Il m’est arrivé une histoire marquante lors de ma pratique pédagogique : dans ma classe, il y avait un petit garçon prénommé Nicolas, un enfant né avec de nombreuses pathologies – retard de développement, problèmes cardiaques et, en plus de tout cela, une fente labio-palatine (bec-de-lièvre).

Il y avait dans ma pratique pédagogique une histoire étrange, presque irréelle, comme sortie dun rêve brumeux. Dans mon groupe, un petit garçon nommé Lucien venait chaque jour. Il était né avec une litanie de soucis : retard de développement, cœur fragile, et ce sourire fendu une lèvre supérieure entaillée, un palais en cascade. Jusquà ses quatre ans, ses mots nétaient que des énigmes murmurées : on ne savait jamais vraiment ce quil tentait de dire. Mais à six ans, après une procession de séances avec orthophonistes et spécialistes, sa voix commença à dessiner des contours, même si elle restait nasillarde, teintée de sons gutturaux venus dailleurs.

Cette année-là, la journée du 8 mars approchait doucement, comme un nuage dans lair printanier le dernier printemps avant la traversée vers lécole élémentaire. Nous avons décidé, avec une audace fébrile, de confier à Lucien un extrait de poème à réciter. Une chance, pensais-je en songe, de briser lenveloppe de la peur, de lui montrer quil pouvait se dresser dans la lumière comme les autres. Il fallait cela, car la vie ne se cultive pas en serre, pas en dormance silencieuse. Grandir exige lépreuve, le risque doser. Et Lucien le voulait ardemment : il imitait souvent les camarades quand ils déclamaient, ses lèvres balbutiant les vers dans lombre.

Le poème évoquait les mamans. Sa propre mère fut transportée démotion dapprendre la nouvelle jamais elle navait osé rêver quon confierait pareil défi à son fils. Quant à Lucien, il pensait que ce nétait pas possible, trop différent, trop en marge du reste de la classe. Alors, avec la ferveur dun rituel, ils répétèrent chaque phrase, chaque syllabe, devant la glace, lun en face de lautre, devant la famille, à voix basse, à voix haute, en courant presque lun contre lautre, à qui retiendrait le plus vite.

Arriva enfin le grand jour. Lucien, en costume bleu nuit, petit nœud papillon, savança tremblant vers la scène. La peur voilait ses yeux, mais il ne recula pas. « Je récite pour maman, seulement pour elle », souffla-t-il comme on confie un secret précieux.

Il commença distinctement, ses phrases jaillissant claires pour la toute première fois. Ensuite, brusquement, il trébucha sur ses mots, la fatigue ou la peur, peut-être, resserrant leur étreinte. Il atteignit ces vers où lenfant, sur la scène, devait dire :
De lescalier, répondit Paul : « Maman est pilote ? Eh bien, et alors ? Regarde Lucien, par exemple, sa maman est » Un soupir, la mémoire trébuche, cherchant ce mot complexe…
…Sa maman est cli-ma-ti-seur !

Un frémissement traversa la salle, léger, surréaliste ; quelques rires glissèrent dans lair comme des bulles. Lucien rougit, enfouit sa tête, les mains dans les poches, et tout gonflé, continua :
Et chez Marie et Sophie, leurs mamans sont
Climatisateurs ! lança une voix mutine du fond, rieuse et sonore.

Cette fois, les rires fusèrent, incontrôlables comme un orage de printemps. Lucien senfuit de la scène, dévalant des marches qui ressemblaient à des nuages. Je le retrouvai collé au mur, frottant rageusement ses larmes sur la manche de sa chemise. Je mapprochai et, tout doucement, à son oreille brûlante, dis que la voix railleuse avait été idiote, simplement maladroite. Je lui demandai sil voulait essayer encore, cette fois avec le vrai mot policier et que si besoin, je soufflerais. Il soufflait lui aussi, secouant la tête, puis il changea davis. « Pour maman, je veux bien mais jai peur. » Je promis de rester près de lui, de tenir sa main pour traverser ensemble la tempête.

Lucien accepta. Je confiai le garçonnet à la puéricultrice accourue, le temps deffacer les traces salées sur son visage, puis retournai vers la salle. Le cœur battant, jattendis la fin du numéro suivant pour prendre la parole. Je vois encore malgré les années tout létrange de ce moment.

« Lucien a six ans, dis-je. La plupart de ses jeunes années, il les a vécues à lhôpital, en centres de soins. Il a connu plus dopérations que de bougies danniversaire. Depuis peu, il parle enfin, il a trouvé le courage de se présenter devant vous tous, aujourdhui, pour offrir un poème à sa mère. Il ne le fait que pour elle aidez-le, écoutez-le. Ce nest pas facile, cest effrayant même. »

La salle, soudain, devint muette comme laube. Tenant Lucien par la main, je le poussai doucement sur la scène. Petit, trapu, la lèvre en bataille, lair décidé malgré les traces de larmes, il resta silencieux.

« Vas-y, Lucien ! » lança sa mère.
« Vas-y, Lucien ! » répéta la voix espiègle au fond. Je me baissai, murmurant à son oreille : « Pour maman. »

Lucien inspira profondément. Recommença du début. Devant la phrase fatidique, il rougit mais ne flancha pas :
Regarde Lucien : sa maman est po-li-ci-er ! Et Marie, et Sophie : leurs mamans, in-gé-nieures !
Il défia alors la foule du regard.

Jamais la petite salle navait entendu pareil tonnerre dapplaudissements. Tous se levèrent parents, enfants, éducateurs, employés du centre. Impossible de poursuivre le poème, la joie était trop bruyante mais cela nétait plus nécessaire : Lucien avait tout prouvé.

À la fin de la fête, la responsable de la musique mattira à part.
Il faudrait te bouder, lança-t-elle, pour avoir failli saboter la fête mais les vainqueurs nont pas à être jugés. Et toi et Lucien, vous avez gagné. Essuie ton nez et retourne voir les enfants.

Pourquoi ce souvenir me revient-il aujourdhui, treize ans après ? Parce que je viens de croiser la mère de Lucien, avenue de la République. Elle ma reconnue, ravie. Elle ma parlé de Lucien : il est entré cette année à la Sorbonne, boursier, a réussi tous les concours haut la main. En section lettres, imaginez ! Et elle a ajouté, transmise de son fils : « Sans cet épisode, je serais resté bloqué toute ma vie. »
Quelle est la clé de cette fable étrange ? Le courage, la ténacité Ce qui compte, cest que cet enfant jadis brisé soit devenu un homme accompli, grâce à la bonté et à la persévérance des autres. Continuons à être tolérants et bienveillants : cest peut-être tout ce qui compte vraiment dans ce rêve de vie.

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