Huit ans, c’est du gâteau

Huit ans de vétilles

Le téléphone a sonné à sept heures trente, alors que je regardais leau commencer à bouillir dans la vieille casserole posée sur la gazinière bancale de ma cuisine. Les grilles en fonte étaient encore incrustées de graisse, souvenirs têtus des anciens locatairespreuve, chaque matin, que lappartement nétait pas le mien, pas vraiment. Dautres avant moi avaient fait mijoter leurs pot-au-feu et partagé leurs routines sous ce toit.

Lécran affichait : Camille.

Jai décroché.

Tu nas pas encore répondu à son message, a lancé ma fille sans même un bonjour.

Bonjour Camille, ai-je dit doucement.

Papa ma écrit hier soir. Tu lignores encore, ça le rend fou.

Leau a éclaté en bouillonnements. Jai éteint le feu et plongé un sachet de thé noir, bon marché, acheté en lot de cinquante à lépicerie du coin. Avant, je ne jurais que par le Darjeeling en vrac, celui que Pierre commandait chez un petit marchand du Boulevard Saint-Germain.

Quil parle, ai-je répondu.

Maman, tu comprends ce que tu fais ? Tu vis dans un taudis à Pantin, tu dois avoir des cafards, tu es seule, tu vas avoir soixante ans…

Jen ai cinquante-huit.

Cest presque la même chose ! Et tu as quitté un homme bien, un appartement dans le centre, une vie normale. Pour quoi ?

Jai jeté un œil dehors. Une matinée de novembre grise, la silhouette noire dun platane nu, le mur décrépit de limmeuble den face. En bas, le tram passait, grinçant si fort sur ses rails que, mes deux premières nuits à Pantin, je navais pas fermé lœil.

On sy fait à tout.

Camille, je vais être en retard.

Tu ne veux jamais en parler franchement !

Je veux bien, mais pas comme ça, pas maintenant. Tu passes samedi ? Je ferai une soupe.

Dans ton trou, là-bas ? Jamais.

“Trou.” Le terme était maintenant venu jusquà Camille, sûrement transmis par ma sœur Sophie.

Daccord, ai-je dit calmement. À plus tard alors.

Maman…

Je taime, Camille. À plus.

Jai reposé le téléphone. Versé le thé dans un vieux verre à facettes trouvé avec la vaisselle oubliée. Ce genre de verres, je nen avais pas vu depuis les années quatre-vingts. Premier gorgée, âpre, un peu papier, mais chaud.

Jai bu debout, observant le platane par la fenêtre, puis jai enfilé mon manteau et quitté lappartement.

***

Limmeuble sentait lhumidité et les chats. Quelque part au troisième vivait un matouje ne lai jamais vu, mais toutes les nuits il miaulait comme une plainte doutre-tombe. Quatre étages à descendre, pas dascenseur. Les boîtes aux lettres avaient perdu la moitié de leurs portes ; dans un coin, une luge oubliée depuis lhiver dernier.

Il faisait à peine cinq degrés. Jai boutonné mon manteau et pris la rue vers le métro. Pantin reste une énigme, même après six mois : parfois je me perds encore entre la rue Méhul, Église, le Pré Saint-Gervais. Ici, les rues sont calmes, larges, bordées darbresloin de lagitation fébrile des boulevards du centre de Paris qui ma toujours agacée.

En passant à lépicerie, jai pris une bouteille de lait fermenté et une demi-baguette. La caissière, une gamine aux paupières vertes, na même pas levé les yeux. Jai rangé la monnaie, mis les courses dans un cabas et poursuivi mon chemin.

Le métro était chaud et bruyant. Je suis resté debout, serrant la barre, lesprit déjà fixé sur le travail. Hier, avec Marc, on avait achevé le relevé des plans de la première aile ; aujourdhui, il fallait se pencher sur la cave dont la voûte tenait presque par miracle, vestige dun autre siècle.

Le chantier était à Montreuil. Un ancien hôtel particulier du dix-huitième, avec deux ailes et une remise qui, remaniée mille fois, navait plus grand-chose dorigine. Successions de propriétaires, récupération par la ville pour un entrepôt, puis pillage et abandon. Vingt ans doubli, jusquà ce quun investisseur ait lidée de transformer lendroit en centre culturel. Une équipe de projet a été recrutée ; moi, je suis architecte du patrimoine, Marc soccupe de la partie structure.

Cétait du vrai travail. Pas des bricoles de réaménagement dappart comme jen ai fait à la chaîne pour Pierre, histoire de tuer le temps. Non, cétait vivant, inscrit dans lhistoire.

***

Quand je suis arrivé, Marc mattendait déjà sur le chantier, fidèlement habillé de sa parka grise, ruban à la main. Il scrutait le plafond.

Salut, ai-je lancé.

Regarde ça, ma-t-il envoyé en réponse, montrant un pan de plafond effondré qui laissait voir la brique. Je crois avoir compris pourquoi ça saffaisse ici. Là-haut, la poutre est fissurée sur toute la longueur. Ce nest plus de la restauration, cest de la greffe.

Fendue dans la fibre ou cassée net ?

Viens voir.

On a grimpé au second, sur un escalier consolidé à la hâte. Le bois exhalait ce mélange de poussière, dhumidité sèche, une odeur douce, presque sucrée, que seuls les lieux anciens ontles vies des autres dissoutes dans la pierre.

Cette odeur, je lai toujours aimée.

Marc ma montré la poutre. Je me suis accroupi pour examiner la fissure à la lampe.

Cest mécanique, ai-je dit. Tu vois la direction ? Quelque chose de lourd a été posé ici.

Des machines, sûrement.

Ou plusieurs. Cétait un entrepôt.

Marc sest assis à côté de moi. Un souffle de vent entrait par la fenêtre sans vitre.

Faut tout changer, donc.

Mais en respectant la méthode. Jai trouvé hier à la BNF la nature du bois dorigine. Du pin local, sélectionné.

En trouver du bon…

Jai un fournisseur à Orléans, il ma déjà dépannée sur le chantier du quartier Latin. Jappellerai.

Il a hoché la tête, sest relevé. Marc est grand, un peu voûté, la tête légèrement baissée quand il écoute, comme sil portait toujours le poids dune idée. Mais cest quelquun qui vous écoute vraiment, sans jamais couper la parole. En quatre mois, jai appris à apprécier cette présence.

Tu veux du thé ? Jai amené mon thermos.

Avec plaisir.

Il a sorti deux gobelets. Jai pris le mien. Un vrai thé, pas du sachet.

***

Sophie, ma sœur, est passée dimanche, sans prévenir, son éternel gâteau sous le bras : “Cest moi ! Ouvre ! Jai amené une tarte !” Plus âgée de trois ans, elle vit à Levallois avec Alain, comptable dans le bâtiment, et elle a cette solidité tranquille impossible à ébranler.

Bon sang, a-t-elle lancé en rentrant dans la salle de bains, cest une salle deau ou un placard ?

Elle est petite.

Il y a des carreaux fissurés.

Tu veux une part de tarte, Sophie ?

Posons ça. Elle a déposé sa tarte et, du regard, inspecté lappartement. Dis-moi franchement : tu avais un trois-pièces dans le centre, un homme stable, parquet en chêne… Il était violent ?

Non.

Il te trompait ?

Peut-être, sûrement. Je nai même pas cherché à savoir.

Alors quoi ? Pourquoi tout quitter à ton âge ? Tu es folle…

Jai sorti les assiettes.

Sophie, pas la peine.

Pourquoi pas ? Je suis ta sœur ! Il mappelle, Louise pleure. Il est bien, Pierre, tu ne vois pas ?

Je sais, cest sûrement un bon homme. Pour quelquun dautre. Découpe la tarte, sil te plaît.

Toujours à changer de sujet ! Je técoute, alors ?

Je tai déjà tout expliqué.

Rien du tout. “Je ne me sentais pas bien.” Tout le monde galère. Tu me vois, moi, partir dans une chambre de bonne ?

Ce nest pas une chambre de bonne. Jy vis seule.

Seule ! Sophie sest indignée. Tu as cinquante-huit ans, tu te retrouves dans ce cloaque à bosser pour rien, tu veux quon applaudit ?

Je lai observée un moment, mon aînée, chaude, solide dans son éternel pull beige, foncièrement désarmée. Elle essayait, sans succès, de comprendre.

Soso, ai-je soufflé. Tu survivras sans moi.

Sophie a ouvert des yeux ronds :

Tu divagues.

Cest possible. Jai coupé une part. À quoi est la tarte ?

Au chou. Méfiante, elle cherchait dans mes yeux. Tu vas chez un psy, au moins ?

Oui.

Et alors ?

Il dit que je fais de bons choix.

Pff, ils disent tous ça, pour quon paye.

On a bu le thé avec la tarte. Sophie parlait dAlain, de ses douleurs au dos, des voisins qui ont acheté un chien. Jécoutais. Le crépuscule passait sur le platane dehors, le ciel virant au violet.

Avant de partir, elle sest arrêtée sur le pas de la porte.

Tu pourrais au moins lui écrire. Il ne dort plus.

Oui, ai-je répondu.

Je savais que je ne le ferais pas.

***

Huit ans avec Pierre. Jamais mariés : il disait ne pas vouloir de “contrat social”, ce qui aurait dû malerter, mais je ne lai compris que plus tard.

Les deux premières années paraissaient différentes, à lépoque. Il était attentif, on sortait dîner, il memmenait au théâtre, on a voyagé à Rome et à Prague. Il louait mon goût, mon esprit. Puis tout a changé, imperceptiblement, comme une chambre qui prend lhumidité.

Tout a commencé par des détails. Un soir, jai mis ma robe verte préférée pour son dîner dentreprise. Il ma simplement regardée : “Tu es sûre ?” Juste ça. Jai filé enfiler une robe noire.

Puis sont venues ses remarques sur ma cuisine, sur la façon dont je parlais à ses amis, sur le fait que je bossais trop pour de petits résultats. Il disait ça, dune voix calme, lair de me rendre service.

Chloé, enfin, tu sais bien que la restauration du bâti ancien, cest sans issue. Une voie pour ceux qui manquent dambition.

Jai de lambition.

Oui, bien sûr… Mais tu es une bonne professionnelle, simplement ordinaire. Il en faut, tu sais.

Je nai rien trouvé à répondre. Je me suis réfugié dans la chambre, une heure, pleine de honte à cause de phrases prononcées avec tant de douceur

Jamais une insulte, jamais un cri. Non, il ma lentement persuadée que, sans lui, je ne valais rien ; que mon métier était futile, mes amies ennuyeuses, mes goûts trop simples, que je lui devais tout.

Je faisais ma soupe et doutais de mon sel. Jappelais les copines en me demandant si ce nétait pas trop. À chaque réunion, je craignais dêtre trop sûre de moi. Cette voix intérieure ressemblait à la sienne.

Puis il y eut cette soirée.

Chez ses amis Étienne et Nathalie, place des Vosges. La discussion a glissé sur un nouvel immeuble. Jai émis quelques réserves sur la façade, critiqué léconomie de larchitecte par le promoteur. Pierre sest penché vers Étienne et a lancé ce sourire que je connaissais trop bien :

Chloé est spécialiste. Mais les spécialistes sont parfois des rêveurs, pas des gens de terrain. Chloé na pas bossé sur rien dimportant depuis longtemps.

Un silence gêné sest installé. Nathalie ma lancé un regard. Étienne a pris une gorgée de vin.

Jai souri, fini de manger, fait bonne figure, commandé un taxi. Sur le chemin du retour, Pierre bavardait sur la situation dÉtienne. Je regardais Paris défiler et je navais plus quune pensée très simple : je nen peux plus.

Pas “il est méchant”, pas “je suis malheureuse”. Non : je nen peux plus. Comme un mur dressé devant soi.

Je suis partie trois mois plus tard. Jai cherché un appartement à Pantin, jai déménagé mes affaires, deux voyages. Pierre était en déplacement ce jour-là. Jai laissé les clés et un mot sur la table : “Pardon.”

Jai longtemps repensé à ce mot. Pourquoi ce mot ? Je nai jamais su. Cest sorti ainsi.

***

Novembre à Pantin moffrait son silence. Le parc, tout près, mattirait certains soirs. Je faisais un détour, foulant les sentiers détrempés, respirant lodeur de feuilles pourries, de bois gorgé deau, comme un remède.

Lappartement était glacial. Le chauffage, capricieux dans ces vieux immeubles, oscillait entre fournaise et glace. Le robinet de la cuisine gouttait. Jai joint le propriétaire plusieurs fois ; il promit un plombier qui ne vint jamais.

Finalement, jai acheté un joint en caoutchouc chez Leroy Merlin et me suis débrouillé seul. Quarante minutes, deux ongles cassés, et un juron étouffé. Jai ré-ouvert leau : la fuite avait disparu.

Un tout petit sentiment de fierté, ridicule, mais bien réel.

Le soir, je travaillais sur la table de la cuisine, déroulant les plans sous la lampe au globe vert gagnée sur une brocante dans les années quatre-vingt-dix. Pierre détestait cette lampe, la trouvait affreuse. Dans le centre, elle croupissait dans une cave. Ici, elle reprenait sa place.

Le chantier à Montreuil progressait à son rythme. Relevés, recherches, diagnostics, puis esquisses. Jaimais cette lenteur et cette honnêteté : ici, rien ne se cachait. La structure tient, ou ne tient pas. Lhistoire existe, ou pas.

Aux archives, jai déniché quelques documents : le manoir avait appartenu à la famille Morin, puis à la fille, Juliette, qui y dirigeait une petite école domestique. Après la Révolution, lentrepôt, puis la ruine. Sur une photo, Juliette, la cinquantaine, le regard frontal, aussi tranquille que mystérieux.

Je suis resté longtemps devant ce portrait avant de retourner à mes plans.

***

Un jour, Marc ma demandé comment jétais venue à la restauration.

On attendait dans sa voiture, garée devant la BNF ; le premier givre floconnait sur le pare-brise.

Dans les années quatre-vingt-dix, je faisais des immeubles, des bureaux. Bien payé. Un jour, jai visité un chantier de chapelle avec une amie. Et là ça a fait tilt.

Et tu as su ?

Oui. Que ça, cétait plus fort.

Marc a acquiescé.

Ce nest pas courant, de savoir pourquoi on fait ce quon fait.

Tu as su, toi ?

Pas tout de suite. Il ma fallu du temps, beaucoup dessais, avant de comprendre.

Son regard restait fixé sur la neige. On est partis aux archives.

***

Pierre a débarqué un mercredi.

Je ne lattendais pas. À vingt heures, pendant que je grignotais mon yaourt grec devant les plans, la sonnette a retentiune vraie sonnerie dimmeuble collectif, métallique.

Jai ouvert, mattendant au proprio ou à une voisine.

Pierre était là, manteau en cachemire, petit bouquet de chrysanthèmes (mes fleurs les moins aiméeshuit ans, il na jamais retenu). Il ma salué, a demandé à entrer. Surpris, jai cédé.

Dans la minuscule entrée, il détaillait déjà les lieuxle papier abîmé, le porte-manteau de travers, mes bottes, le tout avec un froncement de nez poli.

Alors, tu vis donc vraiment ici, lâcha-t-il.

Oui.

Il a voulu saisir ma main, mais je lai retirée. Il na pas insisté, posant les fleurs sur mes plans.

Jaimerais que tu rentres à la maison, déclara-t-il soudain.

Pourquoi ?

Il sest décontenancé :

Comment, “pourquoi” ? Tu as assez boudé. On sest laissé du temps. Et tu vis… il balaya la pièce du regard dans ça.

Je sais où je vis.

Il sest fait séduisant, argumentant, vantant mon bienêtre retrouvé, ses efforts, le souvenir de notre couple.

Huit ans, Chloé. Tu ne peux pas tout jeter.

Pierre, jai mis huit ans à partir. Tu las juste pas vu.

Jai du mal à suivre.

Je sais.

Dis-le-moi.

Je te lai déjà dit. Souviens-toi du dîner chez Étienne.

Quelle soirée ?

Tu as dit que jétais théoricienne, pas praticienne. Devant tout le monde.

Un blanc.

Je devais plaisanter.

Peut-être. Mais cétait une pique parmi cent autres. Et je men souviens de toutes.

Chloé, tu es trop sensible.

Peut-être.

Ce nétait rien.

Peut-être. Mais ça fait mal.

Pour des bêtises.

Pour huit ans de petites bêtises.

Il a regardé partout, sest attardé sur la vieille lampe, ce verre à facettes cinquante centimes au marché.

Et tu es heureuse, ici ? Vraiment ?

Jai réfléchi, pour moi : ce nétait pas toujours simple. Parfois, la solitude pesait, les radiateurs grondaient à peine. Mais jétais mieux, ici.

Parfois cest dur, parfois moins. Mais je préfère ma vie comme elle est, maintenant.

Cest une illusion.

Peut-être. Mais elle est à moi.

Il a ramassé son manteau. Ce que jai lu dans ses yeux tenait dun authentique basculement.

Je ne te suis pas indifférent.

Non, bien sûr. Mais tu nes plus chez moi. Pierre, rentre.

Il a hésité, puis a passé la porte.

Tu le regretteras.

Non, pas une menace. Presque une supplique.

Peut-être.

Porte refermée, jai rangé les chrysanthèmes dans un vieux pot. Après tout, des fleurs restent des fleurs.

Je me suis remis à mes plans.

Le tram sonnait au loin. Et je me suis rendu compte que ce bruit ne me dérangeait plus.

***

La soutenance du projet tombait mi-décembre. Premier rendez-vous avec le client : il voulait les grandes lignes, comprendre ce quon gardait, ce quon refaisait, et pourquoi. Je me préparais sérieusement. Marc aussi. Nos soirées étaient ponctuées dappels pour régler des détails ; parfois, on saccrochait.

Un soir, on a débattu fermement du plancher de la cave. Quarante minutes à tourner en rondmais on avait chacun raison, simplement en regardant lédifice sous un angle différent : moi, laspect, lui, la tenue.

Tu es dure, a-t-il commenté, pas du tout irrité.

Au boulot, il le faut.

Fin de discussion. Jai raccroché en souriant.

***

Trois jours avant la soutenance, Camille ma appelée, le soir cette fois.

Maman… Je peux passer te voir ?

Viens.

Elle est arrivée avec une bouteille de vin, lair résolu mais indécis. Elle me ressemblait, ce soir-là, traits et mains identiques aux miens à son âge. Trente-deux ans, designer, un compagnon à Belleville.

Nous avons bu le vin dans des verres ordinaires, faute de verres à pied en double.

Après tavoir vue, il ma appelée, dit-elle. Il a dit que tu étais éthérée, quil tavait supportée, que tu devrais presque lui être reconnaissante pour ces années.

Jai acquiescé.

Oui, cest tout Pierre.

Camille triturait son verre.

Jai toujours été de son côté. Tu le sais ?

Je sais.

Il avait lair si triste. Toi, tu semblais tenfoncer dans un autre monde… Jétais persuadée que tu devais revenir à la vraie vie. Mais aujourdhui, ce quil ma dit, ça… elle a balbutié, puis : Maman, tu étais malheureuse ?

Beaucoup.

Pourquoi tu ne mas rien dit ?

Jai hésité. Comment expliquer que le malheur discret, quand il ne shabille ni de cris, ni de coups, ne trouve pas de mots pour savouer, même à sa fille ?

Camille sest levée, ma serré fort, la tête contre mon épaule, sentant la poire du shampooing de son enfance.

Tu es tout sauf folle, a-t-elle murmuré, tatie Sophie se trompe.

Jai ri, ce rire discret qui allège.

On a fini le vin, elle sest intéressée à mes plans, à la photo de Juliette Morin : “Elle te ressemble”, a-t-elle dit. Peut-être…

Camille est partie vers minuit, promettant de revenir samedi.

Jai fait la vaisselle, rangé les plans, suis resté un instant à la fenêtre.

Il ny avait plus de tram. Le quartier, dehors, baignait dans le bleu du lampadaire. Seule une fenêtre restait allumée chez les voisins.

Jai pensé appeler Marc pour une question sur le plancher, puis remis à demain.

***

La soutenance avait lieu dans la salle de réunion de la maîtrise douvrage. Client, juristes, couple spécialiste du patrimoine. Les questions fusaient, parfois pointues. Jai répondu le plus honnêtement possible. Sur le délai de la charpente, jai prévenu : si on trouve le bon bois à temps, sinon trois semaines de plus. Le conseiller a grincé. Jai précisé : “Il vaut mieux la vérité tout de suite.”

Ça lui a plu, je crois.

Après, Marc ma entraîné dans le couloir.

Je pense que ça va passer.

Moi aussi.

Son regard cherchait le mien au milieu de la foule.

Tu viens dîner ? Il y a un bon endroit pas loin. Pour fêter ça.

Oui.

On a traversé le soir de décembre, les rues tranquilles de Montreuil, lampadaires allumés, la neige sur le relief des vieilles pierres. Marc marchait à mes côtés, la tête baissée comme à son habitude. On parlait de tout : des poutres, du conseiller pointilleux, de la nuit tombée trop tôt.

Le “bistrot” avait ses banquettes, ses lourds rideaux, ses tables de bois. On a commandé un plat chaud, un verre de rouge. On a parlé longtemps, pas que boulot : du quartier, du Paris qui change, des romans lus récemment. Jai réalisé que je ne regardais pas lheure.

Quand on est sortis, il ma aidé à enfiler mon manteau. Un geste simple. Jai laissé faire, sans arrière-pensée précipitée.

Dans la rue, il ma dit :

Je suis content de bosser avec toi.

Moi aussi, ai-je répondu.

On sest séparés, chacun vers une bouche de métro.

***

Ce soir-là, rentré chez moi, jai mesuré tout ce quil ma fallu de patience, dobstination et de solitude pour arriver jusque-là. Au fil des années, jai compris une chose essentielle : les fêlures anodines du quotidien, celles quon balaie dun haussement dépaules, finissent par ronger bien plus que les crises évidentes. Les grandes décisions, ce sont mille petits renoncements cumulés, quon avale chaque jour. Mais le jour où lon choisit dêtre fidèle à soi-même, tout le reste la ville, les voix, le tram, le froid trouve peu à peu sa place. Jai appris que la vraie force, ce nest pas de ne jamais faillir, mais de se reconstruire patiemment, dans ses propres murs, derrière une porte ordinaire, par un soir de décembre.

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