Elle n’est pas du tout effrayante ! Elle est belle ! Maxime, dis-leur !
Sacha serrait contre elle un chat famélique, pelé, tremblant comme une brindille, et sanglotait si fort que les voisins, amassés tout autour, se bouchaient les oreilles.
Sa voix puissante et grave, si caractéristique chez les Dupuis et leur tribu nombreuse, déferlait sur la cour comme une alarme. À cinq ans, Sacha surpassait tous les enfants du quartier dans l’art de crier si fort que les vitres du vieil immeuble tremblaient.
On s’était depuis longtemps habitué aux Dupuis et à leurs multiples enfants. Personne ne prêtait vraiment attention à leurs bavardages ou chamailleries, connaissant trop bien la situation de Marie Dupuis, leur mère. Son travail dinfirmière en horaires éclatés aurait déjà brisé n’importe quelle femme à sa placed’ailleurs, on la voyait souvent soupirer, lair fatigué mais digne, devant la grille en fer forgé à lentrée de lancien hôtel particulier qui abritait désormais tous ces foyers sous un même toit.
Cette grille, chef-dœuvre dartisanat datant du siècle passé, séparait la cour des Dupuis de la rue. Elle était la fierté de tous les habitants de la maison. Chaque printemps, Marie la repeignait avec les voisins, devisant et badinant, et elle estimait y avoir gagné le droit de sy appuyer autant quelle voulait.
Mais jamais elle ne sautorisait ce privilège longtempstoujours rattrapée par le tourbillon de la vie. « Nous sommes tous des chevaux de trait ! », plaisantait-elle dune voix grave lors de leurs réunions de palier. « Beaux, fiers, mais on doit tout tracter soi-même. Moi, je suis juste un poney immortel, tournant en rond sans trop savoir où je vais. Tant que, le soir venu, les petits sont propres, repus, souriants, et que dans lévier, il ny a plus une casserole ! Cette petite victoire du quotidien, cest ça le bonheur »
Marie Dupuis, avec sa prestance discrète, son regard vif et son humour percutant, navait plus dillusions sur sa vie sentimentale. Qui voudrait dune femme avec six enfants, trois dentre eux adoptés, et si peu daide ? Elle avait tiré un trait sur lamour. Les flirts, très peu pour elle.
Mère de six enfantsce nest pas de la tarte !
Pourtant, nul ne songeait à lui en vouloir, tant lhistoire des Dupuis était bien connue ici. Sacha, comme trois autres enfants de la fratrie, était adoptée. Non pas recueillie à lorphelinat par bravoure ou vocation, non. Les circonstances sen étaient chargées, la vie décidant à sa place. Marie avait hérité de ces enfants comme dun patrimoine inestimable : on laccepte, ou on le refuse. Elle refusa d’abandonner, tout simplement. On ne lavait pas laissée tomber, elle ; elle refuserait den faire autant avec les siens.
Ses motivations étaient simples : ça ne lintéressait pas quon les trouve valables ou non. Elle avait ses raisons et cela suffisait.
Marie était une enfant des années 1990. Sa mère, Élodie, étoile de beauté à Étampes, avait épousé un homme daffaires, au passé obscur dont on ne parlait quà voix basse. Orpheline très jeune, Marie na de souvenirs de ses parents que des promenades au cimetière avec sa grand-mère, devant une stèle brillante où elle caressait leurs portraits ovales, murmurant ses secrets pour que la mamie nentende pas.
À ses seize ans, la grand-mère confia la vérité :
Ton père, ma petite, était un voyou… Il a embarqué ma fille avec lui, sans prévenir. Jai tout essayé, supplié, pleuré ; rien n’y a fait Ils saimaient, voilà que les mauvaises passions. Oh, il la couverte et sest sacrifié, cest ce quon dit. Peut-être quil laimait vraiment Qui sait ? Mais toi, tu es restée. Toute ma joie aujourdhui, cest toi.
Marie comprit alors pourquoi tant dinconnus venaient parfois sasseoir dans leur cuisine, déposant une enveloppe bien garnie avant de disparaître.
Mais sa grand-mère gardait ces économies, les mettant de côté pour lhéritageun bel appartement à Paris, acheté pour Marie à la sortie du lycée.
Voilà, ma chérie, cest tout ce quil nous reste de ta mère et de ton père.
Mais Marie ne voulait pas quitter sa grand-mère pour un appartement, si beau fût-il, boulevard Voltaire. Elle préféra rester à Étampes avec elle.
Pourquoi, Marie ? Cest un beau quartier, tout près du lycée, à deux pas du conservatoire Cest bête de le laisser vide !
Je ne veux pas être sans toi. Viens avec moi, sinon on reste ici.
La vieille dame refusait, attachée à son petit logement plein de souvenirs, jusquà ce que la cousine, Laure, vienne la supplier de leur prêter lappartement parisien.
Marie, laisse-nous y vivre ! Tu ne loccupes pas, et avec mes deux petits, c’est si dur les locations à Paris. Je paierai le loyer. Et tu pourrais nous déclarer, pour les écoles, sans adresse fixe, ils ne prennent pas les enfants…
Laure était débrouillarde, ambitieuse, et la grand-mère de Marie se méfiait delle.
Ne lécoute pas, Marie, cest une rusée, elle va sincruster ! On ne rend pas service comme ça, et puis ta pauvre mère doit veiller sur toi de là-haut…
Grand-mère, elle a des enfants
Elle na quà sen occuper, cest sa place de mère ! Et moi, je protège la mienne, point final ! On nest pas les bonnes samaritaines pour toute la famille, tu entends ?
Marie, fidèle à la sagesse de son aïeule, finit pourtant par voler au secours de Laure et de ses petits, Maxime et Lisequelle ne put se résoudre à laisser dehors. Mais la vieille dame veillait du coin de lœil.
Laure vivra dans MA maison quand je serai morte, pas avant ! Si tu lui donnes tout de suite, tu ne ten déferas jamais. Quelle se débrouille, elle y arrivera, crois-moi. Aide-la, oui, un peu, mais laisse-lui une canne à pêche, pas le poisson ! Cest ainsi quon apprend à grandir…
Et le temps donna raison à la vieille dame : Laure sen sortit, la grand-mère et Marie finirent par sinstaller finalement à Paris, laissant Laure leur petit appartement dÉtampes pour ses enfants. Chacun trouva sa voie dans ce grand écheveau des familles françaises, où lon ose la tendresse, mais jamais la charité mal placée.
Mais les drames navaient pas encore quitté Marie Dupuis. Sa grand-mère, affaiblie, tombait malade, et un matin dhiver glissa sur le trottoir gelé devant le cabinet médical à côté de la cour. Combien de gens passèrent, sans sarrêter… Seul un chauffeur de taxi, trouvant dans son sac ladresse de Marie, eut la présence desprit dappeler les secours, mais il était déjà trop tard. Elle séteignit, Marie à ses côtés, Laure accourue qui la serrait contre elle dans ce couloir dhôpital.
Après des jours à errer comme une âme en peine, Marie rencontre Paul. Ils partagent cinq années, deux enfants, une complicité silencieuse. Lorsque Paul séprend dune autre, il a la dignité de tout lui dire en face.
On restera amis, Marie je te promets de toujours vous aider, toi et les petits.
À quoi bon se battre contre lévidence ? Les enfants adoraient leur père, cest tout ce qui importait.
Laure, toujours présente, vola à la rescousse de sa cousine. Douce implacable, elle fit reprendre courage à Marie.
Ne le regrette pas, Marie. Les hommes comme lui ne restent jamais, quelle que soit la femme qu’ils croient aimer. Mais il nabandonne pas ses enfants, cest déjà beaucoup. Tu verras.
Puis, ce fut à Laure elle-même de connaître un retournement de fortune. Après une nouvelle grossesse surprise, abandonnée par le géniteur, elle frissonnait dangoisse à lidée davoir bientôt quatre enfants sous son toit minuscule.
Face à ses inquiétudes, Marie prit une décision dont personne ne la pensait capable. Elle donna la propriété héritée de sa grand-mère à Laure, geste fou et tendre à la fois « Ma grand-mère aurait compris, » dit-elle au notaire. « Tes enfants y seront heureux, cest sûr. »
Peu après, naquirent les jumelles, Alexandra et Margaux, deux minuscules paquets de vie qui remplirent de cris et de rires lappartement tout entier. Mais Laure, épuisée, tomba malade à son tour. Une crise cardiaque lemporta une semaine après la naissance des petites. Marie, désormais seule, se retrouva face au choix le plus lourd de sa vie : élever les quatre enfants de Laure avec les deux siens, ou les voir dispersés en foyer daccueil.
Six Vous vous rendez compte, madame Dupuis ? soupira lagente sociale.
Marie ne protesta même pas. Cétait impossible de les dissoudre, de les séparer. Ils étaient frères et sœurs. Il ne fallait pas détruire ce qui restait de leur famille. Paul laida, trouva un avocat, garda les enfants pendant quelle naviguait dans la paperasse. Toute la cour, même la concierge, se mobilisa.
Tu nes pas seule, Marie. Laisse-moi taider, dit Paul un soir, effaçant ses larmes avec maladresse.
Les mois passèrent. Lorganisation quotidienne relevait du miracle, mais les enfants grandissaient, soudés comme les doigts dune même main. Marie, dans ses nuits dangoisse, se rappelait les phrases de sa grand-mère et les reprenait à son compte, murmurant aux ombres du passé. Malgré les épreuves, ils formaient un clan, une petite république de tendresse où chacun savait à qui se confier.
Et ce matin de mai, alors que Sacha apparaissait, débraillée, sale, la minette famélique serrée contre le cœur, les voisins ricanaient, hochaient la tête :
Marie va te mettre dehors, toi et ce chat ! Elle est couvert de gale, regarde ! Laisse-le !
Jamais ! défia Sacha, le visage buté.
Maxime, le grand frère, se dressa près delle.
Ce jour-là, Marie Dupuis devait emmener tous les enfants au Jardin des Plantes. Elle sactivait déjà, sourire retrouvé, un peu de rouge aux lèvres, un coup de brosse dans les cheveux, déterminée à leur offrir une journée douce. Elle capta son reflet dans la glace et, pour la première fois depuis des mois, se trouva presque belle malgré la fatigue, malgré tout.
À la porte, la voisine lança dun ton goguenard :
Ce matin, il y en a une qui tattend dehors Bonne chance !
Sacha courut à sa rencontre.
Maman ! Regarde, elle est magnifique, hein ?
Que pouvait répondre Marie à cela ? Rien. Elle attrapa la chatte, lexamina longuement, puis soupira.
On oublie le Jardin des Plantes. On va chez le vétérinaire. Maxime, tu sais où en trouver un ici ? On y va !
Et ce fut, malgré tout, une journée magnifique. Les enfants niraient pas voir les lions du zoo, non : ils avaient désormais leur propre tigre. Dans quelques mois, la minette pelée et craintive deviendrait le plus doux, le plus effronté des chats, semant une nouvelle pincée de bonheurune goutte de plus dans locéan de la famille Dupuis.
Et personne ne sétonnerait, pas plus Marie que ses enfants ; il y avait là la certitude tranquille que, là où il y a de lamour, il ny en a jamais trop.