Il a nivelé le terrain, créé des massifs de fleurs pour Marina, construit une pergola. On sentait la…

Il avait remis à niveau le terrain. Il avait fait des massifs de fleurs pour Amélie. Il avait construit une pergola. Dans la maison aussi, on sentait une solide main dhomme. Non, vraiment, Amélie avait bien choisi son mari. Absolument bien. Dautant plus que Igor gagnait bien sa vie. Il essayait toujours de faire plaisir à Amélie avec de petits cadeaux.

Tu ne maimais pas au début. Tu tes mariée sans amour Tu vas mabandonner, maintenant que je suis malade

Jamais ! répondit Amélie en serrant Igor dans ses bras. Tu es le meilleur mari du monde ! Je ne tabandonnerai pour rien au monde

Il avait du mal à croire que cétait vrai. Igor navait pas le moral

Amélie avait été mariée pendant vingt-cinq ans, et toutes ces années, elle plaisait toujours aux hommes. Déjà adolescente, elle était la plus convoitée des filles.

Mais même à lécole, pratiquement tous les garçons couraient après Amélie. Pourtant, elle nétait pas considérée comme une beauté.

Elle navait pas quitté son mari, même sil était quelquun de plutôt complexe.

Non, Amélie avait vécu avec Vadim jusquà la fin. Ils avaient élevé leur fille et lavaient mariée. Le jeune mari de Claire lavait emmenée en Italie. Maintenant, ils envoyaient de jolies photos et invitaient Amélie à venir leur rendre visite. Mais ni elle ni Vadim ne sétaient décidés Peut-être quAmélie ira un jour. Pour Vadim, cétait trop tard.

Le mari dAmélie est mort dans un accident de voiture. Tellement absurde mais on lui a dit plus tard que, probablement, il sétait senti mal au volant. Son cœur avait lâché ; il sétait troublé et avait perdu le contrôle de la voiture.

Peut-être quil a perdu connaissance ? supposa-t-elle.

On ne saura jamais, soupira son amie, Sophie, médecin. La cause : multiple blessures, incompatibles avec la vie.

Amélie était sous le choc. Sophie laida à tout organiser.

Cest aussi Sophie qui en su plus sur les circonstances, grâce à ses contacts. Vadim fut enterré et Amélie se retrouva seule dans la grande maison quils avaient construite toute leur vie.

Non, pour deux, surtout lorsquil y avait des invités, la maison ne semblait pas si grande. Mais toute seule ça faisait énorme, en plus dêtre un poids.

Une maison reste une maison. Il faut une main virile

Claire est venue pour lenterrement de son père. Elle a parlé à sa mère de vendre la maison, dacheter un appartement, et denvisager de venir sinstaller avec eux.

Certainement pas ! sexclama Amélie. Je nai pas bâti cette maison pour la vendre. Et puis, ton Italie Jai vu lItalie, merci bien.

Maman !

Tu es naïve, ma Chloé ! sourit Amélie à travers ses larmes. Je plaisante, voyons.

Si cest pour rire, alors tout nest pas si grave.

Mais tout était nuancé. Comme Vadim, dailleurs. Dun côté, Vadim avait été un mari aimant et attentionné.

De lautre, il était un homme à humeur changeante. Parfois, quand il était de mauvaise humeur, il épuisait les nerfs dAmélie. Puis il sexcusait de tout cœur, et Amélie, qui était de nature légère, ne sattardait pas sur ces moments. Cétait leur vie. Vingt-cinq ans ! De quoi devenir fou

Claire resta quelques jours puis repartit son mari travaillait beaucoup, elle devait rentrer rapidement pour tenir la maison. Amélie se retrouva seule.

Mais, se connaissant, Amélie savait que ça ne durerait pas.

Ça na pas loupé. Elle a pleuré pendant six mois, et quand elle a essuyé ses larmes, elle découvrit que, déjà, un petit cercle de prétendants sétait formé autour delle.

Même la mère dAmélie avait été surprise autrefois.

Mais enfin, quest-ce quils te trouvent ? Ils tombent chez toi comme des mouches ! Pourtant, tu nes pas vraiment jolie ou alors, quelque chose méchappe ?

Tu es gentille, maman, souriait Amélie en appliquant du rouge à lèvres. La beauté ne veut rien dire. Elle ne fait pas une femme. Il faut avoir du charme, du caractère, ce petit je-ne-sais-quoi.

Allez, file, riait sa mère. Sinon ton fiancé va simpatienter et partir.

Un autre viendra, disait Amélie en haussant les épaules.

Trente ans plus tard, rien navait changé. Les femmes se plaignaient toujours du manque dhommes disponibles, surtout après quarante ans.

Amélie ne comprenait pas ce problème. À quarante-six ans, elle avait justement deux prétendants et pas des moindres.

Son cœur penchait pour Dimitri. Elle le trouvait séduisant, plaisant, cultivé. Toujours agréable de discuter avec lui, jamais embarrassant en société.

Mais Dimitri était surtout doué pour la conversation. Amélie laimait presque à travers les oreilles, mais avec lâge et lexpérience, elle savait quil nétait pas fait pour la vie quotidienne, encore moins pour une grande maison.

Le deuxième prétendant, Igor, était un homme simple et solide. De ceux qui peuvent festoyer sans limite mais qui savent faire marcher et rénover nimporte quoi de leurs mains dor et leur calme. Un vrai costaud, fiable, doux avec sa femme, mais capable de soulever des montagnes pour elle sil le fallait.

Curieusement, Igor plaisait un peu moins à Amélie étrange logique féminine.

Il ne faisait pas de beaux discours. Sobre, Igor parlait peu. Sil buvait un peu, il racontait des histoires drôles, lançait des plaisanteries.

Cest vrai quIgor buvait parfois, mais le lendemain il se ressaisissait vite. Une douche froide et il repartait, efficace et vaillant. Peu bavard mais très fiable. Cest lui quAmélie a choisi.

Dimitri fut vexé que ses galantes paroles naient pas suffi, et il sen alla.

Amélie épousa Igor, qui nageait dans le bonheur. Au mariage, il but un peu trop, chanta et dansa jusquà tomber de fatigue.

Dis donc, samusa Sophie. À peine un an après Vadim, tu te remaries ! Rien ne change ! Les femmes cherchent un homme comme une aiguille dans une botte de foin, et toi, il suffit que tu sortes de chez toi.

Dis-moi donc : « Tu nes même pas si jolie, pourquoi on te court après ? »

Non je ne dirai rien. Mais tu as toujours exercé une étrange fascination, cest sûr.

Je ne sais pas, Sophie, ce quils me trouvent. Va demander à ma mère.

Amélie fit un clin dœil à son amie et alla danser avec son mari. Il venait la chercher. Elle dansait, le cœur libéré du dernier doute.

Peu importait quIgor soit simple. Il était fort, doué de ses mains. Il restait bel homme, et un silence agréable vaut mieux que des paroles inutiles.

Et si elle avait choisi Dimitri ? Que serait-il advenu ? On ne vit pas dair et de beaux mots.

En quelques mois, Igor transforma le terrain dAmélie en un véritable jardin. Il arracha les arbres superflus.

Il aplanit la terre. Il fit pour Amélie des massifs de fleurs. Il bâtit une ravissante pergola. Dans la maison, on sentait bien la forte présence dun homme.

Non, Amélie avait bien choisi. Parfaitement.

Et Igor continuait à travailler, cherchant toujours à faire plaisir à Amélie avec des cadeaux.

Comparant les quelques années de sa nouvelle vie à ses vingt-cinq ans de premier mariage, Amélie regretta sincèrement de ne pas avoir rencontré Igor plus tôt. Un homme en or !

Aux beaux jours, ils faisaient des barbecues et dînaient sous la pergola, où Igor avait installé une jolie table en bois et des bancs.

Amélie, repue de grillades, souriait, les yeux fermés, comme un chat heureux. Igor la regardait en souriant.

Pourquoi tu souris, Igor ?

Rien. Je suis juste heureux.

Sa première femme avait été une râleuse. Il naurait jamais cru rencontrer une si merveilleuse femme.

Ils savourèrent leur bonheur pendant quatre ans, puis Igor commença subitement à se sentir mal.

Il se fatiguait vite. Maigrissait sans raison. Sil buvait un peu, ce quil aimait encore parfois faire, il se sentait carrément mal.

Igor, il faut consulter un médecin ! sinquiétait Amélie. Quattends-tu ? Ce nest pas normal.

Mais non, Amélie, ça passera tout seul !

Ce nest plus le Moyen Âge ! Et si ça ne passe pas ? Tu as peur des médecins comme tous les hommes ou quoi ?

Non

Igor ne voulait pas avouer à Amélie sa véritable peur. Il craignait quen cas de maladie grave, elle labandonne. Quelle ne veuille pas vivre avec un homme malade.

Il nétait pas stupide. Il comprenait bien quAmélie sétait remariée avec lui pour des raisons pragmatiques, pas par amour fou. Mais lui, il laimait ! Malgré tout.

Il lavait vue un jour dans une supérette, cherchant son porte-monnaie au fond de son sac, et il était tombé sous le charme de cette maladresse touchante.

Tout ce quil voulait, cétait sapprocher, la prendre dans ses bras, la protéger pour léternité. Pourtant, sa propre mère avait dit en découvrant sa belle-fille :

Tu devrais refaire ta vie, mon fils. Mais quas-tu trouvé en elle ? Elle nest pas belle, pas jeune, et toi tu pourrais choisir nimporte quelle fille !

Il navait besoin de personne dautre quAmélie. Mais maintenant, malade, aurait-il encore sa place auprès delle ?

Il ne céda pas, ne voulant pas consulter. Un samedi soir, ils avaient Sophie et son mari, Bernard, comme invités. Igor et Bernard buvaient des bières et préparaient des brochettes. Dans la cuisine, découpant une salade, Sophie glissa à Amélie :

Igor est malade, non ?

Jen sais rien ! sexclama Amélie. Je le supplie daller chez le médecin. Refus catégorique ! Tu es médecin. Dis-moi ce que tu penses. Igor na pas lair bien, non ?

Oui Il a mauvaise mine, maigri et jai cru remarquer un teint jaune

Mon Dieu ! Sophie, pousse-le à consulter ! Je ten prie. Peut-être quil técoutera, toi.

Sophie plongea son regard dans celui dAmélie.

Amélie Est-ce que tu laimes vraiment ? Je me souviens de tes hésitations

Amélie mordit sa lèvre et garda le silence.

Mais Sophie neut pas le temps de convaincre Igor daller chez le médecin il sévanouit pendant le repas. Les secours furent appelés. Amélie accompagna Igor à lhôpital. Il ne reprit pas conscience. Elle lui tenait la main, priant en silence.

Il fut opéré immédiatement.

Tumeur hépatique.

Cancer ?! paniqua Amélie.

On attend les résultats.

La tumeur savéra bénigne. Mais elle était déjà bien développée quand Igor fut opéré.

Les médecins lui interdirent presque tout et prévinrent quil mettrait beaucoup de temps à se remettre. Peut-être ne se remettrait-il jamais complètement. Lâge comptait déjà.

Igor était abattu. À lhôpital, il reçut la visite de sa mère.

Amélie travaillait ; sa mère passa donc en journée. Elle lui apporta des plats que le médecin lui autorisait, la liste étant très courte.

Mon garçon, je ne te reconnais pas ! dit Madame Dubois. Tu fais la tête alors que tu as survécu et que ce nest pas un cancer ! Tiens, mange un peu de galettes vapeur.

Pas faim.

Mais il le faut ! Quest-ce qui ne va pas ? Amélie vient te voir ?

Elle vient pour linstant, répondit Igor.

Tu as peur quelle tabandonne ? Eh bien, elle serait sotte !

Je ne sers plus à rien ! Même travailler mest interdit. Jaurai cinquante ans en juin, et je suis déjà un invalide. Qui voudrait dun invalide ?

Quest-ce qui se passe ici ? sexclama Amélie en entrant. On tentend dans tout le service. Bonjour, Madame Dubois !

Je vais y aller Bonjour Amélie Au revoir.

Que se passe-t-il ?

La mère dIgor fit un signe de la main et sen alla. Amélie se lava les mains, sapprocha du lit où gisait son malheureux mari.

Arrête de bouder, va ! On ta tout laissé, bras et jambes. Quelle idée dêtre invalide ? Pour le reste, il y a des remèdes. Tu sais ce que jai lu sur le foie ?

Quoi ?

Cest un organe qui se régénère. Sil reste 51% du foie, il se rétablit ! Toi, tu as 60% qui fonctionne ! Donne à ton foie un peu de temps. Tout va sarranger.

Et si je nai pas ce temps-là ?

Quoi ? demanda Amélie.

Le temps.

Igor, tu me caches quelque chose ? Les médecins ne mont rien dit ?

Non ce nest pas ça

Igor fut finalement autorisé à rentrer. Ce fut le début du plus difficile. Dès quil forçait un peu, il était épuisé. Cela le minait.

Et son anniversaire approchait, ce qui ne le réjouissait plus du tout. Rien à boire, rien de bon à manger. Formidable, vraiment !

Amélie faisait mine de ne rien voir, partageant avec entrain ses plats diététiques.

Amélie finit-il par demander. Dis-moi, que va-t-il advenir de nous ?

De nous ? répéta-t-elle, étonnée.

Ben Je me rétablis à peine. Tu vas me laisser tomber, nest-ce pas ? Dis-le franchement.

Pourquoi je te quitterais ? Je suis bien avec toi.

Cest quand je faisais tout, que je pouvais retrousser mes manches, que tu étais heureuse. Maintenant, que reste-t-il ? Moi-même, je ne me supporte plus.

Cest idiot. Reprends-toi !

Jessaie ! Mais regarde-moi ! Deux coups de marteau et je suis lessivé.

Amélie sapprocha et lenlaça à la taille, posant sa joue contre sa nuque.

Je taime. Je ne tabandonnerai jamais. Prends ton temps. Laisse faire les choses.

Tu maimes ? Vraiment ?

Je tassure.

Amélie nabandonna pas Igor. Lentement, il reprenait des forces.

Amélie lui organisa un anniversaire sans alcools forts, pour quil ne soit pas triste de ne pas boire.

Quelques amis vinrent, on sinstalla sous la pergola, on joua aux jeux de société.

Igor, tu as de la chance avec ta femme, lui assuraient ses amis en partant.

Vous allez sûrement lever un verre à ma santé chez vous, hein ? lança-t-il avec humour.

On rit, puis chacun rentra chez soi. Ce soir-là, Amélie et Igor restèrent sur le perron, regardant le ciel étoilé. Heureux. Ce soir-là, Igor se sentit, pour la première fois depuis des mois, un peu mieux.

Il reprit confiance dans sa guérison. Et dans le fait quAmélie ne le laisserait jamais. Il la serra plus fort dans ses bras.

Quy a-t-il, Igor ?

Tout va bien ! déclara-t-il.

Ah, enfin, fit Amélie avec un petit rire, en déposant un baiser sur sa joue.

Ils étaient heureux

Dans la vie, il arrive que lon cherche très loin le bonheur, alors quil tient souvent dans une rencontre simple, un sourire sincère, et la main fidèle qui reste à vos côtés, même dans lépreuve.

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