Claire avait passé toute la journée derrière les fourneaux. On sonna à la porte : la famille de Patrick venait darriver et investissait déjà la table.
Mais où est la viande? demanda la tante, suspicieuse.
Là, le canard farci, annonça gentiment Claire.
La tante se leva aussitôt, théâtrale :
Ça, cest pas mangeable! On rentre à la maison!
Patrick, vexé, bondit sur ses pieds :
Eh bien, vis toute seule si tu sais pas cuisiner!
Et le voilà qui commençait à bourrer ses affaires dans son sac.
Allô, Françoise? Oui, cest Claire. Quoi? Oui, Claire Le réseau, cest une catastrophe. Tu veux savoir pourquoi jappelle? Bon alors, je ne viendrai pas chez toi cette année pour les fêtes, non. Pourquoi? À quoi bon? Tu seras avec Guillaume, ta fille, son mari, leurs enfants Et moi, je fais quoi? Je mange des restes de salade et je rentre en taxi double tarif? Non franchement, dormir chez les autres, tu sais que je ne my fais pas.
Tu te demandes ce que je vais faire à la place? Mais rien du tout, dodo et basta, répondit Claire, la voix couverte de parasites. Elle appelait son amie chez qui, divorce oblige, elle avait passé les cinq derniers Réveillons.
Quoi, tu voulais justement mappeler? Vous partez où? À Lyon, chez la tante de Guillaume? Bon voyage Cest quoi le souci? Qui arrive? Louis, ton neveu? Cest qui ça, Louis? Ah, tu veux que je lhéberge? Tu sais bien que je naime pas avoir du monde chez moi, mais bon, daccord, va pour cette fois.
Et bien sûr : coupure. Claire raccrocha dun ton grognon.
Elle se dit, toute seule : après tout, peut-être que ça ne me fera pas de mal, un peu de compagnie ce soir! Elle se secoua : au moins, il faut préparer un petit truc, un minimum. Elle aurait très bien dîné de tartines, mais pour un invité, il fallait marquer le coup. Hop, les légumes à cuire, un peu de persil, et on réfléchit au plan.
Quand elle était mariée à Patrick, jamais elle naurait eu ce luxe de calme avant les fêtes. Le trente, bam! Toute la tribu débarquait de Bourgogne, les fourneaux chauffaient comme une centrale, la cuisine se transformait en sauna et, fenêtre ouverte ou pas, cétait latmosphère buée. Gelée de viande, tourtes, côtelettes frites, tout saturé de gras. Claire ne touchait plus terre, à courir avec des plats, éplucher les légumes pour la macédoine ou mettre la gelée sur le balcon. Evidemment, on ne la laissait plus aider, depuis son fameux essai de salade à lavocat.
Une horreur, déclara la tante de Patrick, et tout le monde hocha la tête.
Mais chez eux, cest pas «dégueu» peut-être, râlait Claire ensuite : tout baigne dans la mayonnaise, ça dégouline dans lassiette. Sans parler des hommes, direct à table, à tester les liqueurs artisanales. Jusquà minuit le 31, cétait sport.
Le 2 janvier, la famille repartait, laissant tout les restes (et le chaos) derrière eux. Débrouille-toi, Claire, tu auras une semaine pour frotter, aspirer et ranger. Patrick, lui, restait à la campagne prolonger la fête. Il revenait lugubre, mal rasé et grognon, bourré de critiques que sa famille avait bien prises soin de lui souffler : tas épousé une femme qui sait même pas cuisiner. Le grand cirque recommençait. Et toujours ce refrain sur «Véra», quelle lui aurait soi-disant chipé. Claire encaissait, pensant quelle nétait vraiment pas à la hauteur pour leurs plats saturés de lard. Le recours, cétait sa grande copine Françoise qui, lasse découter ses plaintes, avait fini par la pousser à organiser elle-même un Réveillon «à la Claire». Condition? Tout préparer elle-même, et inviter la famille à sa façon. Avec Françoise, elles avaient concocté tout un assortiment damuse-bouches légers, mais gourmands.
La famille arrive, sassoit.
Et la viande? demande la tante, cette éternelle insatisfaite.
Là, le canard farci, répond Claire, polie.
Et la purée alors?
La tante se lève, outrée :
Tas refourgué du fourrage, faut revenir à la maison. Allez, Jean-Pierre, on y va.
Clac, toute la troupe shabille, sen va, pète la porte.
Franchement toi, souffle Patrick, menaçant le geste.
Attends, je viens avec vous! lance-t-il à la cantonade.
Noublie pas ta valise, grince Claire en sortant un sac.
Voleuse de bonheur, vas-y, vis seule, tu verras bien.
Et hop, Patrick jette ses affaires dans le sac et claque la porte.
Quand la casserole déborda, Claire revint à elle. Elle souleva le couvercle. Encore la sonnette. «Ce doit être Louis,» pensa-t-elle, ouvrant la porte. Déconcertée, elle demanda:
Mais, où est Louis?
Un homme dune quarantaine dannées sourit, timide:
Cest moi, Louis-Henri Perrault, le neveu de Guillaume. Je débarque à limproviste, mais ils sont partis à Lyon Cest bien Claire?
Claire acquiesce, désorientée.
Pourtant Françoise mavait parlé dune nièce
Vous avez mal compris, sans doute, sourit Louis-Henri.
Claire repense à la mauvaise connexion. Sans doute. Entrez alors, tant que vous y êtes.
Ne vous en faites pas, je ne vous embête que jusquà demain soir, cest le premier billet que jai trouvé.
Claire file en cuisine, égoutte ses légumes.
Louis-Henri, amusé, lance:
Vous comptez fêter avec juste un saladier de légumes?
Claire, piquée :
Et alors? Il vous faut service royal? Plateau de charcuteries et salade de pommes de terre?
Il sesclaffe:
Mais non, oh détrompez-vous, je naime même pas tout ça. Je préfère le poisson, si vous voulez tout savoir.
Claire hausse les épaules:
Ah, ça Le poisson, je nen ai pas. Et je serais bien en peine de le cuisiner correctement.
Louis-Henri a déjà une veste sur le dos:
Pas de soucis, je men occupe!
Et il file, avant que Claire ait le temps de protester. Franchement, dans quel monde vivons-nous.
Elle pouffe malgré elle. Elle sattendait à une vieille tante, elle se retrouve avec un énergumène plein dentrain.
Une heure et demie plus tard, elle commence à sinquiéter. Il sest égaré ou quoi, ce Louis-Henri? Enfin, la sonnette retentit. Elle fonce ouvrir.
Mais vous étiez où? Jai cru quil vous était arrivé quelque chose!
Sa phrase reste en suspens. Dans lembrasure, apparaît un magnifique sapin et Louis-Henri, les bras chargés de sacs.
Pourquoi avoir ramené tout ça? demande-t-elle, ébahie.
Louis-Henri plante le sapin dans un coin:
Allons, un Réveillon sans sapin, cest comme un Paris sans baguette.
Claire hume la résine, rit:
Ne manquent plus que les mandarines.
Mais elles sont là, et il y a même du crémant, ça va de soi! Venez, aidez-moi à déballer, ça va être la fête!
Comme deux gosses, ils décorent le sapin, écorcent les crevettes, préparent du poisson Claire se surprend à samuser sous la houlette du fameux Louis-Henri, qui sattaque à la recette du sandre rôti.
Tout est prêt avant minuit. Le crémant pétille dans les flûtes, la table est joyeuse. Minuit sonne, ils trinquent :
À la nouvelle année, et à la nouvelle vie!
Et ils refont le monde, un sourire triste aux lèvres.
Vous savez, quand on sest mariés, il était différent, plus doux, plus humain. Enfin, je le croyais. On ne voit rien, amoureux Après, que des reproches, jamais assez bien, jamais assez bon. Mais assez parlé de moi, vous êtes marié? demande Claire, curieuse.
Plus maintenant. Cliché: je rentrais de mission, elle était partie. Je rentre à Lyon, je divorce direct. Mais trêve de mélodrame, on arrête les politesses et on parle souvenirs décole, lance Louis-Henri.
Jai fait un pari gamine, jai grimpé à un arbre, puis impossible de redescendre cest le voisin du troisième étage qui est venu me décrocher. Soirée dans le coin du salon ensuite, se marre Claire.
Tu parles! Moi, en CM2, jai collé la chaise du directeur au sol. Mon père ma donné une de ces corrections! éclate de rire Louis-Henri.
Ils racontent leurs gaffes jusquà laube, entre deux éclats de rire.
Claire baille, veut débarrasser:
Je débarrasse tout, dormons après.
Je gère, ordonne Louis-Henri.
Claire abandonne le combat et finit par sendormir en trois secondes.
Le matin venu, Louis-Henri la réveille doucement.
Claire, debout. Je dois filer. Ferme bien derrière moi, sil te plaît.
Claire se dresse :
Déjà? Il est si tard? Pourquoi ne pas mavoir réveillée?
Il lui remet une mèche en place, esquisse un sourire:
Tu dormais dun sommeil dange, je nai pas voulu te déranger. Mais là, il faut que jy aille, il me reste le RER jusquà la gare.
Elle lescorte à la porte, un brin triste :
Merci en tout cas vraiment.
Louis-Henri hésite puis savance, décidé:
Je peux revenir un de ces jours, si je suis libre?
Claire sillumine :
Avec plaisir je
Pas le temps den dire plus, il lembrasse, souffle :
Alors à bientôt!
Et la voilà toute rêveuse devant la porte close, doigts posés sur les lèvres, sourire aux anges. Parfois, on côtoie quelquun toute sa vie pour se rendre compte quil nen valait pas la peine. Dautres fois, il faut une nuit et on dirait que cest pour la vie.
Non vraiment, il se passe encore des miracles à Nouvel An. Un concours de circonstances, et tout bascule Nouvelle année, nouveau bonheur, nouvelle vie.