Hélène a passé toute la journée aux fourneaux. On a sonné à la porte. Les parents de Paul sont arrivés et se sont installés autour de la table.

31 décembre

Je suis épuisée. Toute la journée, jai couru dans la cuisine, à faire mijoter, à surveiller le four, bref, à essayer de préparer un repas qui tienne la route. Et voilà que la sonnette retentit. Cest la famille de Paul qui arrive, déjà affamée, qui sinstalle sans même me regarder.

Et la viande, elle est où ? demande sèchement la tante.

Mais il y a une oie farcie là, répondis-je poliment.

La tante se lève aussitôt, outrée :

On ne peut pas manger ça ! Allez, on rentre.

Paul se lève immédiatement à sa suite :

Eh bien tu vois… Vis toute seule, puisque tu ne sais même pas cuisiner !

Il commence à balancer ses affaires dans son sac sans un regard.

Je reste figée quelques instants, la gorge serrée. Puis, réflexe mécanique, je compose le numéro de mon amie denfance.

Allô, Chantal ? Cest moi, Amandine. Tu mentends ? Le réseau est catastrophique…

Pourquoi jappelle ? Eh bien écoute, Chantal, cette année je ne viendrai pas chez vous. Non, pas pour les fêtes. À quoi bon ? Tu seras avec Pierre, ta fille avec son mari et les enfants… Que ferais-je parmi vous ? Mempiffrer de salades pour finir à payer un taxi hors de prix ? Tu sais bien que je ne supporte pas de dormir chez les autres. Ce que je vais faire ? Rien, je vais dormir et voilà.

Le souffle chaud du combiné mêlé à un grésillement devient presque réconfortant dans ce froid silence. Depuis mon divorce, Chantal maccueille chaque réveillon, mais là, je ne men sens pas le courage.

Quoi, tu voulais justement mappeler ? Vous partez où ? Ah, à Lyon, chez la tante de Pierre ? Bonne route alors ! Un problème ? Qui arrive ? Simon ? Cest qui ça ? Ah, la nièce… Allô ? Décidément, Orange ne fait pas des merveilles ce soir. Vous voulez que jhéberge la nièce ? Tu sais pourtant que jaime pas les inconnus à la maison… Bon, si cest pour te dépanner, quelle vienne.

Je coupe, agacée par la coupure qui tombe mal.

Sage réflexion. Peut-être finalement que ce nest pas plus mal, davoir de la compagnie pour le réveillon. Je devrais préparer au moins une salade. Si j’étais seule, un croque-monsieur suffirait, mais on ne reçoit pas une invitée comme ça. Je lance les légumes à la cuisson et médite.

Pendant mon mariage avec Paul, impossible de flemmarder. Dès le 30, toute sa famille débarquait de la campagne environnante. La cuisine se transformait en sauna, la buée sur les vitres malgré la fenêtre ouverte. Ça sentait la blanquette et le pâté, les tartes salées, les rôtis. Je filais du balcon pour refroidir le pâté, je pelais les pommes de terre pour la salade niçoise. Mais au moment de mettre la main à la pâte, sa tante me refoulait après mon fameux taboulé à lavocat un herpès pour elle !

Ce truc-là, cest immangeable, sétait-elle écriée, et toute la tablée dacquiescer.

Eux ne jurent que par la mayonnaise dégoulinante. Et puis les hommes, à peine installés, ouvraient le pineau maison. À minuit, on devinait sur les visages limpatience de rentrer. Dès le 2 janvier, tout le monde filait, laissant derrière eux le frigo vide et la vaisselle sale. Paul restait ensuite quinze jours à la campagne, revenait renfrogné, pas rasé, grincheux ; il écoutait sa famille répéter quil sest marié avec une Parisienne qui ne sait pas cuisiner. Et cétait reparti pour les reproches. Il se rappelait toujours de Véronique, soi-disant volée par moi, Amandine. Jencaissais, résignée. Il est vrai que ses plats de maman ne ressemblaient pas à ma cuisine plus légère.

Javais pour habitude de me confier à Chantal ; puis, excédée par mes jérémiades, elle a monté un stratagème. Elle ma forcée à rappeler les proches, en imposant : « Si vous venez, je cuisine, mais il faudra venir avant le réveillon ! » Chantal et moi avons alors passé la journée en cuisine à préparer des amuse-gueules, certes classiques, mais légers. Leur déception à larrivée a été totale.

La viande, alors ? demanda la tante, la bouche pincée.

Voilà une belle oie farcie.

Et la purée ? Non mais, tu nas fait que des trucs verts !.

La tante se leva, furieuse :

Tas préparé de lensilage, pas un dîner de fête ! Fernand, ramène-moi.

Et tout le monde de ranger ses affaires, de claquer la porte.

Paul soupira, mi furieux, mi soulagé :

Allez, attends-moi, jarrive avec vous ! Noublie pas tes affaires, lança-je en tendant sa valise.

Vis donc seule, tu dois ty plaire ! Moi je ne serai jamais seul, et toi… , dit-il en partant.

La vapeur de ma marmite ma ramenée à la réalité. Jai ouvert la casserole et alors ding dong. « Tiens, cest sûrement Simon » Je vais ouvrir : devant moi, un homme dune quarantaine dannées souriant.

Bonjour, je me présente, Alexandre Morel, neveu de Pierre. Je viens passer le réveillon, surprise ! Et vous, vous êtes Amandine, cest bien ça ?

Je hoche la tête, interdite.

Mais Chantal ma parlé dune nièce…

Alexandre se marre :

Vous avez peut-être mal compris. Le téléphone passait mal…

Tant pis, autant faire bonne figure.

Entrez alors, puisque vous êtes là.

Rassurez-vous, je ne vous embêterai pas longtemps, mon billet de train est pour demain, aucun départ avant le soir. Je serai discret.

Je retourne à la cuisine pour égoutter mes légumes, les laisse refroidir dans un saladier.

Il me demande, le sourire malin aux lèvres :

Vous nallez faire le réveillon quavec cette petite salade ?

Sans réfléchir, je réponds, presque sèche :

Vous préférez quoi, une charcuterie de fête ? Un saladier de macédoine dégoulinant de mayo ?

Il éclate de rire :

Mais non ! Vous savez, je préfère largement un bon poisson.

Je nen ai pas acheté. Et je ne suis pas très douée pour le cuisiner de toute façon…, avouai-je.

Il saute sur sa veste :

Laissez donc, on va arranger ça. Je reviens !

Il claque la porte, me laissant hagarde. Je me surprends à sourire de la situation. Jattendais une jeune inconnue et voilà un homme jovial.

Il met plus dune heure à revenir. Jai tout le loisir de minquiéter, et sil sétait perdu dans Paris ? Mais juste quand mon inquiétude grandit, la sonnette retentit.

Enfin ! Vous mavez inquiétée…

Mais je minterromps aussitôt : dans son dos, il tient un superbe petit sapin de Noël, et dans les mains, des sacs pleins de courses.

Pourquoi donc ?

Il pose le sapin, madresse un clin dœil :

Comment envisager un réveillon sans sapin ? Et puis… tenez, sentez.

Je respire le parfum boisé, une chaleur menvahit. J’ajoute :

Il ne manque plus que des mandarines.

Évidemment ! Mandarines et champagne, indispensables. Venez, aidez-moi, on commence la préparation du réveillon.

Nous rions en décorant le sapin ; je pèle des crevettes sous sa direction, il prépare une carpe au four. En entrant timidement au salon, je le regarde faire. À minuit moins le quart, la table est dressée, les bulles pétillent dans le crémant.

On trinque à minuit pile :

À la nouvelle année, au nouveau bonheur !

Nous parlons ensuite longuement. Je me confie :

Quand on sest mariés, Paul était différent plus doux…. Ou alors jétais trop amoureuse pour voir clair. Après, ce nétaient que reproches et critiques. Jamais comme il voulait, jamais assez bien. Mais, laissez, je parle trop. Racontez-moi votre vie. Vous êtes marié ?

Alexandre soupire :

Plus maintenant. Lhistoire banale : je pars en déplacement, je reviens et elle, elle est partie avec un autre. Je rentre demander le divorce demain. Mais bon, parlons dautre chose, cest la Saint-Sylvestre ! On tutoie, daccord ?

On rigole en évoquant nos bêtises denfance.

Jai parié avec les garçons de grimper tout en haut dun marronnier, impossible de descendre, jai fini en larmes avant quun voisin ne vienne me récupérer… Et le soir, punie toute la soirée… me souviens-je en riant.

Moi, jai collé la chaise du directeur à son parquet avec de la colle forte. Jai reçu la plus grande fessée de ma vie, plaisante Alexandre.

On sendort sur ces souvenirs. Je baille, je commence à débarrasser la table.

Laisse, je men charge, ordonne-t-il. Va dormir.

Je ninsiste pas. À peine couchée, je mendors instantanément.

Ce matin, il est venu me réveiller doucement :

Amandine, il faut que jy aille, tu peux refermer derrière moi ?

Je me redresse :

Déjà ? Tu aurais pu me réveiller avant ! Pourquoi si tôt ?

Il meffleure la joue, puis sourit :

Tu dormais si paisiblement… Mais il faut que jy aille, jai encore du chemin jusquà la gare.

Je laccompagne jusquà la porte :

Merci pour cette soirée, vraiment… soufflai-je.

Il hésite, et puis dune voix décidée :

Je peux revenir te voir un jour ? Dès que je serai libre ?

La joie me traverse, je balbutie :

Bien sûr, reviens, je…

Il membrasse tendrement, mempêchant dajouter un mot :

Alors… à bientôt.

Je reste longtemps devant la porte close. Je touche mes lèvres, un sourire aux commissures. Parfois, on passe des années à croire connaître quelquun et lon finit déçue. Et puis, il arrive quen une nuit, tout change et quon pense avoir toujours connu une âme sœur.

Oui, vraiment, la magie du Nouvel An existe. Le hasard fait naître un amour, et avec lui, une nouvelle vie.

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