Igor n’est jamais revenu de vacances — «Il n’appelle pas, il n’écrit pas, ton homme ?» «Non, Vera,…

Du retour, Lucien n’est jamais revenu

Alors, ton mari, toujours pas de nouvelles ? Ni lettre, ni coup de fil ?
Non, Mireille, pas une missive au bout de neuf jours ni au quarantième, rien du tout, plaisantait Lucette, en lissant le tablier de travail qui ceinturait sa taille large.
Il a filé à langlaise ou alors pire, opinait la voisine. Enfin bon, tu attends Et la police municipale, ils te répondent au moins ?
Personne ne dit rien, Mimi, cest comme des carpes dans létang.
Ah là là quelle histoire.

Cette conversation pèse lourd sur les épaules de Lucette. Dun geste machinal, elle change la balai de main, sen va balayer les feuilles mortes devant son pavillon. Lautomne sétire sur la fin de 1988, pluvieux, interminable. La petite allée quelle vient de nettoyer se couvre déjà de feuilles rousses, alors Lucette fait demi-tour, ramenant les feuilles en tas au fil de ses pas.

Voilà trois ans que Lucette Goulain a pris sa retraite. Elle saccordait un repos bien mérité. Mais il y a un mois, il lui a fallu accepter une place dagente dentretien à la mairie du quartier, la pension ne suit plus et elle na pas trouvé mieux dans limmédiat.

Ils vivaient une vie de famille française très ordinaire. Ni bonheur immense, ni vrai malheur. Travaillaient tous deux, élevaient leur fils. Lucien ne buvait pas plus que de raison (juste ce quil fallait pour trinquer lors des fêtes), au travail il était reconnu, consciencieux, sérieux. Pas du genre à courir les femmes. Elle, Lucette, avait passé sa vie à lhôpital comme aide-soignante elle avait même reçu des diplômes.

Lucien était parti en vacances grâce à un comité dentreprise au bord de la mer, et nen est jamais revenu. Lucette na pas tout de suite songé au pire. Sil ne téléphone pas, cest forcément que tout va bien, il profite. Mais quand le jour convenu du retour est arrivé et quil nest pas rentré, elle sest mise à remuer ciel et terre : elle a appelé les hôpitaux, la gendarmerie, même la morgue municipale.

Au fils, militaire à Dijon, elle envoie dabord un télégramme : « Papa disparu, pas de nouvelles. » Puis elle réussit à lavoir au bout du fil. À force de démarches, ils apprennent que Lucien a bien quitté lhôtel, mais na jamais pris son train du retour. Disparu ! Et rebelote : Lucette recommence à téléphoner aux cliniques et aux morgues.

Au travail de Lucien, on hausse les épaules : « Notre boulot, cétait doffrir une semaine à la mer à un employé méritant, on la fait ; les soucis de famille, désolé mais ce nest pas notre domaine. Il ne revient pas à la date prévue, il sera licencié pour absence injustifiée. »

Lucette voulait partir sur place elle-même, mais le fils la raisonne :
Tu comptes le chercher comment, là-bas ? Jai une semaine de perm qui sannonce, je vais essayer dobtenir un billet, jirai. En uniforme, ce sera plus simple pour moi.
Lucette se tranquillise un peu, cherche sans arrêt à soccuper les mains, afin de chasser les mauvaises pensées. Elle se rend à la gendarmerie comme on va au travail : régulièrement, mais sans colère ni espoir. Cest dailleurs un peu à cause de tout ça quelle a repris le balai mieux vaut être utile, occupée, entourée. Le soir, à la maison, elle pleure. Elle sen veut et en veut à la vie dêtre aussi cruelle de lui soumettre, à son âge, de pareilles épreuves. Mais ce qui loppresse, cest surtout ce vide, cette ignorance.

Lucien réapparaît devant Lucette aussi soudainement quil avait disparu.

Il est là, dans le même costume bleu nuit que celui quil portait pour partir. Sans sac, sans valise. Il campe là, col du blazer relevé, mains enfoncées dans les poches, observant Lucette qui sactive à balayer la cour.

Elle ne le voit même pas tout de suite, ne sait combien de temps il attend là, jusquà ce que son fils lappelle :
Lucien ! Pierre
Lucette lâche le balai, court.
Ses bras souvrent comme une mouette retrouvant son rivage, et elle se précipite, se jette sur la poitrine de son mari, létreint.
Lucien, au début, se raidit, puis la serre lui aussi.

Allez, ça suffit, rentrons, marmonne le fils, un brin froid. Lucette entend cette pointe dagacement dans sa voix, dans ses pas claquants sur le carrelage.
Laisse-moi te serrer, mon Pierrot, depuis le printemps je tai pas vu
Ouais, ouais. On va rentrer, il fait froid.

Pourquoi tu nas pas prévenu, jaurais bien préparé la maison, ce nest pas rangé, rien nest prêt !
Maman, je ne suis pas venu pour le goûter, jai tenu parole, cest tout.
Lucette jette un œil à son mari, à son fils. Elle a tant traversé ces derniers mois quelle se sent comme prise dans du coton. Il est là, vivant, debout. Tout ce quelle souhaite, cest les nourrir, les abriter, donner le gîte au revenant. Lucien ne prononce pas un mot.
Maman, tu veux pas tasseoir ?

Mais Lucette tourne en rond dans la cuisine, fait du bruit en posant les assiettes, les tasses.
Maman jai retrouvé papa chez une autre femme.
Lucette se fige, scrute son mari. Il est assis à la table, voûté, les mains jointes sur les genoux, la tête basse comme un gamin pris en faute. Il a maigri, lair sombre, coupable, mutique.
Chez une autre ? Quest-ce que tu racontes, Lucien ?
Lucette a imaginé tant de scénarios dans sa tête : quon la agressé, volé, laissé sans argent, quil erre de gare en gare, affamé, à la rue.

Il nest pas rentré, il est resté à vivre chez une certaine Odile Zuber, dans sa maisonnette au bord de la mer. Il ne voulait pas revenir.
Lucette le fixe, papillonne des cils.
Comment ça, pas revenir ?
Je nen avais pas envie. Je me suis dit que ma vie ne me convenait plus commence Lucien, la voix un peu plus forte. Jai compris que je passais à côté de ce que je cherchais vraiment. Usine, boulot, boulot, usine. Le jardinage le dimanche, et puis cest tout. Aucune vraie liberté.
Liberté, tu parles ! sénerve Lucette, rougissante de colère.
Mon fils, pourquoi tu las ramené, ton morceau de liberté ? Tu voulais quoi ? Me faire mal, me rabaisser ? Tu aurais dit quil était à la morgue, ça aurait été plus digne. Moi, bêtement, je lattendais ici, jen ai usé mes yeux, et lui il vivait la belle dans une bicoque au bord de lOcéan !
Tu sais, Lucette Jai voulu repartir de zéro, peut-être.
Non, Lucien, tu nas rien voulu recommencer, tu tes juste laissé griller la cervelle au soleil du midi, tu as tout plaqué comme un salaud pour te cacher chez une autre. Un vrai homme serait rentré, aurait demandé le divorce, et seulement ensuite aurait refait sa vie comme bon lui semble. Honnêtement, dabord envers les autres, puis envers soi. Je ne veux plus te voir, pars
Lucien se lève, traverse le couloir, tourne dans la chambre.
Non ! Par la porte, va-ten ! Comme si tu nétais jamais revenu ! Je nen peux plus, cest fini !
Papa, sors, faut partir, lâche Pierre, déjà au seuil du couloir.

Lucette ne revoit Lucien que deux semaines après.

Elle balaye la ruelle, chasse comme dhabitude les eaux stagnantes après laverse. Et là, il reste debout au début de la rue, dans un vieux manteau élimé et un bonnet un peu ridicule.

Lucette, lappelle-t-il à voix basse, puis plus fort.
Elle se redresse, le regarde dun air vide. Il la brisée, mais elle serait prête à le pardonner. Pourtant, impossible daller vers lui, de le toucher. Cest Lucien qui ose sapprocher.
Je suis resté, je me suis refait embaucher à lusine. Chef déquipe, cest trop tôt, mais ouvrier simple, on ma accepté. Tu me laisses entrer ?
Elle se redresse, sappuie sur son balai.
Je te laisse entrer pour signer la demande de divorce, en effet. Durgence.
Tu ne me pardonnes pas, alors ?
Tu comprends, et alors, pourquoi tu es revenu ?
Quand je suis parti, Odile ma dit : si tu ten vas, ne compte plus revenir. Alors, je suis revenu, Lucette, je suis rentré.
Eh bien, mon pauvre vieux, ni là-bas, ni ici, personne de te veut. Parce que les hommes comme toi, personne nen veut. Si tes là, cest juste parce que Pierre ty a obligé. Sans lui, tu serais resté là-bas, planqué ! Vas, vis ta vie, mais ne viens plus mencombrer, laisse-moi bosser tranquille ! Tu foules mon trottoir, tiens, et Lucette passe rageusement le balai sur ses chaussures.
Elle séloigne et, pleine de rancœur, reprend son balayage. Au bout de cinq minutes, elle lève les yeux : Lucien sest volatilisé. Elle soupire, soulagée, comme si elle venait de déposer une lourde pierre de son dos. La peur quil reste là pour quelle le reprenne la quittée. On défend souvent de toutes ses forces ceux qui vous frappent dans le dosLe soir même, la pluie reprend, tambourine sur les vitres du salon où Lucette sassied seule, une tasse de thé fumant entre les mains. Dehors, la lumière orange du lampadaire découpe le rideau des gouttes, chaque reflet se brisant par terre. Lucette ne pleure pas, ne crie pas. Elle respire lentement, découvrant à mesure une étrange légèreté. Autour delle, la maisonnée paraît immense, silencieuse, et elle ne se sent plus prisonnière ni de lattente, ni de labandon, ni des vieilles habitudes.

Elle prend un carnet, rature la liste des courses demain, et ajoute : « commencer à vivre pour moi ». Un sourire léclaire. Peut-être quelle ira jusquà la mer, elle aussi, simplement pour voir, ou quelle choisira ce quelle veut pour le dîner, ou quelle sautorisera à exister pour autre chose que pour les autres.

Dans la nuit, Lucette se couche sur le grand lit vide. Elle écoute la pluie, écoute son propre souffle. Dans le noir, elle chuchote presque, pour elle seule : « Celui qui sen va ne revient jamais comme avant. Et moi non plus. » Puis, pour la première fois depuis longtemps, elle dort dun sommeil paisible sans attendre.

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