! Je vais lappeler Margaux.»
À côté de son costaud de garçon, Margaux paraissait minuscule.
Camille lui donna le sein ; la petite sy accrocha aussitôt puis sendormit, repue, en une minute.
«Je lavais dit, quelle était chétive», soupira linfirmière.
Ainsi, Camille nourrit les deux enfants.
Deux jours plus tard, linfirmière vint la prévenir : le père de Margaux désirait remercier la jeune femme qui nourrissait sa fille. Cest ainsi que Camille fit la connaissance dHenri Lefèvre, capitaine à la douane : un homme de taille modeste, regard bleu perçant, déterminé.
La suite, longtemps, fit le tour de la maternité, puis de la petite ville tout entière, tant lhistoire marqua les esprits.
Le jour de la sortie, médecins, infirmières et aides-soignantes sétaient rassemblés à lentrée. Une voiture arborait des ballons bleu et rose. Le jeune capitaine aida Camille à sinstaller, Madeleine déjà assise à larrière, puis il lui confia le berceau bleu et, aussitôt, le rose.
Sous les saluts et les klaxons, la voiture démarra et disparut au coin de la rue.
La vie est ainsi faite : jamais ne sait-on ce quelle prépare. Camille, dans lhabitacle, serrait Margaux et Baptiste contre elle, alors que Madeleine lui souriait doucement. Lair frais exhalait le parfum des fleurs et la savonnette des bébés. Avant leur départ, Henri sétait agenouillé auprès du lit de Camille et lui avait demandé sa main. Maintenant, il conduisait, jetant de temps en temps un regard attendri dans le miroir : la petite Margaux dormait, sa menotte autour du doigt de Camille.
Chez eux, ils nallaient pas seulement trouver un foyer ils y trouveraient lamour, le thé à la confiture, la vieille armoire qui verrait sentasser les jouets, et cette vie dont jamais on naurait pu deviner la richesse à venir, mais qui, déjà, rayonnait despérance.