Il n’y a pas de joie sans combat

Il ny a pas de bonheur sans lutte

«Comment as-tu pu te mettre dans une histoire pareille, petite imbécile ? Qui voudra encore de toi avec un enfant dans le ventre, hein ? Et tu comptes lélever comment ? Quon ne compte pas sur moi. Je tai élevée, mais leur ton gosse, il nen est pas question ! Tu nes plus la bienvenue ici. Prends tes affaires et sors de chez moi !»

Je baissai la tête sans répondre, recevant en silence les paroles de ma tante Caroline. Le dernier espoir quelle mhébergerait, le temps au moins de trouver du travail, seffaçait avec chaque mot.

«Si seulement maman était là»

Je nai jamais connu mon père, et ma mère est morte renversée par un chauffard ivre sur un passage piéton il y a quinze ans. On allait menvoyer à la Dass, mais une parente éloignée, la cousine de ma mère, est apparue à la dernière minute. Tante Caroline avait une situation stable infirmière dans un centre hospitalier et une petite maison à la sortie dAvignon. La tutelle sest faite sans histoire.

À Avignon, la vie était douce et simple, avec des étés torrides et des hivers humides. Je nai jamais manqué de rien. On ma appris à aider dans la maison, le jardin et avec les poules. Ce nétait pas un foyer plein de tendresse maternelle, certes, mais cétait une vie digne.

Je travaillais bien à lécole, assez pour entrer ensuite à lécole normale de Nîmes. Les années étudiantes passèrent à la vitesse de léclair, les examens furent rapidement derrière moi, et je revins à Avignon, pleine de projets. Mais ce retour navait rien de joyeux.

Tante Caroline, après sêtre un peu calmée, me lança :
«Ça suffit. Je nai plus rien à te dire. Je ne veux plus te voir.»

Josai tenter :
«Tante Caroline, est-ce que je pourrais au moins»
«Non, jai tout dit.»

Je pris ma valise et sortis, humilié et rejeté. Était-ce ça, le retour sur ses terres ? Seul, sans famille, et déjà le ventre rond. Pourtant, je ne voulais plus le cacher.

Je devais me trouver un toit. Je marchais, perdu dans mes pensées, sans prêter attention au monde qui mentourait.

Cétait le plein été provençal. Dans les vergers, pommes et poires mûrissaient, les abricots dorés brillaient au soleil. Les grappes de raisin pendaient lourdement sur les vignes, tandis que sous le feuillage, les prunes violettes se cachaient. Tout embaumait la confiture, le pain frais, et la viande rôtie. La chaleur me brûlait, et javais soif.

Japerçus une maison au jardin fleuri et, mapprochant du portail, jappelai une femme affairée près de la cuisine dété.

«Excusez-moi, puis-je avoir un verre deau ?»

Pauline, solide femme dune cinquantaine dannées, se retourna.
«Bien sûr, entre si tu es du bon côté.»

Elle me tendit une grande tasse deau fraîche, puis jallai masseoir sur le banc, buvant avec soulagement.

«Je peux masseoir ici un moment ? Il fait tellement chaud»

«Mais oui, ma grande. Tu viens doù, avec ta valise là ?»

«Je viens de terminer lécole normale, jespérais trouver un poste dinstitutrice. Mais jai nulle part où loger. Vous ne sauriez pas si quelquun loue une chambre, par hasard ?»

Pauline mobserva. Jétais propre, mais épuisé, le regard rongé dinquiétude.

«Si tu veux, jai une chambre libre. Je ne demande pas cher, juste que tu sois soigneuse. Je vais te montrer.»

La perspective dun locataire rassurait Pauline : un peu dargent supplémentaire dans ce coin tranquille ne faisait pas de mal. Son fils vivait loin, ne venait presque plus, alors la compagnie dune jeune fille pour lhiver, pourquoi pas ?

Ny croyant pas, je suivis Pauline. La chambre était petite, mais lumineuse et accueillante ; une fenêtre sur le jardin, une table, deux chaises, un lit, une vieille armoire parfait. On saccorda vite pour le loyer, en euros bien sûr, puis jallai me changer avant de filer déposer ma candidature à linspection académique.

Les jours sécoulèrent, rythmés par le travail et la maison. Jétais absorbé dans ma routine, raturant à peine les dates sur le calendrier.

Pauline et moi sommes devenues amies malgré lâge. Elle était attentionnée, et jappréciais de laider pour les tâches ménagères. Les soirs, on partageait souvent une tisane sous la tonnelle lautomne arrive lentement dans le Sud.

Ma grossesse se passait bien, sans nausées ni soucis visibles, hormis mes joues qui sarrondissaient. Javouai mon histoire à Pauline, qui nen fit pas une tragédie.

Lhistoire était simple : à la seconde année, jétais tombée amoureuse de Lucas, un garçon charmant, fils de professeurs aisés à Aix-en-Provence. Son avenir semblait tout tracé études, agrégation, avenir tranquille près des siens. Il plaisait à toutes, mais il mavait choisie, moi. Peut-être justement pour ma réserve, mes yeux doux, ou la fragilité qui se dégageait de moi. Qui sait ? Nous étions inséparables ; je me voyais déjà toujours à ses côtés.

Le matin où jai compris que jétais enceinte, jétais prise de dégoût pour la nourriture, les odeurs mincommodaient, tout mécœurait. Mais le plus important : ce retard certain. Je fis le test à linternat, un verre deau à la main, le cœur battant. Deux traits. Deux. Je ne pouvais pas y croire. Les examens approchaient, et voilà ! Comment Lucas allait-il réagir ? Ce nétait pas prévu.

Et pourtant, je sentis un élan damour pour la minuscule vie en moi.

«Petit trésor», murmurais-je, la paume sur mon ventre.

Le soir, Lucas me conduisit chez ses parents. Cette rencontre ma longtemps fait pleurer. Ils proposèrent une IVG, puis de partir seule après lobtention de mon diplôme, sous prétexte que Lucas avait une carrière à mener, et que je nétais pas faite pour lui.

Je ne connaissais pas les mots exacts échangés entre eux. Le lendemain, Lucas entra dans ma chambre, y posa une enveloppe pleine dargent, puis repartit sans un mot.

Lavortement, je ny ai jamais songé. Ma décision était prise. Cet enfant était le mien, rien quà moi. Jacceptai cependant largent, consciente de devoir survivre.

Après avoir entendu mon récit, Pauline me serra la main :
«Il y a pire, tu sais. Tu as eu raison de le garder. Un enfant est une bénédiction. Peut-être que tout va mieux tourner, qui sait.»

Lidée de retourner vers Lucas métait écoeurante ; il mavait trop facilement rejetée.

Au fil des semaines, je dus arrêter de travailler. Je marchais lentement, semblable à un canard, et jattendais la naissance. Je ne savais pas si ce serait une fille ou un garçon, léchographie navait rien permis de voir. Du moment quil soit sain.

Fin février, un samedi, les contractions commencèrent et Pauline mamena à la maternité de Nîmes. Laccouchement se déroula sans complication : jeus un beau garçon.

«Baptistin», chuchotais-je en caressant sa joue ronde.

Dans la chambre, je fis connaissance avec dautres jeunes mamans. Lune delles me parla dune femme récemment entrée : la compagne dun gendarme, qui avait accouché deux jours plus tôt dune petite fille. Non mariés, juste en couple.

«Et tu sais ? Il lui apporte des fleurs tous les jours, des chocolats, du cognac aux sages-femmes, toujours en 4×4 devant lhôpital Mais ils se sont disputés. Elle répétait quelle ne voulait pas denfant, puis, un matin, elle a laissé un mot et sest enfuie Elle disait ne pas être prête.»

«Et le bébé ?»

«On la nourrit au biberon, mais linfirmière dit quil vaudrait mieux quelquun pour lallaiter. Mais toutes les autres mamans sont bien occupées avec leurs petits.»

Quand on a apporté la petite pour le repas, linfirmière a soufflé :

«Est-ce quune maman accepterait de la nourrir ? Elle est si fragile»

«Moi, je veux bien», ai-je répondu timidement, posant le petit Baptistin sur mon lit pour accueillir la fillette.

«Comme elle est menue, si pâle ! Je vais lappeler Margaux.»

À côté de mon bébé robuste, Margaux paraissait infime.

Je lui donnai le sein, elle téta voracement, puis s’endormit aussitôt.

«Tu vois, elle avait faim», soupira linfirmière.

Ainsi je commençai à nourrir les deux enfants.

Deux jours plus tard, linfirmière me dit que le père de la fillette voulait me remercier en personne il était gendarme, capitaine de brigade, sappelait Etienne Lefèvre. Petit, le regard bleu perçant, il donna limpression dun homme droit.

La suite fit le tour de la maternité, puis du quartier, et, longtemps après, de toute la ville.

Le jour de ma sortie, les médecins, les infirmières et même les agents hospitaliers étaient réunis à la porte. Près du porche, un SUV était décoré de ballons roses et bleus. Lofficier maida à minstaller à larrière, où Pauline attendait déjà, puis il me remit une couverture bleue, puis une rose.

Au son des klaxons et des adieux, la voiture fila, tournant bientôt au coin de la rue.

Comme quoi, parfois, la vie vous surprend où vous ne lattendiez pas. Je regardais dehors, mes deux bébés tout contre moi, Pauline souriait discrètement. Lhabitacle sentait la jacinthe et la poudre denfance. Le capitaine Etienne, qui mavait demandé en mariage à genoux la veille, conduisait en silence, jetant de temps à autre un regard attendri vers Margaux, minuscule, agrippée à mon petit doigt.

À la maison, tout nous attendait : bien plus quun foyer, lamour, les goûters à la confiture, la vieille armoire où ranger les jouets, et, surtout, une vie, imprévisible, mais dès à présent pleine de sens.

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