Élodie avait passé toute la journée à cuisiner. On sonna à la porte. Ce furent les parents dAntoine qui arrivèrent, sinstallant autour de la table.
Et la viande, où est-elle ? demanda la tante.
Mais voilà loie farcie, répondit poliment Élodie.
La tante se leva théâtralement de table :
Ce nest pas possible à manger. Rentrons, cest mieux.
Antoine se leva à son tour en la suivant :
Eh bien, débrouille-toi ! Vis toute seule si tu ne sais pas cuisiner !
Soudain, il commença à rassembler ses affaires dans un sac.
Allô, Gaëlle ? Cest moi, Élodie Quoi ? Je dis Élodie, la connexion est affreuse !
Pourquoi je tappelle ? Eh bien, Gaëlle, je ne viendrai pas chez vous cette année. Non, je ne viendrai pas pour les fêtes. Pourquoi ? Mais à quoi bon ? Tu seras avec Victor, ta fille avec son mari et les enfants. Et moi, quest-ce que je ferais là ? Je mangerais des salades, puis je rentrerais en taxi à tarif double ? Je ne peux pas dormir chez les gens, tu le sais bien. Que vais-je faire ? Rien, je dormirai, cest tout, lança Élodie à sa meilleure amie alors que les parasites coupaient la ligne. Elle fêtait le Nouvel An chez Gaëlle depuis cinq ans, depuis son divorce.
Quoi, tu voulais justement mappeler ? Vous partez ? Où ça ? À Lyon, chez la tante de Victor ? Bon voyage et amusez-vous bien. Un souci ? Quel genre ? Qui vient ? Sasha ? Cest qui ? Ta nièce ? Allô ? Quest-ce quils font avec ce réseau ? Lhéberger quelques jours ? Tu sais que je naime pas les étrangers dans ma maison Bon, je rends service, quelle vienne alors. Oh zut, la communication est coupée, Élodie posa son téléphone dun air agacé.
Elle resta assise, songeuse. Finalement, ce ne serait peut-être pas si mal de ne pas être seule pour les fêtes. Il fallait quand même au moins préparer une petite salade. Elle, un sandwich lui aurait suffi, mais il fallait bien traiter linvitée. Elle mit les légumes à cuire, prépara les herbes et se perdit dans ses pensées.
Autrefois, lorsque quelle était encore mariée à Antoine, ça ne se passait pas ainsi. Le 30 déjà, toute la famille de sa belle-famille débarquait de la campagne. Cétait le grand remue-ménage. La cuisine était méconnaissable : vapeur, odeurs de gras, même la fenêtre ouverte ne servait à rien. On préparait du pot-au-feu, on enfournait des tartes, des côtelettes grésillaient à la poêle, et tout ça bien lourd. Élodie navait quà courir dun plat à lautre, entre le pot-au-feu sur le balcon et les légumes pour la salade. On ne la laissait plus vraiment cuisiner, surtout après quelle ait tenté une salade davocat.
Quelle horreur, avait commenté la tante dAntoine, et tout le monde avait acquiescé.
Mais chez eux, sindignait Élodie, tout baignait littéralement dans la mayonnaise. Les hommes sinstallaient demblée à table à goûter la gnôle de la campagne. Jusquau 31, ils tenaient tout juste jusquà minuit.
Le 2, tout le monde repartait, après avoir vidé frigos et bouteilles. À Élodie revenaient les restes du festin et surtout tout le nettoyage. Elle passait la semaine à récurer. Pendant ce temps, Antoine prolongeait la fête au village. Il rentrait maussade, mal rasé, grincheux. Il avait droit au couplet des proches : Il a épousé une femme qui ne sait même pas cuisiner ! Et cétait parti pour des disputes. On lui rappelait toujours Véra, quÉlodie lui aurait enlevée. Elle encaissait les reproches, pensant quaprès tout, cétait vrai : elle ne savait pas faire les plats de son enfance, gras à souhait, pleins de lard.
Il ne lui restait que Gaëlle pour sen plaindre. Quand son amie en eut assez, elle élabora un plan. Elle força Élodie à appeler toute la famille et annoncer quelle cuisinerait tout pour le Nouvel An. Avec son aide, elles préparèrent ensemble des hors-dœuvres copieux mais légers. La famille arriva, sassit.
Et la viande ? sétonna la tante, déçue.
Loie farcie est juste là, répondit Élodie avec gentillesse.
Et la purée ? insista la tante.
La tante se leva en soupirant :
Ce nest que du fourrage, ramène-moi, Fernand !
La compagnie enfila son manteau et claqua la porte.
Eh bien toi, souffla Antoine, levant la main.
Attends-moi, jarrive, cria-t-il en courant après les siens.
Oublie pas tes affaires, lança Élodie en sortant un sac.
Vis toute seule, vieille emmerdeuse ! Moi, jirai pas rester seul, mais toi ? Antoine jeta ses affaires et partit.
Quand les légumes débordèrent de la casserole, Élodie revint à elle. Elle souleva le couvercle, entendit la sonnette et pensa : Ce doit être Sasha. Elle ouvrit et resta interdite :
Mais où est Sasha ?
Un homme denviron quarante ans, souriant, répondit :
Cest moi. Permettez, Alexandre Monnier, neveu de Victor. Je suis arrivé par surprise, mais ils sont déjà partis à Lyon. Vous êtes Élodie, je suppose ?
Machinalement, elle acquiesça :
Mais Gaëlle parlait dune nièce
Alexandre sourit :
Il y a eu un malentendu, sans doute.
Élodie évoqua le mauvais réseau et hocha la tête :
Possible. Entrez donc, maintenant que vous êtes là.
Ne soyez pas inquiète. Jai mon billet pour le 1er au soir, il ny avait pas de place avant. Je ne vous embêterai pas longtemps.
Élodie alla égoutter les légumes dans une assiette, les mains encore chaudes.
Alexandre la taquina :
Et vous comptiez passer la soirée avec une seule salade ?
Inhabituellement sèche, Élodie répondit :
Il vous faut tout le tralala ? Le rôti, la montagne de taboulé ?
Il éclata de rire :
Pas du tout ! Je préfère le poisson, en fait.
Élodie haussa les épaules :
Je nen ai pas et je ne sais pas le cuisiner correctement de toute façon.
En attrapant déjà son manteau, Alexandre lança :
Cest pas un souci, laissez-moi faire ! Et sans lui laisser protester, il ferma derrière lui.
Élodie rit malgré elle de labsurdité de la situation. Elle attendait une femme dâge mûr, et cest un homme plein dénergie qui se présentait.
Alexandre mit près dune heure et demi à revenir. Élodie commença à sinquiéter. Il était nouveau en ville, il pourrait ségarer. Lorsquon sonna enfin, elle se précipita.
Où étiez-vous donc ? Vous mavez inquiétée, dit-elle, puis se figea. Dans lembrasure, un petit sapin tout lustré apparut, suivi dAlexandre chargé de sacs.
Pourquoi tout ça ? demanda-t-elle.
Alexandre posa le sapin contre le mur :
À quoi ressemblerait le Nouvel An sans sapin ?
Élodie inspira larôme incomparable de résine et rit :
Il ne manque que les clémentines.
Alexandre lança :
Laissez donc ! Clémentines et pétillant, lindispensable ! Jai tout pris. Allez, aidez-moi, on file à la cuisine, la fête commence !
Et puis, dans la bonne humeur, ils décorèrent le sapin, préparèrent des plats. Sous lœil expert dAlexandre, Élodie épluchait les crevettes, le poisson. Elle le regardait cuire une belle carpe au four.
À minuit tout était prêt. Ils ouvrirent une bouteille de crémant, les bulles pétillaient dans les verres. Après minuit, ils trinquèrent :
Nouvelle année, nouveaux bonheurs !
Ils discutèrent ensuite à cœur ouvert.
Vous savez, au début de notre mariage il était différent plus doux, plus humain. Ou alors, cétait moi qui étais aveuglée par lamour Parce quon ne voit pas les défauts. Mais ensuite, que des reproches, toujours Mais assez parlé de moi, et vous ? Vous êtes marié ?
Alexandre soupira :
Plus maintenant. Rien de neuf sous le soleil : je rentre dun déplacement, elle est partie avec un autre. Je vais demander le divorce. Mais on parle de triste, et on se vouvoie, cest dommage. Passons au tutoiement, et partageons nos souvenirs denfance.
Une fois, jai parié avec les garçons de grimper à un arbre, mais je nai pas su redescendre. Je suis restée à pleurer, coincée, jusquà ce que loncle Serge du troisième immeuble vienne me sortir de là ; après, je suis restée au coin toute la soirée, raconta Élodie, en riant.
À lécole, jai collé la chaise du directeur au sol ! Jai reçu une belle correction ce jour-là, rit Alexandre.
Jusquau petit matin, ils partagèrent ainsi souvenirs et éclats de rire. Élodie, en bâillant, proposa daller dormir, mais voulut débarrasser la table.
Laissez, dit-il fermement, je men occupe !
Élodie céda et fila se coucher, sendormant aussitôt.
Elle fut tirée de son sommeil par Alexandre.
Élodie, il faut se réveiller. Je dois partir, peux-tu refermer derrière moi ?
Elle se dressa :
Déjà le soir ? Pourquoi tu ne mas pas réveillée avant ?
Il remit en place une mèche sur son front, en souriant :
Tu dormais si bien. Mais il faut que jy aille si je veux arriver au train à temps
Elle laccompagna jusquà la porte :
Merci, vraiment, pour cette soirée, glissa-t-elle avec un peu de tristesse.
Alexandre hésita puis, soudain décidé, demanda :
Je peux revenir te voir ? Quand je serai libre ?
Élodie sourit de tout son cœur :
Oui, reviens, je tattend
Il la coupa dun baiser, chuchotant :
Alors, à bientôt !
Longtemps, Élodie resta contre la porte close, la main sur ses lèvres, le sourire aux anges. Parce quon peut connaître quelquun toute une vie et découvrir un imposteur, mais parfois, en une seule nuit, cest lâme sœur que lon croise.
Oui, le Nouvel An réserve des miracles. Un hasard, une rencontre, et voilà quune nouvelle vie commence, portée par un amour inattendu. Voilà ce que la vie offre parfois, à ceux qui acceptent de souvrir aux surprises et au changement.