Il est arrivé dix ans trop tard
Je croyais avoir tout fait comme il fallait. Cest ce que je me répétais en gravissant lentement les marches jusquau troisième étage de limmeuble ancien de la rue des Châtaigniers. Dans la poche de mon pardessus reposait une petite boîte en velours de la bijouterie « LÉmeraude », que je touchais du bout des doigts, comme pour vérifier quelle navait pas disparu. Lalliance mavait coûté cher, je lavais choisie pendant presque une heure, la vendeuse était revenue au moins cinq fois avec différents écrins, et jimaginais déjà comment Camille allait sen réjouir. Elle devait sen réjouir. Dix ans, tout de même.
Sur le palier flottait une odeur de pot-au-feu et de litière à chat. Je grimaçai, puis sonnait à la porte. Ce novembre était particulièrement mordant, il avait neigé mouillé tout le matin, et mes mains, glacées, ne voulaient pas se réchauffer. Je bougeais dun pied sur lautre, effleurant une fois de plus la petite boîte.
Un bruit métallique derrière la porte, puis des pas lourds, indéniablement masculins. Il me fallut un instant pour comprendre ce que cela voulait dire, et je me figeai.
La porte souvrit.
Un homme que je ne connaissais pas se tenait sur le seuil. La quarantaine passée, trapu, vêtu dune chemise de flanelle et dun pantalon sombre. Son regard était paisible, pas plus surpris que sil avait affaire au facteur ou à un voisin rarement croisé.
Vous cherchez quelquun ? demanda-t-il posément.
Je clignai des yeux.
Je viens voir Camille. Elle est là ?
Lhomme hocha la tête sans bouger, tourna la tête vers la pièce :
Camille, cest pour toi.
Quelques secondes sécoulèrent, interminables. Puis Camille apparut dans lentrée. Vêtue dun pull crème, les cheveux relevés, sans maquillage, elle avait lair, curieusement, plus belle que dans mes souvenirs. Pas plus éclatante, ni apprêtée, mais différente, apaisée, avec une lumière intérieure.
Elle me vit, sarrêta un instant. Je fus incapable de lire son visage : pas de joie, pas de colère, seulement quelque chose de calme et fermé.
Paul, dit-elle simplement. Tu naurais pas dû venir.
Jouvris la bouche, la refermai. Regardai lhomme, puis Camille.
Cest qui ? demandai-je, tout en comprenant, malgré moi, ce que cela signifiait.
Cest Étienne, répondit-elle, impassible. Il vit ici.
Voilà donc comment cela se passe dans la vie. Parfois, il ne sert à rien de sexpliquer. Une phrase suffit, dite sans trembler, sans excuses, sans larmes. Un simple fait. « Il vit ici. » Et me voilà, sur le palier, mon manteau lourd de novembre sur les épaules, la petite boîte brûlant dans ma poche, alors quune tiédeur, des effluves de pot-au-feu arrivent jusquà moi.
Lodeur de pot-au-feu, je la reconnus tout de suite. Il était préparé comme elle le faisait pour nos anniversaires de rencontre, quand jarrivais avec une bouteille et quelle sactivait aux fourneaux, pendant que je lobservais, convaincu : voilà, elle est là, elle mattend, elle ne partira jamais.
Je me trompais.
Je me disais quelle ne partirait jamais, quelle avait passé trente-cinq ans, puis trente-sept, puis bientôt trente-huit, quelle naurait besoin que de moi. Jétais sûr de moi, comme peuvent lêtre ceux qui ne risquent jamais de mettre à lépreuve leur certitude.
Camille, attends, dis-je. Il faut quon parle. Cest important.
Je técoute, répondit-elle.
Pas ici, insistai-je en lançant un regard vers Étienne.
Mais celui-ci ne bougeait pas, il restait à lécart, concerné mais dénué dempressement ou de tension. Je sentis monter en moi, envers lui, quelque chose de désagréable, moins de la colère quune irritation mêlée de peur.
Étienne sait qui tu es, fit Camille dun ton neutre. Vas-y, parle.
Je restai silencieux un instant, puis sortis la boîte de ma poche, foncée, en velours, gravée « LÉmeraude » en lettres dorées. Je la tendis à Camille.
Je suis venu te demander en mariage. On aurait dû le faire depuis longtemps. Jai été lent… mais je veux quon se marie.
Camille posa son regard sur lécrin, puis sur moi. Je crus y lire quelque chose qui me déconcerta pas de tristesse, pas de rancune, juste une fatigue pleine de compassion.
Range ça, Paul, souffla-t-elle.
Camille
Je ten prie, range-le.
Je remis la boîte en poche ; ma main tremblait un peu.
Cest tout ? balbutiai-je, presque brusquement.
Cest tout, acquiesça-t-elle. Je suis désolée, mais tu aurais dû savoir quun jour, quelque chose finirait par changer.
Tu aurais pu me prévenir.
Je te lai dit tant de fois. Autrement, avec dautres mots, mais je te lai dit. Tu nécoutais pas.
Elle soutint mon regard une seconde encore, hocha légèrement la tête, comme pour conclure un dialogue intérieur, puis lâcha doucement :
Au revoir, Paul.
La porte se referma, sans fracas. Juste un clac discret, puis un tintement dassiette, lodeur persistante du pot-au-feu, et soudain, le silence.
Je restai là encore trois bonnes minutes. Enfin, je descendis, sortis, pris place dans ma Peugeot 308 gris clair, dernier modèle dont jétais fier, et restai longtemps à contempler les gouttes épaisses de neige fondue glisser sur le pare-brise.
La bague me brûlait encore la poitrine.
Les premiers jours après cette visite, jai cru que tout pouvait encore sarranger. Jétais un homme habitué à résoudre les problèmes. Je travaillais chez « Les Constructions Masson », dans limmobilier commercial, javais le sens du compromis, de la négociation. La vie mavait appris quil existait une solution à tout, si lon utilisait les bons outils.
Il fallait juste trouver le bon outil.
Je lappelai dès le lendemain. Elle décrocha tout de suite, ce qui me surprit un peu.
Il faut quon parle, lançai-je.
On a parlé hier.
Je veux dire, vraiment parler. Se voir, prendre un café.
Pourquoi, Paul ?
Tu ne peux pas simplement supprimer dix ans. On a vécu trop de choses.
Silence. Puis :
Je ne supprime rien. Mais je vis aujourdhui, pas il y a dix ans.
Avec lui ?
Oui.
Ça fait six mois que tu le connais, Camille. Six mois.
Je tai connu dix ans, Paul, répondit-elle calmement. Et alors ?
Je neus rien à répondre. Elle raccrocha poliment.
Trois jours plus tard, je commandai un bouquet à la boutique « Les Lilas », rue Victor-Hugo : cent une roses blanches et du lisianthus, un bouquet spectaculaire qui, pensais-je, la toucherait forcément, surtout livré à la Médiathèque Jeanne dArc, où elle travaillait comme responsable de section. Jespérais quen recevant ce geste devant ses collègues, elle serait émue, bouleversée, quelle y verrait un signe.
Jy joignis un mot : « Pardonne-moi. Jai été stupide. Donne-moi une chance. »
Le soir, elle menvoya ce message laconique : « Merci de ne plus envoyer de fleurs au travail. Cest embarrassant pour moi. »
Jai relu ces mots trois fois. Embarrassant. Pas « merci », pas « cest gentil », juste embarrassant.
Jai posé mon téléphone, suis allé dans la cuisine, ai préparé du thé. Jai regardé la nuit tomber sur la rue novembre était encore glacial, arbres nus, réverbères blêmes, trottoirs détrempés. Le froid sinsinuait jusque dans lappartement.
Alors jai commencé à me souvenir. Non pas pour me justifier, mais pour comprendre. Nous nous étions connus alors que javais trente ans, elle vingt-huit. Amis communs, un anniversaire, à lépoque je démarrais chez « Masson », fougueux, pressé, préoccupé par la carrière et largent plus que par autre chose. Camille mavait plu. Pas un coup de foudre cinématographique, mais une affection. Douce, intelligente, posée, lart dêtre présente sans bruit chose rare.
On sétait fréquentés sans se presser, elle nexigeait rien, et jai cru que cela lui convenait aussi. Peut-être que je ne posais pas les vraies questions.
Elle me demandait parfois : « Paul, tu te vois où dans un an ? Dans cinq ? Et moi, avec toi ? » Je répondais à côté : « On est bien, non ? Pourquoi précipiter les choses ? » Elle se taisait, je croyais à un accord silencieux.
Il y eut des réveillons parfois passés avec elle, parfois avec mes amis. Son anniversaire fin février : je men souvenais toujours mais souvent un simple appel, pas toujours présent. Elle comprenait, le travail dabord, disais-je.
Aujourdhui, devant ma fenêtre et mon thé refroidi, je me voyais différemment. Elle a attendu, tout ce temps, que je dise fermement quelque chose, quon sengage. Je ne lai pas fait, convaincu que tout était sous contrôle, que rien ne pressait. Et, pour être honnête, une part de moi gardait la porte entrouverte, espérant, on ne sait jamais, une rencontre plus éclatante ou une vie meilleure. Je ne la gardais pas « en réserve », mais jamais je nai choisi pleinement. Elle voulait juste un choix.
En attendant, elle a grandi.
Ce nest quaprès plusieurs semaines passées à repenser à elle que jai compris. La Camille dautrefois était plus fragile, plus inquiète, dans lattente. Celle daujourdhui était droite, concise, expliquait peu. Comme si quelque chose en elle sétait solidifié.
Jai appelé mon pote Jérôme, connu à la fac.
Tu savais quelle vit avec quelquun ? Six mois déjà, lançai-je sèchement.
Tu découvres ça maintenant ? fit Jérôme.
Oui.
Jen ai entendu parler, vaguement, je croyais que tu le savais.
Non.
Silence. Tu nétais pas très présent, Paul. Peut-être que cest logique.
Je nai pas voulu continuer.
Logique. Mais je cherchais une solution, pas une logique.
Le geste suivant a été sûrement le plus absurde. Jai retrouvé son numéro et je lui ai demandé de descendre, alors que je lattendais devant son immeuble.
Long silence. Puis :
Pourquoi faire ?
Viens juste cinq minutes.
Elle descendit. Doudoune, bonnet, mains dans les poches. Je me suis mis à genoux sur le trottoir humide, sorti la boîte de « LÉmeraude », et je la lui ai tendue. Une dame promenait son chien, sarrêta, attendrie sans doute, main sur le cœur. Jespérais que Camille serait touchée aussi.
Elle me fixa trois secondes, puis dit calmement :
Relève-toi, je ten prie.
Camille
Tu vas attraper froid.
Je me relevai, le genou mouillé, rangeai lécrin.
Tu ne comprends pas, dis-je. Je suis sérieux. Je veux une famille, avec toi.
Tu le voulais, il y a dix ans aussi ?
Je le vois différemment aujourdhui.
Je sais, répondit-elle, avec une bienveillance lassée. Je ne ten veux pas. Mais cest fini, Paul. Je mène une autre vie.
Si je te dis que je taime ?
Elle détourna son regard.
Ça ne change rien, répondit-elle. Les mots, seuls, ne pèsent rien sils ne sont pas suivis dactes. Tu maimes aujourdhui parce que tu mas perdue. Mais aimer, cest aussi choisir au bon moment.
La promeneuse était déjà loin. Le lampadaire clignotait au-dessus de lentrée. Camille, devant moi dans sa doudoune, et soudain, je réalisai que jignorais sa taille, la date de son achat, si elle aimait vraiment lhiver ou non. Dix ans, et jignorais tant de choses banales.
Rentre, il fait froid, dit-elle doucement.
Elle disparut, la porte claqua.
Je restai encore un peu, puis partis.
En décembre, je retentai plusieurs fois de lappeler. Toujours polie, concise, très calme. Une fois, je parlai de notre passé, du « tronc commun » quon ne pouvait jeter aux orties. Elle admit : il ne faut pas jeter, mais elle ne voulait pas vivre dans le passé.
Un autre jour, je lui avouai que rien nallait plus au travail, que je dormais mal.
Ça passera, Paul. Tu es quelquun de fort.
Ça ne maide pas beaucoup.
Je comprends. Mais je ne peux pas t’aider comme tu le veux.
Un agacement sourd grandit en moi. Je lançai, amer :
Mais ton Étienne, tu le connais vraiment ? Tu fais confiance ? Tu sais doù il sort ?
Oui, répondit-elle simplement.
Six mois seulement.
Tu crois quon connaît forcément quelquun après dix ans ?
Silence. Rien à répondre.
Cest là quune idée, dont jai honte aujourdhui, ma effleuré. Jai contacté lagence de détectives privés « Le Bouclier », spécialisée en enquêtes, filatures, vérifications. Jai hésité, cherché à me convaincre que cétait pour son bien, pour me rassurer.
Lagence était discrète, avenue de la République. Je fus reçu par un certain Monsieur Denis, chauve, visage fatigué.
Cest classique, annonça-t-il. On regarde emploi, finances, antécédents, entourage, puis on observe une ou deux semaines si besoin.
Observez.
Vous soupçonnez quoi ?
Je veux juste savoir qui il est.
Il nota tout ce que je savais.
Dix jours plus tard, appel de lagence. Synthèse laconique : Étienne Besson, quarante-six ans, chef datelier chez Renault à Rueil, vingt ans dancienneté. Divorcé, une fille grande avec qui il a de bons rapports. Appartement à son nom à Nanterre, vit chez Camille en ce moment. Casier vierge, pas de dettes, vie rangée, décrit comme sérieux par ses proches, père présent durant les week-ends.
Vous navez rien trouvé ?
Rien de suspect. Un homme normal.
Je remerciai, payai. Je passai tout le trajet de retour à méditer. Un homme « normal ». Pas plus riche, ni mieux nanti dun point de vue social. Et pourtant, elle vivait avec lui, faisait du pot-au-feu, avait des projets…
Pourquoi cela me faisait-il si mal ?
La semaine suivante, jai appelé Camille, sans trop savoir pourquoi.
Cest un chef datelier, dis-je.
Long silence.
Comment sais-tu ? fit-elle, une pointe dagacement perçant sa voix.
Jai compris que jétais allé trop loin.
Jai fait des recherches.
Nouveau silence, tendu cette fois. Elle finit par me dire dune voix posée mais ferme :
Paul, là tu dépasses les bornes. As-tu fait suivre Étienne ?
Je voulais juste savoir.
Pourquoi ?
Pour comprendre ce que tu lui trouves.
Tu ne comprendras jamais ainsi, Paul. Ce nest pas écrit dans un rapport.
Camille…
Je te demande de ne plus mappeler. Sil te plaît.
Tu es sérieuse ?
Très. Sinon, je ne répondrai plus.
Elle raccrocha.
Je suis resté dans ma voiture, vide comme jamais. Pas de colère, pas de tristesse, juste cette sensation que le sol se dérobe.
Jai tout de même réessayé, cinq jours plus tard, à lapproche du Nouvel An. Jétais au Super U de la rue des Peupliers, au rayon courses, plongé dans lagitation joyeuse de décembre, quand jai craqué. Jai composé son numéro.
Elle na pas répondu.
Je lui ai écrit : « Bonne année en avance. Pardon, pour tout. »
Il mest revenu deux mots, une heure après : « Toi aussi. »
Difficile de savoir quoi en penser.
Jai passé la soirée du 31 chez Jérôme et sa femme, entouré damis. Jai fait bonne figure. La femme de Jérôme, Claire, me regardait avec cette gentillesse mêlée dinquiétude quon a envers ceux dont on soupçonne la peine.
À minuit, je suis sorti fumer sur le balcon. Janvier froid, ciel dégagé, quelques feux dartifice à lhorizon. Je pensais à Camille. Sûrement avec Étienne. Peut-être buvaient-ils du champagne, riaient-ils de quelque chose, mangeaient-ils du pot-au-feu.
Lan dernier, où étais-je ? En station de ski avec les amis. Un appel de politesse, le 1er janvier. Rien de plus. Pourquoi nai-je pas perçu le vide alors ?
Jérôme ma rejoint.
Ça va ?
Oui.
On dirait pas.
Je réfléchis.
À elle ?
À comment tout ça est arrivé.
Silence.
Tu sais, elle a dû attendre de toi bien plus que tu ne las cru… pendant toutes ces années.
Je sais.
Ils sont restés ainsi sur le balcon, puis sont rentrés.
En janvier, jai rappelé Camille. Cette fois, javais besoin dune explication. À ma surprise, elle décrocha.
Tu me lavais dit, avouai-je. Plusieurs fois. Que tu voulais une famille, autre chose. Je faisais semblant de ne pas entendre.
Oui, admit-elle.
Pourquoi tu nes pas partie plus tôt ? Pourquoi avoir attendu si longtemps ?
Long silence.
Parce que je taimais, répondit-elle dune voix posée. Je pensais que tu changerais. Javais du mal à gâcher ce qui existait, même insuffisant. Les gens saccrochent longtemps, avant de comprendre que ça ne mène à rien.
Et puis ?
Un jour, jai compris que je nattendais plus vraiment toi, mais quelquun que tu pourrais être, qui nexistait pas. Il fallait prendre une décision.
Et tu las prise.
Oui. Ce nétait ni rapide, ni facile.
Tu es heureuse avec lui ?
Je suis apaisée. Et cest déjà le bonheur, sans doute. Ne pas guetter le malheur, savoir quon peut juste être soi-même avec lautre, sans crainte dêtre gênante ou trop exigeante.
Cela ma serré le cœur.
Tu te sentais gênante avec moi ?
Parfois, oui. Quand tu annulais au dernier moment, quand tu privilégiais dautres personnes les jours importants, quand jessayais de parler davenir et que tu évitais la discussion. Cétaient des détails isolés, mais accumulés, ils finissent par peser.
Je lai écoutée sans interrompre.
Je ne dis pas ça pour te blesser, Paul. Tu étais quelquun de bien. Simplement pas la bonne personne pour moi.
Pas « le bon », trois mots, comme une page quon referme.
Daccord, murmurai-je. Désolé de tennuyer.
Tu ne mennuies pas. Tu cherches à comprendre, cest normal.
Je lai remerciée. Elle aussi, avec un brin de chaleur nouvelle dans la voix. Comme si elle respectait enfin, chez moi, non une tentative de convaincre mais une volonté découter.
Quelques semaines ont passé, et jai cessé dappeler. Non pas parce que cétait digéré, mais parce quun voile sétait levé. Pas une révélation, mais une cartographie nouvelle de ce qui sétait joué.
Jai réfléchi autrement au temps. Je me croyais riche de temps, comme dun compte en banque inépuisable. Trente ans, tout lavenir devant soi. Trente-cinq, on a le temps. Quarante, on verra plus tard. Et pendant que je tergiversais, dautres vivaient, posaient des choix simples, rapides, mais réels.
Un jour de février, sur la rue des Châtaigniers, jai ralenti devant son immeuble. Rien à signaler. Façade défraîchie, platanes dénudés, balançoire abandonnée dans la cour. Une fenêtre du troisième brillait ; une silhouette traverse la lumière, je détourne aussitôt le regard.
En mars, Denis, lun de mes collègues, sest récemment fiancé. Il racontait fièrement lanecdote de sa demande, la bague, le restaurant. Je lécoutais, souriais poliment. Denis dit soudain :
Tas lair songeur.
Juste que tout ça doit se faire à temps, ai-je soufflé.
Il a cru au compliment, a ri et partagé son bonheur autour.
Cette année, le printemps sest imposé très vite. Fin mars, la neige avait disparu, la lumière inondait la ville. Un soir, assis devant mon café, je pensai aux clés. Une idée incongrue. Elle avait une double de mes clés depuis six ans, sans jamais sen servir sans prévenir. Je nai jamais eu les siennes. Je nai jamais demandé, elle na jamais proposé. Ce détail, me suis-je dit, dénotait peut-être que je nétais jamais vraiment « invité ». Ou alors, que je nai rien fait pour lêtre.
Jai croisé Camille par hasard en avril, à la librairie « La Page » du boulevard Saint-Germain, où je venais acheter un ouvrage professionnel conseillé par un ami. Elle feuilletait un roman, dans un trench beige, lair juste… bien.
Elle me vit, me salua dun hochement de tête. Javançai vers elle.
Salut.
Salut, sourit-elle.
Nous nous observâmes un instant. Elle paraissait détendue, paisible, distante mais sans froideur.
Tu vas bien ? lui demandai-je.
Oui, très.
Moi aussi boulot, tout ça.
Silence.
On part avec Étienne cet été, à la mer. Je nai jamais été sur la Côte dAzur, on va essayer.
Cest chouette, balbutiai-je.
Elle sourit, attrapa son livre.
Bonne chance à toi, Paul.
Toi aussi.
Elle passa en caisse. Je la regardai séloigner, puis cherchai mon manuel. Je payai, sortis dans la douceur davril, la ville réchauffée, le vert tendre des feuilles. Je restai là, à regarder couler la vie.
Elle sortit, me vit, hocha une dernière fois la tête, puis séloigna, livre sous le bras, silhouette légère, répondant à un appel en riant.
Je restai planté, la regardant disparaître.
Dans la doublure de mon blouson, la petite boîte velours. Je la portais toujours sur moi, sans savoir pourquoi. Je louvris : la bague brillait, simple, discrète, sertie dun diamant. Bien choisie, et pourtant…
Je la refermai, la remis dans la poche.
Je regagnai ma voiture.
Le soir, assis dans mon appartement avenue de la République, acheté quatre ans plus tôt, impeccablement aménagé à mon goût, je réalisais soudain le silence singulier qui y régnait.
Jai songé à ce quon perd quand on pense que le temps est infini. On croit tenir quelque chose de vivant, et on relâche nos doigts, persuadé que rien ne peut fuir. Mais la vie avance, grandit, change. Camille, elle, a choisi davancer.
Et moi ? Jai choisi le confort. Avoir quelquun, sans jamais vraiment donner. Noser ni parole ni engagement, par crainte des responsabilités. Je prenais cela pour de la sagesse. Je vois aujourdhui que ce nétait que de la lâcheté une lâcheté douce, quotidienne.
La bague posée sur la table.
Jouvris un tiroir, la rangeai.
Je bus un verre deau.
Par la fenêtre, la ville bruissait ; rires denfants dans la cour, musique flottant dun balcon, odeur de terre humide et de feuilles mortes. La vie, toute proche, et si lointaine.
Je collai mon front contre la vitre et fermai les yeux.
Voilà comment, après dix ans, on saperçoit que celle quon croyait « en réserve », cétait nous-mêmes qui étions restés sur le quai, à observer la vie dautrui sépanouir. Alors quon se croyait libre, on se retrouve face à une porte définitivement fermée.
Que faire après ? Sans doute que la vie continue, quil y a le travail, les projets, peut-être quelquun dautre, un jour. Peut-être quon apprend, ou quon commet dautres erreurs. Mais au moins, on sait comment sonne le bruit dune porte quon a laissé se refermer trop tard.
Camille chez elle, sans doute, préparant le dîner, lisant son roman. Étienne près delle, solide, tranquille. Ce quil avait et que je nai jamais su lui offrir : être là, à temps, sans douter, sans tarder.
Pour la première fois, je nenviai pas Étienne, ou si peu. Jéprouvai plutôt du respect. Pour elle surtout. Pour lélégance de sa décision. Pas de rancœur, pas dexhibition, simplement un choix.
Elle mavait dit : « Tu maimes aujourdhui parce que tu mas perdue. » Elle avait raison.
Jaurais pu choisir différemment. Année après année, chaque anniversaire, chaque réveillon, chaque fois quelle évoquait le futur. Jaurais pu. Je le sais désormais, mais trop tard.
Voilà, ce que lon appelle le regret véritable. Pas bruyant, ni dramatique. Une évidence froide : ce temps ne reviendra pas. Cest juste la vie, qui poursuit son cours.
Je fis chauffer de leau, versai du miel dans ma tasse il paraît que ça apaise. Puis je fus frappé par la pensée absurde quil faudrait apprendre à faire un bon pot-au-feu. Jen souris, douloureusement.
La tasse entre les mains, je contemplai de longues minutes la nuit. Dans les fenêtres den face, les gens vivaient, mangeaient, saffairaient.
Jai pensé aux clés. Aux portes quon ne cherche même pas à franchir. Celle-ci est close à présent ; ni clé, ni outil ny changeront rien.
Les mains autour de ma tasse, jai compris : il y a des choses auxquelles on ne revient plus. Pas par méchanceté ni par rancune, mais parce que le temps, lui, ne fait jamais marche arrière. Les gens avancent, grandissent, décident. Si on sarrête, quelquun dautre finit par prendre la place à laquelle on na jamais osé prétendre.
Jai reposé ma tasse.
Le calme, ce soir-là, ma paru presque apaisant. Un soir de printemps comme il y en aura dautres.
Il faut avancer. Pas parce quon va mieux ou quon veut oublier. Mais parce que la vie, elle, nattend pas.
Si, un jour, quelquun dimportant vient à mes côtés, je ne remettrai rien à plus tard. Pas par expérience, juste parce que je sais désormais à quoi ressemble une porte close sur dix années perdues.
Jai lavé ma tasse.
Voilà. Il ny a rien à reprocher à Camille, ni à Étienne, ni à la vie. Juste une compréhension lucide : cest arrivé, cest honnête, cest juste. Pas pour moi, mais cest juste.
Jai éteint la lumière, gagné ma chambre.
Dans le tiroir traînait la petite boîte. Peut-être irai-je la rendre chez « LÉmeraude ». Ou peut-être pas. Quand je serai prêt.
Ce soir, je me suis simplement promis daller, la prochaine fois, au-devant de la vie, tant quelle est devant moi.