Gloire à Toi, Seigneur ! Je l’attendais depuis si longtemps ! – La grand-mère, respirant avec peine, avait pourtant le visage rayonnant d’un bonheur authentique. Doucement, elle caressa le visage de son petit-fils de ses mains sèches, puis les laissa retomber sur la couverture.

Merci mon Dieu ! Je tai attendu ! soufflait ma grand-mère entre deux inspirations, mais son visage irradiait une joie profonde. Ses mains fines et sèches caressaient doucement mon visage avant de retomber sur la couverture.

Mamie, repose-toi un peu, je ten prie, disait-je. Demain on aura toute la journée, on discutera à loisir.

Non, Clément, murmura-t-elle avec un sourire triste. Je nai demandé à Dieu quune chose : te revoir. Je nattends plus rien dautre je tai vu, je tai pressé dans mes bras. Je vais fermer les yeux quelques instants, ensuite on parlera. Elle referma doucement ses paupières. Madeleine, offre quelque chose à manger à Clément, il est fatigué du voyage.

Ma grand-mère allait mal. Elle savait que le temps lui était compté. Jétais son unique famille, tout comme elle létait pour moi. Mes parents sétaient, au fil des ans, résolus dans leurs travers, sacrifiant dabord les petites choses, puis les meubles, puis lappartement. Finalement, ils sétaient eux-mêmes perdus. Ma grand-mère, elle, avait réussi à me soustraire de ce naufrage, mavait poussé à finir le lycée, mavait convaincu de passer mon permis de conduire, et mavait laissé partir au service militaire. Aujourdhui, elle maccueillait. Ce nétait pas la rencontre quelle aurait souhaitée, mais elle navait pas eu le choix.

Pendant que Madeleine sa voisine et amie de toujours me servait à dîner dans la cuisine, ma grand-mère, les yeux clos, cherchait en elle les mots justes, ceux qui toucheraient mon cœur et ma raison. Sa mémoire devenait confuse, mais sa main caressait toujours Simone, sa vieille chatte grise qui ne lavait plus quittée depuis des jours, sentant la fin approcher.

Enfin, elle mappela :

Clément, approche.

Quand je massis près delle, elle parla tout bas :

Jaurais aimé connaître tes enfants, Clément, mais il semble que le destin en ait décidé autrement. Tu restes seul, et la solitude, ça nest simple pour personne. Si une bonne fille croise ton chemin, ne la laisse pas filer ; choisis-la pour la vie, car la vie nest jamais facile. Ne laisse jamais entrer la paresse ou la folie du vin dans ta maison ! Celui qui y succombe perd tout, et cest toute la famille qui en souffre. Les chemins sont nombreux, Clément, choisis bien le tien.

Elle fit une pause, reprit son souffle, puis continua :

Jai mis lappartement à ton nom, tu pourras y inviter ta future épouse. Pour mes funérailles, tout est prévu, Madeleine te montrera où cest. Il reste un peu dargent, sur la carte, tu auras de quoi commencer. Prends soin de Simone, ne labandonne pas. Elle est intelligente, pleine de tendresse. Cest toi qui me las rapportée, tu ten souviens ? Voilà, je crois que jai tout dit Va te reposer, moi aussi je vais dormir, je suis fatiguée.

Le lendemain matin, ma grand-mère ne se réveilla pas.

Jai trouvé du travail, mon ami Alexis mayant recommandé auprès dune entreprise dinstallation de fibre optique. Nous étions six dans léquipe, à tirer des câbles et raccorder de nouveaux abonnés à travers Paris et les alentours. Le travail était physique, mais la paie correcte en euros, et le sentiment daccomplissement compensait tout.

A la maison, Simone mattendait chaque soir. Elle aussi peinait à se remettre du départ de ma grand-mère. Elle avait cessé de manger, passant ses journées recroquevillée sur le vieux fauteuil préféré de Mamie, fixant lentrée comme si elle attendait le retour de sa maîtresse.

Je parlais beaucoup à Simone, la prenais sur mes genoux, lui racontais ma journée, lui présentais mes meilleures trouvailles Mais cest un mois plus tard quelle a vraiment réagi.

Cest arrivé le jour de ma première paie. Tradition oblige, les collègues exigeaient que je « paie mon coup ». Je les ai invités dans un bistrot du quartier : on a bien mangé, bien rigolé. Je suis rentré tard, lesprit un peu embué. Simone mattendait sur le seuil. Jai eu du mal à la regarder dans ses grands yeux verts, si compréhensifs. Elle ne men voulait pas, mais quand elle comprit mon état, elle miaula tristement et alla se réfugier sous le canapé.

Tu comprends, Simone Je ne pouvais pas refuser, ce sont eux qui mont aidé à trouver du travail Pourquoi avais-je limpression de mexcuser non devant la chatte, mais devant ma grand-mère ?

Le lendemain, Simone est de nouveau venue à ma rencontre et, voyant que tout allait bien, sest frottée contre mes jambes, ronronnant à perdre haleine. Elle a bien mangé et a passé la soirée à me suivre dans tout lappartement, finissant par se coller contre moi au coucher, posant sa tête sur mon épaule.

Tu comprends tout, hein murmurais-je, la caressant. Mais ne tinquiète pas, je suis grand maintenant, je réponds de mes actes. Ce que je crains, cest lalcool Tu sais, ça a détruit mes parents. Et au boulot, cest toujours lexcuse pour boire, pour se réchauffer, fêter la moindre chose, chaque vendredi Je refuse du mieux que je peux, mais je sens déjà que ça change la façon dont ils me regardent. Je finirai par changer de travail, mais pour faire quoi ? Jai toujours voulu être routier, conduire un poids lourd, mais avec mon permis, on ne veut pas de moi pour le moment

Un vendredi soir, nous étions encore tous au bistrot. Les autres, bien éméchés, riaient haut et fort. Je navais que de leau gazeuse devant moi. La serveuse, une jeune fille à peine sortie de ladolescence, passait prendre commande. À chaque fois, mes collègues lappelaient à leur table, la chambraient ; le chef déquipe, un peu trop ivre, la agrippée au bras. Affolée, elle tenta de se dégager, en vain.

Lâche-la, dis-je en me levant.

Un silence lourd tomba sur la tablée : sopposer au chef déquipe, cétait impensable ! Surpris, il relâcha la jeune fille, qui put séloigner, jetant vers moi un coup dœil inquiet.

Le patron du bistrot, un homme massif en tablier blanc, vint calmer le jeu. À son arrivée, les gars se levèrent pour partir, non sans me lancer des regards noirs.

Reste un peu, toi, me dit le patron, qui se présenta : Marcel. Laisse-les saérer, ils finiront par comprendre Mais franchement, pourquoi tu traînes encore avec eux ? Tu ne bois jamais, je tai vu.

Cest léquipe On travaille ensemble, on sort ensemble

Laisse tomber. Ce nest pas une vie ça, surtout avec des gars comme ça. Lucie, ma fille, prépare-nous un thé, sil te plaît. Ça me fera une pause.

Votre fille ? demandai-je, regardant la jeune fille séloigner.

Oui, elle maide après la fac. Il me servit un délicieux thé dans une théière de porcelaine, et nous restâmes là à discuter.

Tu vas devoir changer de boulot, mon garçon, après ce soir ils ne te lâcheront pas ou ils te tireront vers le bas. Tu as un métier ?

Jai le permis poids léger, jai conduit à larmée, je rêve dêtre routier, mais je nai pas dexpérience.

On ne devient pas routier du jour au lendemain, admit Marcel, mais jai des amis dans le milieu. Commence chez moi, sur le petit camion ; il y a des trajets en province, tu maideras, on verra après pour le poids lourd, il te faudra passer la catégorie.

Jaccepte ! répondis-je, sincèrement heureux. Ce Marcel minspirait confiance imposant, calme, bon. Et puis, il était le père de Lucie, ça ne comptait pas pour rien ! Marcel, remarquant mon regard vers sa fille, lança :

Lucie, termine pour ce soir. Merci pour ton aide. Clément va te raccompagner. Il eut un sourire bienveillant en voyant nos joues rougir.

***

Cinq ans plus tard, je conduisais mon semi-remorque sur une route blanche de givre.

Encore une trentaine de kilomètres avant darriver à la maison, où mattendaient Lucie, notre fille Marie et notre fidèle Simone, à présent vieillissante. Au bord de la route, japerçus une silhouette grelottante ; un homme, mal habillé pour la saison.

Il va finir congelé pensais-je, ralentissant à sa hauteur.

Chef ? métonnai-je, en reconnaissant avec peine mon ancien chef déquipe, lorsquil monta dans la cabine.

Il me jeta un regard trouble, lodeur dalcool devançant ses mots :

Ah cest toi Il soupira. Je nsuis plus chef, tout ça cest fini. Léquipe ? Disparue. Certains sont morts, dautres perdus, dautres encore vagabondent comme moi. Il y en a un qui est mort de froid, un autre noyé, un troisième intoxiqué. Les autres Survivent.

Il sortit une vieille flasque de sa poche, en but une gorgée, haussa les épaules :

On sen sortira, hein !

Je le déposai près du centre-ville, le regard empli de regrets devant cet homme brisé par ses choix.

En approchant de chez moi, je vis la lumière dans la cuisine : Lucie mattendait, sûrement en train de discuter avec Madeleine ou de border Marie. Non, Marie était déjà endormie, dans son petit lit, sous la photo de Mamie accrochée au mur elle aimait lui raconter ses petits tracas de lécole ou du quotidien, même si la grand-mère ne répondait pas. Les yeux sur la photo, elle retrouvait la douceur et la compréhension dun sourire aimant.

Sur le rebord de la fenêtre, Simone guettait la rue. Mapercevant, elle bondit du rebord et disparut pour venir maccueillir.

Je ne suis pas seul, Mamie, murmurais-je en souriant vers la fenêtre. Tout le monde est là, ma famille, toi aussi tu restes avec nous. Cest ça, ma route.

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