Dans une atmosphère feutrée dun quartier parisien, vivait une vieille dame, Madeleine, à la silhouette frêle mais à lesprit alerte. Après une attaque cardiaque qui avait failli lemporter, son fils Paul, soucieux de la soutenir, lui avait offert une petite chienne rarissime : minuscule, précieuse, un véritable bijou sur pattes. « Elle sappelle Bijou », avait-il chuchoté avec tendresse.
La vie reprit des couleurs pour Madeleine. Chaque matin, elle enfilait son manteau poudreux, passait délicatement un ruban rose autour du cou de Bijou, et se promenait le long des boulevards animés. Bijou trottinait à ses côtés, en laisse fine, ou, lors des jours de frimas, se blottissait dans un élégant sac à main en cuir. Cétait une chienne douce, enjouée, attentive aussi minuscule quun bouton de rose.
Un après-midi pluvieux, alors que Madeleine faisait le tour du square des Batignolles, une Peugeot noire stoppa à grand bruit à côté delle. Deux jeunes Parisiens sémerveillèrent devant Bijou, réclamant poliment lautorisation de la caresser. Gênée à lidée de refuser, Madeleine approcha sa chienne de la vitre entrouverte. La jeune femme du duo nhésita quune seconde : en un éclair, elle saisit Bijou, son complice appuya sur laccélérateur le véhicule disparut rue Legendre, laissant derrière lui lécho déchirant des cris et des sanglots.
Madeleine, tremblante, se précipita en vain derrière la voiture, trébucha, heurta violemment le sol humide, puis seffondra, inconsciente. Des voisins, effrayés, alertèrent les secours. Les pompiers la transportèrent à lhôpital Saint-Louis. Lorsque Paul vint la voir, il trouva sa mère pâle, les lèvres bleutées, murmurant faiblement le nom de « Bijou » entre deux sanglots muets.
Le quartier sémut. Les voisins, observateurs avisés, avaient noté la plaque de la voiture et reconnu le couple suspect, souvent aperçu devant une maison cossue de Neuilly-sur-Seine. Paul, le cœur en feu, leva une armée damis déterminés certains travaillaient même à la préfecture de police. En moins de deux jours, le numéro du pavillon fut identifié ; la voiture, une Mercedes brillante, stationnait devant les grilles marbrées.
Paul se présenta à limposante demeure, frappa avec insistance. Devant son insistance bouleversée, la porte souvrit. À lintérieur, dans un coin sombre, il découvrit Bijou : la pauvre bête était abattue, maigre, lœil triste. Depuis le rapt, elle refusait de manger ou de boire, demeurait roulée en boule, gémissant de douleur, brisée de chagrin.
Nécoutant que son courage, Paul libéra Bijou. Peu à peu, son pelage redevint doux, son regard pétilla de nouveau. Les voleurs eux-mêmes, las de veiller sur une chienne triste, se débarrassèrent de cet animal devenu encombrant alors quils espéraient des rires et des jeux. Mais on ne bâtit pas son bonheur sur le malheur dautrui.
La santé de Madeleine saméliora à la même cadence que celle de Bijou. Désormais, elles traversaient le quartier prudemment, évitant la foule, et lorsque quelquun sapprochait, Bijou disparaissait instantanément dans le sac protecteur de sa maîtresse.
Tout se termina paisiblement, mais ce drame souleva dans lair parisien une réflexion amère : pourquoi voler le bonheur dun autre ? Pourquoi sacharner sur ce qui, parfois, permet à un être de tenir debout : un animal fidèle, le souvenir dun amour, un fauteuil vieilli, ou le sourire dun voisin ? Ces petits riens microscopiques qui donnent sens à la vie valent bien plus que des bijoux de famille.
Ne prenez pas à quelquun une minuscule parcelle de bonheur car cest par là que se tient son âme, toute petite elle aussi, fragile mais entière, qui ne pèse que quelques grammes mais contient toutes nos histoires.