Il errait dans les rues de Paris sous la nuit lourde, le pas titubant, la tête embrumée par un trop-plein de vin rouge. Où il se trouvait ? Peu lui importait. Cétait son quartier, et ses jambes connaissaient le chemin du retour. Il sabandonnait à des pensées sombres, à haute voix, lancé dans une joute philosophique avec lui-même.
Pourquoi, mais pourquoi ma vie est-elle ainsi ? Trente ans Mes amis envoient leurs enfants à lécole, et moi, les femmes me quittent au bout dun mois dans le meilleur des cas. Brutal, moi ? Non enfin, si. Faut lêtre, un homme. Luc sourit, amer. La seule chose que jai réussie, cest mon entreprise. Devenir millionnaire, non, mais jai de quoi mener une belle vie.
Subitement, il sarrêta, pressa ses tempes, les larmes jaillirent.
Tout cet argent balancé chez ce médecin, et au final : « Je ne peux rien pour vous. Voici ladresse dun grand spécialiste à Paris, mais franchement je doute quil puisse plus. » Eh bien, demain, jirai le voir, ce fameux ponte…
Marchant sans but, il arriva près du Pont Alexandre III. Il fixa la Seine, noire et lisse sous les arches.
Me jeter ? La Seine est profonde… Juste un saut, et tout sarrête… Il contempla encore leau. Non, le froid me découragerait. Et puis Socrate na pas mangé. Rentrons.
Il mit le cap sur la maison. Au milieu du pont, il vit une jeune femme, peut-être vingt ans, debout, les bras serrant un sac à dos avec un nourrisson blotti dedans. Elle fixait leau, puis, brusquement, grimpa sur la rambarde, bras écartés Luc bondit, la saisit par la taille, la tira en arrière, et ils chutèrent tous deux sur les pavés couverts de poussière. Le bébé éclata en sanglots.
Tu es folle ou quoi ! cria Luc, dun ton soudain sobre.
Mais tu me veux quoi ? Pourquoi tu toccupes des affaires des autres, hein ? Elle sanglota violemment.
Je sais pas… Peut-être que tas pas le droit de mourir si jeune, il fit un signe vers lenfant. Et lui encore moins. Allez, debout, rentre chez toi, ton mec ou ta mère tattend ! Tas bien quelquun ?
Jai ni maison, ni mari, ni mère. Personne ne mattend, nulle part !
Super… ça me manquait tiens, il la remit debout, ainsi que le bébé. Allez, on y va.
Je viens pas avec toi. Et si tes un malade ?
Le pont, tu peux y revenir nimporte quand ! Mais avec un fou, là cest trop ? Il tira son bras. Viens !
***
Ils déambulèrent sous les néons blafards, bercés par les pleurs du bambin. Luc finit par éclater :
Pourquoi il pleure sans cesse, ton petit ?
Il a faim… Elle serra lenfant contre elle.
Donne-lui ton lait, alors.
Jai plus de lait. Et pas un euro…
Ni les idées, on dirait, il chercha du regard. Là, lépicerie de nuit. On va acheter du lait.
***
La caissière et le vigile les observèrent avec méfiance, mais Luc saisit un panier et lança à sa compagne :
On y va. Il demanda à la caissière : Le lait, cest où ?
Au fond à droite, monsieur.
Ils choisirent.
Prends-en plus, autant quil faut ! Luc attendit quelle mette plusieurs briques dans le panier. Autre chose ?
Des couches.
Lesquelles, ça ?
Là-bas Un demi-sourire éclaira son visage.
Prends.
Je pourrais aussi avoir des lingettes ?
Prends tout.
À la caisse, Luc tendit sa carte.
Désolée, on ne prend que les espèces, dit la caissière.
Il sortit une liasse de billets de cinquante euros, en détacha un.
On na pas de monnaie.
Filez-moi du chocolat pour la différence, râla Luc. Celui-là, là !
***
Dans lappartement, la femme regardait autour delle, surprise. Luc jeta ses chaussures, courut au frigo, attrapa un poisson, le lança à Socrate, son vieux chat, puis se servit un grand verre de jus quil but dune traite. Il jeta un œil à son invitée :
Tu peux dormir dans cette pièce, il montra les portes du doigt. Cuisine, toilettes, salle de bain. Je vais me coucher.
Il partit vers la chambre puis sarrêta, demanda, sans se retourner :
Tu tappelles comment ?
Manon.
Moi, cest Luc.
***
« Il nest sûrement pas un tordu ! » pensa-t-elle en entrant dans la cuisine, allumant le gaz pour la bouilloire. « Ah, quelle imbécile je fais ! Jallais vraiment sauter ! Sans ce dingue, où serions-nous, moi et Jules ? Dans la rue, frigorifiés. Il nous chassera demain, mais au moins, cette nuit, on a un toit… »
Leau bouillait. Manon fonça dans la chambre, y posa lenfant en pleurs, extirpa un flacon dun coin du sac, repartit à la cuisine, nettoya le biberon, versa le lait, ajouta leau chaude.
Le bébé but avidement, sendormit aussitôt. Elle le nettoya, mit une couche, le borda. Enfin au calme, Manon remarqua quelle mourait de faim. Elle ouvrit le frigo, lança la main sur un morceau de saucisson, le porta à sa bouche, découpa du pain, du fromage.
Le ventre plein, elle réalisa quelle venait de se servir sans gêne, haussa les épaules, sallongea près de son fils et sombra dans le sommeil.
***
Laube pointa. Deux fois cette nuit, elle sétait levée nourrir Jules, huit mois, toujours affamé. Elle entendait lappartement vivre, Luc debout à nouveau.
« Il est temps… » pensa-t-elle en se glissant hors du lit, tentant de ne pas réveiller Jules. « Rien ne dure… »
Luc saffairait déjà aux fourneaux. Elle fila se laver, puis entra en cuisine.
Assieds-toi ! ordonna-t-il, désignant une chaise. Je vais faire des œufs.
Laisse, va tasseoir ! Elle le repoussa doucement.
Elle tailla de laneth frais, coupa menu et parsema la poêle, examina les verres avant de les laver soigneusement, prépara du café.
Durant ce temps, Luc appelait à tout-va, donnait des ordres, sagaçait contre quelquun. Manon avait le sentiment dêtre invisible. Il mangea, but son café, se leva.
Manon se tendit, anxieuse :
« Ça y est, il va nous jeter dehors ! »
Manon, écoute bien. Je pars une semaine. La seule règle : nourris bien le chat, Socrate. Pas de « Whiskas » ! De la vraie viande, du poisson frais. Interdiction de rentrer dans mon bureau. Pour le reste, fais comme chez toi.
Un pleur éclata. Manon bondit, sarrêta, regarda Luc.
Vas-y ! acquiesça-t-il.
Elle revint cinq minutes plus tard avec Jules sur les bras. Sur la table, quelques billets de cinquante euros.
Ça devrait suffire pour la semaine, dit-il en désignant largent. Jy vais.
Luc ouvrit la porte… Le petit tendit soudain les bras vers lui et murmura quelque chose qui ressemblait à « papa ». Un frisson étreignit Luc, la gorge serrée. Il ne serait jamais père.
Manon… je peux le prendre dans mes bras ? Il sétonna lui-même en le demandant.
Bien sûr ! Elle sourit, lui confia lenfant. Tas jamais tenu un bébé ?
Jamais.
Voilà, comme ça.
Jules babilla, secouant ses petits poings de joie. Luc le contempla, captivé.
« Je naurai jamais de fils… » Son regard sassombrit, il rendit le bébé.
Et partit.
***
Il rentrait chez lui, morose. À Paris, le spécialiste avait été formel, il naurait jamais denfants. Il repensait avec amertume :
« À quoi me servent ces sous, cet appart de quatre pièces, ce SUV ? Un homme gagne pour sa famille. Chez moi, tout est sale, en désordre. Et sept places dans le 4×4… pour qui ? »
En ouvrant la porte, il découvrit lappartement impeccable. Manon lui adressa un sourire timide.
Papa ! Des mains denfant sagitèrent devant ses yeux.
Le sac de voyage glissa à terre. Luc tendit instinctivement les bras vers le petit, les larmes aux yeux.