Il errait dans les rues humides de Paris, titubant entre les lampadaires comme emporté par un courant invisible, ivre davoir trop trinqué au Beaujolais. Où allait-il ? Ça lui importait peu. La ville était sienne, les pavés le connaissaient, il finirait bien par retrouver son appartement du Marais sans même y penser. Il se sentait absorbé par une tâche autrement plus grave : il pensait tout haut, de cette voix philosophe qui nappartient quaux noctambules.
Mais pourquoi, pourquoi la vie ma-t-elle donné ce chemin ? Vingt-sept ans Pendant que les copains inscrivent leurs enfants à lécole communale, les miennes senfuient après un mois, quand ce nest pas moins… Brutal ? Je ne suis pas brutal Quoique, un peu, sans doute. Mais cest bien ce quon attend dun homme, non ? Étienne eut un sourire intérieur. Seule réussite dans ce chaos, mon travail ! Je ne pèse pas des millions deuros, mais jai de quoi vivre comme il faut.
À soudain, il sarrêta sous la lumière pâle dun lampadaire, prit sa tête dans ses mains et se mit à pleurer, silencieusement :
Tout cet argent filé à ce grand professeur, pour que finalement il me dise : « Je ne peux rien pour vous. Je vous donne ladresse dun spécialiste à Paris, mais je doute quil puisse davantage. » Eh bien, moi, jirai. Dès demain, je prendrai le train, direction la capitale.
Encore quelques pas, et il se retrouva près du Pont Marie, face à la Seine lisse sombre comme un velours.
Est-ce que je devrais en finir ? La Seine est assez profonde, un pas de plus et tout sefface, sautailler dans leau comme une fleur fanée… Il se pencha, longuement, sur le flux noir. Non, pas ce soir. Il fait trop froid. Et puis Socrate na pas mangé. Rentrons, cest mieux.
Il reprit sa route sur le pont, et tout à coup distingua, juste au milieu de la passerelle, une jeune femme. Sur sa poitrine, un porte-bébé où dormait un nourrisson. Elle contemplait leau immobile. Brusquement, elle escalada les rambardes, se hissa sur la barre supérieure et tendit les bras, prête à voler Étienne bondit, parvint à la ceinture, la plaqua contre lui et tous deux sécroulèrent sur les planches usées. Le bébé se mit à hurler.
Tu es folle ou quoi ?! cria Étienne, subitement dégrisé.
De quoi tu te mêles ? Fiche-moi la paix ! et elle éclata en sanglots.
Jai eu la vague impression que tu avais un peu trop de vie à offrir encore, il désigna le bébé qui hurlait. Et lui, encore plus. Allez, debout. Rentre chez toi, chez ton copain, ta mère, peu importe !
Jai ni maison, ni mari, ni famille. Je nai plus personne.
Tu fais exprès de taccrocher à mes basques, hein ? Il la remit debout avec le petit dans les bras. Viens.
Je ne te suivrai pas. Tes peut-être un psychopathe !
Pour se jeter à leau, cest jamais trop tard. Peur dun dingue, pas peur du fleuve ? Il tira doucement sur son bras. Allez !
***
Ils traversèrent Paris en silence, rythmés par les pleurs du petit. Finalement, Étienne nen put plus :
Pourquoi il pleure tout le temps, ton bébé ?
Il doit avoir faim, elle serra lenfant contre elle.
Donne-lui du lait, alors.
Jai plus de lait, plus dargent non plus.
Et pas trop de jugeote, maugréa Étienne. Regarde, il y a une supérette ouverte. On va acheter du lait.
***
La caissière et le vigile les observaient du coin de lœil. Étienne, sûr de lui, prit un panier et fit signe à la jeune femme :
On y va, puis à la caissière : Le lait, cest où ?
Là-bas, désigna-t-elle.
Ils sapprochèrent du rayon.
Prends-en assez, vas-y !
Un seul suffit, elle saisit une petite brique.
Plus ! Autant quil faut ! Puis il attendit quelle remplisse le panier. Et encore ?
Des couches
Cest quoi, ça ? demanda-t-il, dubitatif.
Juste là, esquissa-t-elle un sourire discret.
Prends ! Et des lingettes aussi ?
Si cest possible.
À la caisse, Étienne tendit sa carte.
Désolée, on ne prend que du liquide, répondit la caissière, lasse.
Il sortit une liasse de billets de 100 euros, en donna un.
Jai pas de monnaie, fit-elle.
Alors filez-moi du chocolat en plus. Celui-là, là.
***
Ils arrivèrent dans lappartement. La jeune femme jeta un œil autour, un peu éberluée. Le maître des lieux ôta ses chaussures à la hâte, fonça au frigo, balança du poisson frais à Socrate, le matou accouru. Il avala du jus dorange à grandes gorgées, puis sadressa à la visiteuse :
Tu passes la nuit ici, chambre damis. La cuisine, la salle de bain : servez-vous. Jvais dormir.
En passant la porte, il se retourna :
Ton prénom ?
Maëlys.
Moi, cest Étienne.
***
Il n’est pas fou, apparemment, pensa Maëlys en allumant la gazinière pour faire chauffer leau. Ouf, ridicule Jallais me noyer ! Quest-ce quon ferait maintenant, moi et Gabriel, seuls dehors à minuit ? On aurait gelé. Demain, il nous foutra dehors. Mais ce soir au moins, on a chaud.
Quand leau fut chaude, elle fila déposer le bébé qui hurlait sur le lit, sortit un mini-flacon de lait en poudre, retourna en cuisine, lava le biberon, versa le lait, allongea le tout deau bouillie. Le petit tétait avec ferveur. Quand il sendormit, elle le changea, lessuya, le coucha.
Maëlys se lava rapidement, retourna en cuisine et soudain se rappela quelle navait rien mangé depuis midi. Elle ouvrit le frigo, se jeta sur une tranche de saucisson, avala un morceau de pain et de fromage. Rassasiée, un peu coupable, elle haussa les épaules, se coucha près de son fils, sendormit.
***
À laube. Deux fois, elle dut nourrir Gabriel ; huit mois, il avait tout le temps faim. Plusieurs fois, elle entendit Étienne arpenter lappartement.
Il cuisine Temps de filer, pensa-t-elle en se levant sans bruit.
À la cuisine, il préparait des œufs.
Assieds-toi ! fit-il, en désignant la chaise. Je moccupe des œufs.
Laisse, je prends la relève. Elle coupa de laneth, parsema la poêle, lava soigneusement les verres, fit couler deux cafés.
Pendant quelle saffairait, Étienne passa des coups de fil, dictant des ordres, discutant âprement. Il déjeuna, but son café dun trait, se leva.
Maëlys se raidit, le cœur battant. Cest maintenant quil va nous mettre dehors
Maëlys, écoute-moi bien : je pars pour la semaine. Le plus important : nourris Socrate pas de croquettes ! Il lui faut du poisson frais, viande aussi. Interdit dentrer dans mon bureau. Pour le reste, fais ce que tu veux.
Des pleurs retentirent dans la chambre. Maëlys bondit. Il fit signe dy aller. Quelques minutes plus tard, elle revint, bébé endormi dans les bras. Quelques billets jaunes étaient posés sur la table :
Ça devrait suffire pour la semaine, indiqua Étienne. Je file.
Il arriva à la porte, mais Gabriel tendit ses bras en murmurant quelque chose qui ressemblait à « pa-pa ». Étienne crut rêver. Mais une pointe cuisante perça son cœur. Lui, papa, jamais.
Maëlys, est-ce est-ce que je peux le prendre ?
Mais bien sûr. Elle lui tendit le bébé, enfin un sourire timide sur son visage. Tu nas jamais porté denfant ?
Non.
Comme ça, regarde !
Le nourrisson balbutiait de petits cris de bonheur, battant des bras. Étienne resta figé, fasciné, le visage irradié.
Jamais je naurai de fils, pensa-t-il, rendant lenfant, visage sombre. Et il sen alla.
***
Il revenait chez lui, six jours plus tard. Le grand professeur de la Pitié-Salpêtrière lui avait confirmé : pas denfant possible. Lhumeur noire, il se répétait : à quoi bon les billets de banque, lappartement immense, le SUV ? Pour qui gagne-t-on tout ça, quand on rentre tous les soirs dans un taudis vide, alors même que la voiture a sept places ?
Mais en ouvrant sa porte, il fut frappé par la propreté, la clarté. Maëlys, un sourire timide, laccueillit.
Pa-pa ! Deux petites mains se tendirent vers lui.
Il laissa tomber son sac, savança, et ce furent ses bras qui retrouvèrent le petit Gabriel, dans la lumière étrange dun Paris onirique.