24 décembre
Quel début de vacances ! « Jean, le coffre ! » Jai crié, mais je savais déjà que tout était perdu. Le coffre venait de souvrir, en pleine route, et nos affaires se sont éparpillées derrière la voiture. Les autres véhicules, pressés de quitter Paris pour rejoindre leurs proches, passaient sans rien remarquer.
Tous ces cadeaux préparés pour le réveillon, tout ce que nous avions soigneusement acheté au fil des semaines ! Le saumon, la terrine, les chocolats Valrhona, mais aussi cette confiture maison de cerises noires de chez la grand-mère de Jean, réservée pour les grandes occasions. Les sacs avec toutes ces douceurs étaient posés tout au-dessus, pour quils ne soient pas écrasés. Nous avions pris tellement de choses pour passer Noël chez la mamie de Jean, dans la vieille maison familiale du Périgord.
La circulation était dense sur lA10 ; tous avaient la même idée de quitter la capitale. Les voitures avançaient lentement, pare-chocs contre pare-chocs. Pourtant, impossible de sarrêter dun coup. Ce qui est tombé, est bel et bien perdu.
Assise à larrière, Camille commençait à pleurer, prise de panique en voyant mon visage défait. Lucie, toute petite, ne comprenait pas, mais elle sest mise à sangloter aussi. Jai essayé de les calmer. Jean, en gardant son sang-froid, est parvenu à se garer sur le bas-côté, puis nous sommes descendus pour voir si, par miracle, quelque chose avait roulé sur le trottoir. Rien. Cétait inutile de poursuivre, juste perdre encore du temps et du courage.
Jean a alors dit en posant sa main sur mon épaule : « Allez, ne ten fais pas Ça nest que du matériel, on rachètera ce quil nous manque, ou on sen passera. Ne restons pas là, avec la neige qui commence et la nuit qui tombe. La route nest déjà pas simple, il ne faut pas traîner. »
Je nai rien répondu, le cœur gros. À quoi bon lui en vouloir, ce nest pas sa faute si la vieille Twingo ferme mal son coffre Jai tenté de ne plus y penser, mais ça me revenait sans cesse. Quelle déception ! On se privait sur tout pour ces fêtes et paf, tout senvole ! Et puis ce joli plaid en laine, le cadeau pour la grand-mère de Jean il était aussi dans le coffre. Jen avais presque les larmes aux yeux.
Nous sommes arrivés bien après minuit au village. Je croyais que Mamie Marie dormirait déjà, mais la lumière brillait au-dessus de la porte, et aussitôt la porte sest ouverte sur elle et sa voisine Simone.
« Mes chéris ! Dieu soit loué, vous êtes là ! » sest écriée Mamie en nous embrassant tous. « Mélisande, Jean Eh bien, vous voilà enfin, je me faisais tant de souci ! Et mes petits ! Ah, Lucie, Camille, venez vite dans mes bras ! »
Jean, en réprimant un sourire nerveux, a rassuré sa grand-mère : « Mais voyons, Mamie, tout va bien. Tu nas pas froid, avec juste ce châle ? Viens te mettre au chaud, on texpliquera tout. »
Mamie a esquivé dun geste la question, plus préoccupée par ses visions du jour. « Simone et moi, on a prié pour vous toute la soirée. Tu sais, Mélisande, cet après-midi jai fait un drôle de rêve jai vu votre voiture quitter la route en glissant sur la neige. Jai eu si peur, cétait si réel ! En me réveillant, le cœur battant, je navais quune envie, que tout se termine bien ce soir. Simone ma aussitôt apporté un peu de verveine, on a allumé une bougie pour Saint Christophe, et on a prié, encore et encore. Enfin, vous voilà sains et saufs, cest lessentiel ! »
Jean et moi, dune même voix, avons tenté de consoler Mamie : « Et puis, si quelquun récupère nos victuailles sur la route, quelles leur fassent bon cœur ! Cest quelles étaient sans doute destinées à quelquun dautre qui en avait besoin. »
Le réveillon sest fait en famille, autour dune table modeste mais généreuse : les pommes de terre du potager, les confits doie maison, les haricots verts du jardin, la galette aux noix, et bien sûr, les moelleux petits pâtés de Mamie. Les enfants tiraient sans cesse sur le tablier de leur arrière-grand-mère pour attraper un coin du gâteau encore chaud. Laprès-midi, ils avaient fait de la luge avec les petits du village, les joues rouges et le nez qui coule. Les yeux leur piquaient déjà de sommeil, mais ils tenaient bon : il fallait attendre larrivée du Père Noël, guetter son passage près du sapin illuminé.
Mamie rayonnait, entourée de tous ses enfants et arrière-petits-enfants, ceux de Simone aussi. Finalement, le bonheur, cest vraiment ça : être ensemble.
Non loin de là, dans un hameau oublié, deux vieilles sœurs Claire et Thérèse et leur voisin Pierre, partageaient un dîner simple mais chaud. Leur vie nétait pas facile lété, ça passe, avec le potager ; lhiver, ils se soutenaient comme ils pouvaient. Le vieux Pierre, ce jour-là, était parti chercher un peu de bois mort dans la forêt. Quand soudain, au bord du chemin, il aperçut une forme étrange dépassant dun tas de neige. Par curiosité, il sapprocha : cétait un sac. Et dedans, quelle surprise ! Il y trouva toutes sortes de mets de fête : saumon fumé, terrine de canard, fromages affinés Et, dans le fond du sac, un magnifique plaid en laine blanche, doux et chaud comme la neige.
Personne en vue. Pierre mit le sac sur la luge, alluma le feu dans la cheminée, installa le plaid près de Claire et Thérèse, et elles firent chauffer les plats. Claire soupirait, émue : « Jamais je naurais cru revivre un Noël pareil. » Thérèse, incrédule, touchait les victuailles du bout des doigts « Un vrai miracle », murmurait-elle. Pierre observait la scène et lança : « Voilà, cest peut-être le Bon Dieu qui a pensé à nous. Avec ça, on tiendra bien jusquau printemps. »
Finalement, à quoi bon regretter ce quon a perdu ? Peut-être quen laissant filer quelques biens matériels, on évite sans le savoir un plus grand malheur. Limportant, cest davoir gardé ce quil y a de plus précieux : ceux quon aime, et la chaleur dêtre ensemble.