En 2018, François Dubois, un homme de 34 ans originaire de Clermont-Ferrand, caressait le rêve de quitter la galère en se lançant dans lélevage de porcs. Il avait donc loué un bout de montagne à côté du village de Saint-Nectaire pour y installer une petite porcherie.
Il a tout misé, vidant son livret A, contractant même un prêt à la Banque Populaire pour construire les enclos, creuser un puits, et acheter trente petits cochons.
Le jour où il a monté ses premiers porcelets jusqu’à la montagne, il a dit à sa femmeÉlodie, 31 ansdun ton plein despoir :
« Attends un peu, dans un an, cest nous qui aurons notre propre maison. »
Mais ce nétait pas aussi simple que les histoires de réussite quon voit à la télé.
À peine trois mois plus tard, la fièvre porcine africaine a balayé tout lAuvergne. Jour après jour, des fermes voisines faisaient faillite et certains ont même dû brûler leurs porcheries pour stopper la propagation du virus. Il y avait de la fumée partout dans la montagne.
Élodie a commencé à avoir peur.
« On devrait les vendre tant quils sont vivants », le supplia-t-elle.
Mais François est resté borné.
« Ça va passer Il faut juste tenir le coup encore un moment. »
À force de stress et de nuits blanches, il est tombé malade. Il a dû être hospitalisé à Issoire pour épuisement. Il a passé plus dun mois chez ses beaux-parents dans la Creuse à tenter de se remettre.
Quand il est remonté à la montagne, la moitié de ses cochons avaient disparu. Le prix des aliments avait doublé. La banque harcelait pour quil rembourse.
Les nuits, sous la pluie qui tambourinait sur la tôle, François sentait quil perdait tout ce quil avait bâti.
Jusquau soir où, après un énième appel du banquier, il sest assis par terre et a murmuré :
« Cest fini. »
Le lendemain, il a fermé la porcherie. Il a remis la clé au propriétaire Monsieur Lemoine puis il est reparti à pied, le cœur en miettes. Il na pas voulu voir tout seffondrer, il considérait laffaire comme une perte sèche.
Pendant cinq ans, il nest jamais remonté là-haut.
Avec Élodie, ils sont allés vivre à Toulouse. Tous les deux ouvriers dans une usine, menaient une petite vie tranquille. Pas riches, mais sans tracas.
Dès quon lui parlait délevage de cochons, François soupirait et lançait, amer :
« Jai juste nourri la montagne avec mon argent. »
Mais voilà quau début de cette année, Monsieur Lemoine la appelé, la voix bouleversée.
« François reviens sur la montagne. Ta vieille porcherie il sest passé quelque chose dincroyable. »
Dès le lendemain, François a parcouru plus de quarante kilomètres pour monter là-haut. La vieille route de terre était engloutie sous les herbes et les arbres, on aurait dit que ça faisait bien dix ans que personne nétait venu.
Plus il sapprochait, plus son cœur battait fort : Est-ce que tout était en ruine ? Il nimaginait plus rien de son ancien rêve.
Il a tourné au dernier virage et sest figé.
À lendroit quil avait abandonné, tout semblait vivant.
Ce nétait plus la porcherie délabrée dautrefois. Le toit rouillé était caché sous les lianes et la végétation. Les enclos fondaient dans la forêt. Les arbres avaient grandi partout, le sentier était presque effacé.
Mais ce nest pas ça qui lui a coupé le souffle.
Il y avait des bruits.
« Grouik grouik »
François est resté debout, sans bouger.
Il sest avancé doucement vers la clôture, dissimulée sous les hautes herbes. Il a jeté un œil à lintérieuret a failli reculer de surprise.
Des cochons. Pas un ou deux. Plusieurs.
Des beaux spécimens bien trapus. Et plein de porcelets dans tous les coins.
Les trente petits quil avait laissés il y a cinq ans semblaient sêtre multipliés à la folie.
« Non cest pas possible », a-t-il soufflé.
Monsieur Lemoine, qui le suivait, la rejoint.
« Cest ça que je voulais te montrer, » a-t-il marmonné. « Ils ne sont jamais partis. »
« Mais comment ils ont survécu ? » demandait François, toujours choqué.
Monsieur Lemoine sest assis sur un caillou.
« Quand tes parti, ils étaient encore quelques-uns dans lenclos. Ils ont cassé la barrière et sont sortis. Je croyais quils allaient mourir dans la forêt. Mais non. »
François a laissé courir son regard.
Derrière la porcherie coulait un petit ruisseau quil navait jamais remarqué. Il y avait des bananiers, des patates douces qui avaient poussé. Des noisetiers et tout un tas de plantes sauvages.
« Ils se sont adaptés à la montagne, » a expliqué Monsieur Lemoine. « Et ils ont continué à se reproduire. »
François regardait la troupe. Certains cochons levaient la tête comme sils lavaient reconnu après tant dannées.
Lun deux sest avancé vers la clôture. Sa peau était roussâtre, et il avait une cicatrice à loreille gauchele signe du tout premier porcelet acheté autrefois.
« Celui-là » François murmurait.
« Cétait mon tout premier. »
Il a senti une boule dans la gorge.
Tout ce quil croyait avoir perdu était toujours là.
Non seulement en vie, mais grandi, multiplié.
« Alors, tu comptes faire quoi maintenant ? » lui demande Monsieur Lemoine.
François, longtemps silencieux, a contemplé la montagne, la vieille porcherie, les cochons paisibles dans lherbe, comme si ces cinq années navaient jamais existé.
Puis, lentement, il a souri pour la première fois depuis des lustres.
« Peut-être bien, » a-t-il soufflé,
« que mon rêve nest pas tout à fait mort. »
Et là, François a compris quelque chose quil pensait avoir perdu.
Parfois, même quand tu tournes le dos à un rêve
il continue de tattendre, quelque part, pour le jour où tu oseras y retourner.