Il errait dans les rues de Paris, titubant sous l’effet d’une bonne dose d’alcool. Où allait-il ? Peu lui importait. Sa ville natale, il la connaissait par cœur : ses pas le ramèneraient chez lui. Il était absorbé par une préoccupation bien plus essentielle – philosopher, à voix haute.

Je marchais dun pas titubant dans les rues de Paris, englouti par la nuit et alourdi par quelques verres de trop. Je ne faisais pas attention à lendroit où me menaient mes pieds. Cest ma ville natale, après tout; mes jambes connaissent le chemin de la maison. Mon esprit, lui, vagabondait vers des réflexions plus profondes, que je lançais à voix haute dans la brise nocturne.

Pourquoi ma vie est-elle ainsi ? Vingt-sept ans, mes amis conduisent leurs enfants à lécole, et moi… chaque femme part au bout dun mois, dans le meilleur des cas. Trop brusque ? Non Enfin si, je crois. Mais cest ça, être un homme, non ? dit-je en esquissant un sourire. Ma seule réussite, cest le boulot. Pas millionnaire, mais largement de quoi profiter de la belle vie.

Je marrêtai soudain, pris la tête entre les mains ; des larmes roulèrent sur mes joues.

Tant deuros dépensés chez ce médecin Pour finir par : « Je ne peux rien faire pour vous. Voici ladresse dun grand professeur à Paris, mais je doute quil puisse mieux faire. » Eh bien, jirai demain à ce fameux spécialiste.

Arrivé au Pont Alexandre III, je mappuyai à la balustrade, contemplant la Seine noire en contrebas.

Sauter ? La Seine est profonde finir dans leau et basta, marmonnai-je, puis je jetai un nouveau regard à la rivière. Non, il fait trop froid. Et Hector nest même pas nourri Autant rentrer.

Je me remis à marcher, et là, sur la moitié du pont, japerçus une jeune femme, vraiment jeune, debout, un sac à dos contre la poitrine, dans lequel un nourrisson gigotait. Elle fixait la Seine, puis commença soudain à grimper la rambarde, se dressant sur le garde-corps bras écartés Je bondis, la saisis à la taille, et ensemble nous tombâmes lourdement sur le trottoir. Lenfant éclata en sanglots.

Non mais tes folle ou quoi ?! hurlai-je, la tête claire soudainement.

Quest-ce que tu me veux ? Pourquoi tu te mêles de ce qui ne te regarde pas ? balbutia-t-elle en larmes.

Jai simplement cru que cétait trop tôt pour mourir, surtout pour lui, dis-je en désignant lenfant. Allez, rentre chez toi : chez ton mari ? chez ta mère ? Ya bien quelquun ?

Jai ni maison, ni mari, ni mère. Jai plus personne.

Et voilà quelle me tombe sur les bras dis-je en la relevant avec le bébé. Viens.

Je viens pas avec toi ! Et si tétais un malade ?

Se jeter à leau, cest quand tu veux ! Mais un maniaque, ça fait peur ? répliquai-je en lui tirant le bras. Viens !

***
On avançait ainsi dans les rues silencieuses, rythmées par les pleurs du petit. Finalement, je perdis patience.

Pourquoi il pleure sans arrêt, ton gamin ?

Il a faim, répondit-elle, pressant lenfant contre elle.

Donne-lui du lait, alors.

Jai ni lait, ni argent.

Ni jugeote, non plus… lançai-je en regardant autour. Tiens, ya une supérette ouverte. On va acheter du lait.

***
Le vigile et la caissière nous observaient du coin de lœil. Sans hésiter, je pris un panier et fis signe à la fille.

Viens. Où sont les laits ? demandai-je à la caissière.

Au fond, à gauche, me répondit-elle du bout du doigt.

Arrivés au rayon.

Prends ce quil te faut ! ordonnai-je.

Celui-ci, dit-elle en attrapant un flacon.

Prends-en plus, autant que tu veux ! Je patientai pendant quelle empilait les bouteilles. Autre chose ?

Des couches.

Cest quoi ?

Là-bas, fit-elle avec un petit sourire.

Vas-y, prends.

Je peux prendre des lingettes aussi ?

Prends.

Arrivés à la caisse, je tendis ma carte bancaire.

On prend que lespèce la nuit, signala la caissière.

Je sortis mon portefeuille, y trouvai un billet de cent euros. Je le tendis.

Jai pas la monnaie.

Donnez-moi du chocolat pour le reste, grimaçai-je, en désignant une tablette.

***
En entrant chez moi dans le quinzième arrondissement, la fille regarda autour delle, étonnée. Moi, jenlevai mes chaussures et fonçai vers la cuisine. Jattrapai un filet de poisson que je jetai à Hector, mon vieux chat, puis me servis un grand verre de jus que je bus dune traite. Je me retournai vers ma visiteuse.

Tu peux dormir ici, dans cette chambre. La cuisine, la salle de bains Voilà. Moi, je vais au lit, dis-je en indiquant du doigt les pièces.

Puis jallais vers ma chambre et me retournai :

Tu tappelles comment ?

Sidonie.

Moi, cest Laurent.

***
« Bon, il a lair inoffensif » pensa-t-elle en activant la gazinière pour se préparer de leau chaude. « Franchement, jai failli faire une sacrée bêtise Si ce type nétait pas là. Et après, où finirait-on, mon fils et moi, à traîner dehors toute la nuit ? On aurait gelé. Il me jettera dehors demain, tant pis ; au moins, on dort au chaud ce soir. »

Leau bouillait déjà ; elle courut dans la chambre, posa le bébé sur le lit, sortit un petit flacon du sac et revint dans la cuisine. Elle nettoya les biberons, ajouta du lait, allongea deau chaude.

Son petit sempressa de tout boire et commença à sassoupir, propre avec une nouvelle couche. Elle fila se laver, puis fouilla le frigo. Instinctivement, elle sempara dune tranche de saucisson, quelle avala goulûment, puis du pain, du fromage. Le ventre plein, elle eut un petit remords, haussa les épaules, se coucha près de son fils et sombra dans le sommeil.

***
Au matin, elle se leva plusieurs fois pour nourrir son enfant de huit mois. Elle avait entendu Laurent se lever dans la nuit, et là, il semblait déjà debout.

« Cest le moment, pensa-t-elle, la chance ne dure jamais. »

Il sactivait en cuisine ; elle se lava rapidement puis entra.

Viens tasseoir, fit-il avec un signe. Je prépare des œufs.

Laisse, cest moi qui vais faire ! Elle le déplaça gentiment de la plaque avant de ciseler du persil frais et parsema la poêle, nettoya soigneusement les verres et fit du café.

Pendant ce temps, Laurent passait appels sur appels, entre ordres et discussions animées, comme sil loubliait complètement. Il mangea, vida sa tasse et se leva.

Sidonie, crispée, attendait la sanction :

« Voilà, cest linstant où il me fiche dehors »

Sidonie, écoute-moi bien. Je pars pour la semaine. Le plus important : Hector cest le chat il ne mange que du poisson ou de la viande fraîche, surtout pas de croquettes ! Mon bureau est interdit daccès ! Pour le reste, fais comme tu veux.

Le bébé se mit à pleurer dans la chambre. Sidonie bondit, le prit dans ses bras, revint. Sur la table, des billets de cent euros en petit tas.

Ça devrait suffire pour la semaine, déclara-t-il. Je file.

Il sapprocha de la porte, et là, le petit tendit les bras en marmonnant quelque chose qui ressemblait à « pa-pa ». Ça ma serré le cœur : je ne serai jamais père.

Sidonie, je peux le prendre un peu ? dis-je, surpris moi-même.

Bien sûr. Elle lui tendit lenfant, et un sourire illumina son visage. Cest la première fois que tu prends un enfant, hein ?

Oui

Regarde, comme ça !

Le bébé gazouillait, battant des bras de bonheur. Et moi, je contemplais ce petit miracle, le cœur serré. « Je naurai jamais de fils », pensai-je. Je rendis lenfant à sa mère, puis sortis.

***
De retour à la maison, le diagnostic du spécialiste parisien me hantait : pas denfant pour moi. Quel intérêt, alors, tout cet argent, cet appartement de quatre pièces, ce SUV sept places ? Un homme travaille pour sa famille… Et moi, je vis dans le désordre et la solitude. Mais là, lappartement rayonnait de propreté, la femme maccueillait dun sourire gêné.

Pa-pa ! lança le bébé en agitant ses petites mains.

Mon sac tomba au sol. Cest mon cœur, mes bras, qui se sont jetés vers le petit.

Et ce soir-là, jai compris que pour avoir une famille, il faut dabord savoir ouvrir la porte de sa propre vie.

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