Il errait dans les rues de Paris la nuit, titubant lourdement après avoir bien arrosé sa soirée. Où allait-il ? Cela lui importait peu. Sa ville natale et ses jambes connaissaient le chemin du retour. Il avait une préoccupation bien plus essentielle – philosopher à voix haute.

Il errait à travers les rues sombres de Paris, titubant lourdement après avoir vidé plus de verres quil nen aurait fallu. Où menaient ses pas ? Peu lui importait. Cétait sa ville : ses jambes connaissaient la route du retour, même si sa tête flottait ailleurs. Il sarrêtait de temps en temps, débordant didées sombres, marmonnant à haute voix comme pour philosopher seul.
Pourquoi ? Pourquoi ma vie ressemble-t-elle à ça ? Vingt-sept ans Mes amis ont déjà des mômes quils déposent à lécole, et moi Toutes les filles me quittent au bout dun mois, et encore, cest les plus patientes. On dit que je suis trop brusque ? Peut-être Mais être homme, ça veut aussi dire être fort, non ? Un sourire amer étira les lèvres de Raphaël. La seule chose que jai réussie dans la vie, cest mon business. Je ne suis pas millionnaire, mais jai ce quil faut pour vivre joliment.

Soudain, il sarrêta, pressant ses paumes contre sa tête. Les larmes jaillirent sans prévenir.
Tout cet argent balancé à ce foutu médecin, et au bout du compte : « Je ne peux rien pour vous. Voilà ladresse dun spécialiste à Paris, mais je doute quil vous aide. » Eh bien, tant pis, demain, jirai le voir quand même.

Ses pas le menèrent sur un pont surplombant la Seine. Il fixa longtemps le miroir noir de leau en contrebas.
Me jeter, peut-être ? Le fleuve est profond tout finir, disparaître, il saccouda une dernière fois, soupira. Non, ce serait trop froid, et puis Socrate na pas mangé. Je rentre chez moi.

Il traversa le pont quand une silhouette attira son attention. Une femme, très jeune, se tenait là, un sac sur la poitrine doù dépassait la tête dun bébé. Immobile, elle contemplait leau. Soudain, elle mit un pied sur la rambarde, et tendit les bras. Raphaël se précipita, lattrapa par la taille, la retint ; tous deux seffondrèrent à même le goudron froid. Le bébé éclata en pleurs.

Mais tes folle ou quoi ?! cria Raphaël, la secousse de ladrénaline le rendant tout à fait lucide.
Mais lâchez-moi ! Pourquoi vous mêlez-vous de ce qui ne vous regarde pas ? hurla-t-elle, sanglotant.
Jai eu comme limpression que cétait un peu tôt pour mourir. Il pointa le bébé. Surtout pour lui. Allez, debout, retourne chez ton mec, ou chez ta mère. Tas bien quelquun, non ?
Non. Je nai plus de foyer, plus de mari, plus de mère. Je suis seule.
Fallait que tu tombes sur moi Raphaël la remit debout, bébé en bras. Viens.
Jirai pas avec vous, vous pourriez être un malade !
Tu préfères sauter dun pont que croiser un psychopathe ? Il serra sa poigne sur le bras de la jeune femme. On y va, ça suffit !

***

Ils marchaient dans le dédale nocturne sous les cris du bébé, Raphaël nen pouvant plus :
Il pleure sans arrêt, ton petit !
Il a faim ! Elle le pressa contre elle, impuissante.
Alors donne-lui du lait !
Je nai plus de lait. Ni dargent
Ni de jugeote grommela-t-il. Là-bas, une supérette ouverte. On va acheter du lait.

***

Le caissier et le vigile leur jetèrent des regards méfiants mais Raphaël saisit un panier, fit signe à linconnue :
Allons-y. Il sadressa à la caissière, Où est le rayon lait ?
Au fond à droite, répondit-elle sans sourire.

Ils firent halte devant les briques de lait.
Prends ce quil te faut ! ordonna Raphaël.
Juste ce petit format, elle prit un paquet timidement.
Prends-en plus. Vas-y ! Il attendit puis ajouta, Autre chose ?
Des couches
Des quoi ?
Là, elle esquissa un sourire, désignant le rayon.
Prends-les.
Et des lingettes, je peux ?
Bien sûr.

À la caisse, Raphaël tendit sa carte.
Nous ne prenons que les espèces, lança la caissière.
Il sortit une liasse de billets de vingt euros, en tendit un.
Pas de monnaie
Alors, donnez-moi du chocolat pour la différence. Il pointa du doigt la tablette avec une moue agacée.

***

Lappartement sentait le propre. La femme regarda autour delle, étonnée, tandis que lhomme lança ses chaussures, fonça au frigo, attrapa une tranche de saumon quil jeta à Socrate, le chat qui accourait déjà. Puis il se servit un verre de jus, but à grandes gorgées. Il désigna les pièces à linvitée :
Tu dors là. Cuisine, salle de bain, toilettes. Moi, jai besoin de dormir.

Il sapprêtait à séclipser, puis revint sur ses pas :
Cest quoi ton nom ?
Eugénie.
Moi, cest Raphaël.

***

« Bon, il na pas lair dun monstre » pensa Eugénie en allumant la gazinière pour chauffer de leau. « Pauvre idiote ! Jétais prête à me jeter dans la Seine ! Si ce fou ne mavait pas retenue où serions-nous, moi et Lucien, perdus dans la nuit ? On aurait gelé. Il me mettra dehors demain. Profiter du chaud, cest déjà ça. »

Quand leau bouillit, elle fila dans la chambre montrée par Raphaël, posa le bébé gémissant sur le lit, trifouilla dans les poches du sac, revint à la cuisine. Elle lava soigneusement un biberon, le remplit de lait dilué à leau chaude.
Lucien têta goulument et ne tarda pas à sendormir. Elle le changea, le couvrit, puis alla se débarbouiller et fouilla le frigo. Sans réfléchir, elle mordit à pleines dents dans une tranche de saucisson fumé, découpa du pain, du fromage. Rassasiée, elle regretta sa goujaterie, haussa les épaules : « Tant pis ». Elle rejoignit le lit, sallongea à côté de son fils et sombra.

***

Laube grise filtrait à travers les volets. Eugénie sétait levée deux fois dans la nuit pour nourrir Lucien huit mois, toujours affamé. Parfois, elle entendait les pas de Raphaël. Il était déjà debout.
« Il va nous mettre à la porte, cest certain. Rien ne dure. »

Dans la cuisine, Raphaël saffairait. Elle fit une toilette expresse puis sassit, un peu tendue.
Assieds-toi ! Je prépare des œufs brouillés.
Laisse, cest mon tour ! Elle le délogea doucement, choisit un bouquet de ciboulette, cisailla quelques brins sur les œufs, inspecta les verres, les lava et fit du café.
Lui, tout le long, appelait à droite et à gauche, donnait des ordres, aboyait parfois. Eugénie avait limpression dêtre invisible. Raphaël mangea, but son café et se leva.

La jeune femme se raidit : « Voilà, cest le moment »

Eugénie, écoute-moi. Je pars une semaine. Lessentiel, cest de nourrir le chat, Socrate. Pas de croquettes comme les autres : du poisson, de la viande fraîche. Mon bureau : interdit. Le reste, fais comme chez toi.
Des cris retentirent de la chambre. Eugénie courut chercher Lucien, le ramena contre elle. Sur la table, gisaient des billets de vingt euros.
Ça devrait suffire jusquà mon retour, annonça Raphaël en les désignant. Jy vais.

Il ouvrit la porte. Lucien tendit vers lui ses menottes potelées, balbutiant un « papa ». Raphaël sentit son cœur se serrer un mirage, sûrement. Jamais il ne serait père.

Eugénie, tu permets que je le prenne ? osa-t-il demander soudain.
Je ten prie ! répondit-elle dans un sourire qui illumina ses traits. Tu nas jamais pris un bébé ?
Non
Tiens, cest comme ça !

Lucien gazouillait, animant lunivers de ses rires minuscules. Raphaël le regarda, subjugué.
« Je naurai jamais de fils » La tristesse lenvahit. Il redonna lenfant à sa mère, et partit.

***

Le soir, il revint. Le fameux spécialiste parisien avait confirmé : jamais il ne serait père. Morosité, abattement.
« Pourquoi tout cet argent, ce grand cinq pièces, ce 4×4 ? Un vrai homme amasse pour sa famille. Moi, mon appartement est vaste et sale. Mon 4×4 sept places vides. »

En poussant la porte, il découvrit la maison impeccablement rangée. Eugénie leva vers lui un regard coupable.
Papa ! Lucien tendit les bras, radieux.
La valise de Raphaël tomba au sol, ses bras souvrirent. Sans réfléchir, il serra lenfant contre lui.

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