Élise passe toute la journée derrière les fourneaux. Soudain, la sonnette retentit. La famille de Pierre arrive, prend place autour de la table.
Où est la viande ? demande la tante.
Mais voilà, une oie farcie, répond poliment Élise.
La tante, dun air outré, se lève :
Mais cest immangeable. On rentre à la maison.
Pierre se lève à son tour :
Eh bien, tu vois Vis toute seule, si tu ne sais pas cuisiner !
Il commence brusquement à rassembler ses affaires dans un sac.
Allô, Clara ? Cest moi, Élise. Comment ? Élise, je te dis. La connexion est affreuse. Pourquoi jappelle ? Écoute, Clara, cette année je ne viendrai pas chez toi. Non, je ne viendrai pas pour les fêtes. Pourquoi ? Pour quoi faire ? Tu seras avec Victor, ta fille viendra avec son mari et ses enfants. Et moi, je vais juste manger des salades, puis prendre un taxi au tarif de nuit ? Non, je ne peux pas dormir dans une maison qui nest pas la mienne, tu le sais bien.
Quest-ce que je vais faire ? Rien, je vais dormir, voilà tout, lance Élise à travers le grésillement de la ligne, appelant son amie chez qui, depuis cinq ans après son divorce, elle fête le Nouvel An et les autres jours spéciaux.
Quoi ? Tu voulais mappeler aussi ? Vous partez ? Où ? À Nantes, chez la tante de Victor ? Bonne route et joyeux séjour. Un problème ? Lequel ? Qui vient ? Sasha ? Cest qui, Sasha ? Une nièce ? Allô ? Mais quest-ce quils font avec la connexion là-bas ? Lhéberger quelques jours ? Tu sais que je naime pas avoir des inconnus à la maison Bon, je rends service, quelle vienne. Mais quest-ce que cest que ça ? La ligne coupe, Élise pose le combiné dun geste agacé.
Elle sassoit, réfléchit. Peut-être quau fond, ce sera mieux de ne pas être seule pour les fêtes. Elle se secoue, il faudrait préparer au moins une salade. Seule, un simple sandwich lui aurait suffi, mais pour son invitée, elle veut faire un effort. Elle met les légumes à cuire, prépare quelques herbes, sévade un instant en pensées.
Dans sa vie davant, mariée avec Pierre, ce nétait pas du tout comme ça. Dès le 30, toute sa belle-famille de la campagne débarquait chez eux. Et ça commençait La cuisine devenait méconnaissable : vapeur, grosses odeurs, même la fenêtre ouverte ne servait à rien. Gelées, tartes, côtelettes frites. Tout était riche et lourd. Élise ne faisait que courir avec les plats : les gelées sur le balcon, éplucher les légumes pour la macédoine On ne la laissait même plus cuisiner depuis quelle avait tenté une salade à lavocat.
Quelle horreur, avait décrété la tante de Pierre, et toute la famille avait acquiescé.
Pour eux, ce nétait pas immonde, sindignait Élise, leurs plats à eux étaient noyés sous la mayonnaise qui dégoulinait de la cuillère. Les hommes se mettaient à table tout de suite, à goûter les alcools de la ferme. À peine arrivaient-ils à tenir jusquà minuit le 31 !
Le 2 janvier, ils repartaient, ayant tout mangé et tout bu. Et Élise héritait du chaos. Toute la semaine suivante, elle nettoyait, frottait, rangeait. Pendant ce temps, Pierre prolongeait la fête chez ses parents à la campagne. Il rentrait sombre, mal rasé et grognon. Après sêtre fait remonter les bretelles par ses proches sur le fait quil avait épousé une femme qui ne savait même pas cuisiner. Et la dispute reprenait. Il lui reprochait aussi de lui avoir pris Pierre alors quil était avec une certaine Véronique. Élise supportait les reproches, pensant que, bon, après tout, il avait peut-être raison. Elle ne savait pas cuisiner les plats gras et rustiques auxquels il était habitué depuis lenfance.
Elle navait dautre choix que de se lamenter auprès de son amie denfance, Clara. Cette dernière, vive desprit, lui organisa un plan. Elle poussa Élise à appeler la famille et à lancer un ultimatum : elle préparerait tout pour la fête, mais ils ne devraient venir quau Nouvel An. Ensemble, elles ont passé la journée à concocter des plats légers mais copieux. La famille est arrivée, sest installée.
Et la viande ? demande alors la tante, déçue.
Justement, voilà une oie farcie, répond poliment Élise.
Et la purée ? insiste-t-elle encore.
La tante se lève, outrée :
Tu ne nous as préparé que de lherbe ! Allez, Paul, ramène-moi à la maison !
Tout le monde sest levé dans un brouhaha, a attrapé les manteaux et claqué la porte.
Vraiment souffle Pierre, levant le poing.
Attendez, jarrive avec vous, crie-t-il à la famille en partant.
Oublie pas tes affaires, dit Élise en lui tendant son sac.
Vis seule, rabat-joie. Moi je trouverai toujours quelquun, mais toi ? grommelle-t-il en fourrant ses choses dans son sac avant de partir.
Quand leau déborde de la casserole, Élise reprend ses esprits. Elle soulève le couvercle et la sonnette retentit. « Ça doit être Sasha, » pense-t-elle, et va ouvrir la porte.
Où est Sasha ? demande-t-elle, déroutée.
Un homme dune quarantaine dannées lui sourit :
Eh bien, cest moi. Je me présente : Alexandre Godard, neveu de Victor. Je suis venu en surprise, mais ils sont partis à Nantes. Vous êtes Élise, jimagine ?
Elle hoche la tête machinalement, balbutie :
Mais Clara ma parlé dune nièce
Alexandre sourit :
Peut-être une incompréhension ?
Élise repense aux interférences et hoche la tête :
Possible. Entrez, maintenant que vous êtes là.
Ne vous inquiétez pas, je ne reste pas longtemps. Mon billet est pour le premier au soir, je ne veux pas déranger plus.
Élise part à la cuisine, égoutte les légumes, les laisse refroidir sur une assiette.
Alexandre, taquin :
Pour fêter, vous ne préparez quune salade ?
Élise répond, plus sèchement quelle ne laurait voulu :
Il faut vous servir un banquet complet ? Avec de la viande et un saladier de macédoine ?
Il éclate de rire :
Ce nest pas mon genre. Je préfère le poisson.
Je nen ai pas, et de toute façon je ne saurais pas le cuisiner, hausse-t-elle les épaules.
Alexandre, déjà enfilant sa veste :
Ne vous en faites pas ! Je reviens tout de suite, et avant même quelle ne puisse protester, la porte claque derrière lui.
Élise ne peut sempêcher de rire de cette situation absurde. Elle attendait une femme, et cest finalement un homme pétillant qui débarque.
Alexandre nest pas revenu avant plus dune heure. Élise commence à sinquiéter : il ne connaît pas le quartier, et sil était perdu ? Enfin, la sonnette retentit et elle se précipite ouvrir.
Mais où étiez-vous passé ? Je commençais à minquiéter, commence-t-elle, mais sarrête.
Un petit sapin apparait dans lembrasure, puis Alexandre avec des sacs débordants.
Mais pourquoi ? ne peut-elle sempêcher de demander.
On ne peut pas fêter le Nouvel An sans sapin, répond Alexandre joyeusement.
Élise hume ce parfum de pin, irrésistible, rit :
Il manque plus que des clémentines.
Jai tout prévu ! Clémentines, crémant On a tout, exulte-t-il. Venez, aidez-moi à porter les sacs, il faut préparer le réveillon.
Ils rigolent, décorent le sapin, écaillent les crevettes, cuisinent ensemble. Élise, sous les conseils dAlexandre, apprend à préparer la carpe au four.
À minuit tout est prêt : le crémant pétille dans les verres. À minuit passé, ils trinquent :
À la nouvelle année, au nouveau bonheur !
Ils savourent, puis discutent à cœur ouvert.
Vous savez, quand jai épousé Pierre, il était différent. Plus doux, plus humain ou alors cest ce que je croyais. Lamour rend aveugle, non ? Elle rit, triste. Ensuite, il ny a plus eu que des reproches, des remarques sur ma cuisine Mais assez parlé de moi. Et vous, marié ?
Alexandre soupire :
Plus maintenant. Une histoire banale Je pars en déplacement, elle me quitte. Dès mon retour, divorce. Mais parlons dautre chose ! Racontez-moi vos bêtises denfant
Un jour, jai parié que je grimperais dans larbre le plus haut du square et puis je nai pas su redescendre. Oncle Serge (du troisième étage) est venu me secourir. Le soir, punie dans le coin ! raconte Élise en riant.
À lécole, jai collé la chaise du directeur au sol ! Jai goûté au ceinturon de mon père ce soir-là, plaisante Alexandre.
À force de rire, la nuit passe. Élise bâille, et Alexandre lui souffle :
Allez, filez au lit.
Dormir ? Attendez, je dois encore ranger la table
Laissez, je men occupe !
Élise capitule, va se coucher et sendort immédiatement.
Cest Alexandre qui vient la réveiller :
Élise, debout. Je dois y aller, peux-tu me raccompagner jusquà la porte ?
Déjà le soir ? Pourquoi ne pas mavoir réveillée avant ?
Il replace une mèche de ses cheveux, sourit :
Tu dormais trop bien, je nosais pas. Mais il faut vraiment que jy aille, jai mon train.
Élise laccompagne à la porte :
Bon voyage Merci pour cette belle soirée, dit-elle tristement.
Alexandre hésite, puis demande, décidé :
Est-ce que je peux revenir te voir ? Quand je serai libre ?
Élise, ravie :
Reviens, je tattendrai
Il lembrasse soudain, lui coupe la parole, murmure :
Alors, à bientôt !
Élise reste longtemps devant la porte, se caressant les lèvres, un sourire radieux. Parfois, on peut vivre des années avec quelquun en croyant le connaître, et découvrir que cest linverse. Mais parfois, une seule nuit suffit pour avoir limpression de connaître quelquun depuis toujours.
Non, il faut bien ladmettre, les miracles de Nouvel An existent. Un concours de circonstances, et voilà une nouvelle rencontre, une nouvelle vie qui commenceLa porte se referme doucement. Dans le salon, la lueur dorée des guirlandes clignote sur le sapin, et un parfum dagrumes flotte encore dans lair. Élise reste un moment immobile, serrant la veste dAlexandre oubliée sur le dossier dune chaise. Un éclat de rire séchappe delle, léger, inattendu.
Elle savance vers la fenêtre. Dehors, des enfants lancent des boules de neige, des passants se souhaitent la bonne année à la volée. Les voisins du dessous, quelle croyait invisibles, chantent à tue-tête sur leur balcon. Tout semble différent, même le froid a quelque chose de doux.
Élise ferme les yeux et inspire lentement. Plus de bruit de vaisselle, plus de voix désapprobatrices derrière elle. Seulement le silence, peuplé de souvenirs et despoir.
Au milieu de la pièce, le sapin clignote, témoin de cette nuit improbable où, sans y croire vraiment, tout a basculé. Un début de quelque chose, qui ressemble étrangement au bonheur.
Élise dépose la veste dAlexandre près de la porte, caresse létoffe, comme pour se convaincre quil reviendra.
Puis, avec un sourire audacieux, elle se dirige vers la cuisine : il reste un peu de crémant, encore des clémentines, et surtout, cette envie nouvelle quil se passe enfin des choses inattendues dans sa vie.
Cette année, son vœu ne sera plus de supporter les jours à venir, mais de leur ouvrir grand la porte.
Quand minuit sonnera la prochaine fois, elle sait quelle nattendra personne. Parce que parfois, linvité tant espéré, cest la joie de sêtre enfin retrouvée soi-même.
Et, dans la douce lumière du matin, Élise comprend que cest ainsi que commence la véritable fête.