Dieu soit loué ! Je tai enfin vu ! soufflait grand-mère Lucienne, son visage illuminé dun bonheur sincère malgré la fatigue. Je sentis ses mains sèches caresser tendrement ma joue avant quelles ne retombent sur la couverture.
Repose-toi un peu, mamie, la suppliai-je doucement. Demain est un autre jour, on aura tout le temps de parler ensemble.
Non, mon petit Étienne, répondit-elle dune voix triste mais sereine, je nai demandé à Dieu quune chose : te retrouver ici, près de moi. Maintenant, je nai besoin de rien dautre. Je tai vu, je tai pris dans mes bras Laisse-moi juste souffler un peu, et on discutera. Elle ferma doucement les yeux. Madeleine, prépare quelque chose pour le garçon, il arrive juste du voyage.
Ma grand-mère était très faible, je le sentais. Elle savait quil ne lui restait que peu de temps. Nous nétions plus quelle et moi, seuls au monde. Je lui dois tout : après la disparition tragique de mes parents, engloutis par lalcool jusquà tout perdre, c’est elle qui ma sorti de la tourmente. Elle ma poussé à lécole, ma encouragé à passer le permis voiture et camion, et ma accompagné à larmée. Elle mattendait aujourdhui, mais pas comme elle laurait souhaité.
Pendant que Madeleine, notre voisine de toujours, me servait une assiette dans la petite cuisine ancienne, mamie rassemblait ses souvenirs, choisissant des mots qui, elle lespérait, me toucheraient en plein cœur. Déjà, sa mémoire la trahissait, mais elle caressait doucement Minette, sa chatte grise qui ne la quittait plus depuis quelques jours, comme si elle ressentait le grand départ qui sannonçait.
Soudain, elle mappela :
Étienne, approche. Quand je me fus assis près delle, elle murmura : Jaurais tant voulu voir tes enfants, jouer avec eux, mais on dirait que ce nest pas pour moi. Tu resteras seul, et la solitude, ce nest pas facile Si un jour une jeune fille bien se présente, ne la laisse pas filer. Choisis-la avec sagesse, pour le chemin, car la vie nest jamais douce, elle ne la jamais été et ne le sera jamais. Fuis loisiveté, linsouciance, et par-dessus tout, prends garde au vin funeste. Il en détruit plus dun, et toute la famille en souffre. Les destinations sont nombreuses, mon Étienne : choisis la bonne.
Elle sinterrompit, essoufflée, peut-être à ressasser le passé douloureux. Elle reprit : Jai mis le bail de lappartement à ton nom, tu auras un toit pour inviter ta future épouse. Jai aussi laissé de côté pour mes funérailles, Madeleine tindiquera où cest. Le reste, je tai tout versé sur ton compte, ça ira pour commencer. Prends soin de Minette, ne labandonne pas. Elle comprend tout, tu le sais bien, cest toi qui las recueillie chaton Cest tout, je crois. Va te reposer, moi aussi je vais fermer un peu les yeux.
Le lendemain matin, mamie Lucienne nouvrit plus jamais les siens…
Jai trouvé du travail comme technicien poseur de fibre optique, grâce à des copains denfance. Dans notre équipe de six, on tirait les câbles à travers toute la ville de Reims et lon raccordait les nouveaux clients. Le métier était éreintant, mais la paye environ 1850 euros par mois et la satisfaction du travail bien fait compensaient les jours difficiles.
A la maison, Minette mattendait, toujours posée sur le vieux fauteuil en velours, celui que mamie aimait tant. Depuis la disparition de sa maîtresse, ma chatte ne mangeait plus, restant là, à fixer la porte comme si elle attendait son retour.
Jessayais de la distraire, de lui parler, de la rassurer, tout en lui proposant ses friandises préférées. Mais il fallut près dun mois avant quelle ne revienne à elle.
Ce jour-là, je venais de toucher mon premier salaire. Les collègues mavaient mis au défi de fêter ça. En France, il est dusage de « payer sa tournée » lors de son premier bulletin de paie. On sest donc retrouvés dans un petit bar-brasserie, jai trinqué, et javoue, je nétais pas rentré très tôt ni totalement sobre.
En ouvrant la porte, je croisai le regard de Minette : ses grands yeux verts exprimaient tant de reproche muet que javais honte de moi. Elle miaula de façon plaintive puis séclipsa sous le canapé.
Minette, murmurais-je comme pour me justifier, je ne pouvais pas refuser. Ce sont eux qui mont aidé à décrocher ce poste et puis, lamitié, cest sacré Mais j’avais la sensation de parler plus à ma grand-mère quà la chatte.
Le lendemain, Minette maccueillit à nouveau sur le seuil, et comprenant que je n’avais pas touché un verre ce jour-là, elle se frotta à mes jambes en ronronnant. Elle mangea, me suivit jusque dans la salle de bains puis vint dormir contre mon épaule.
Tu comprends tout, nest-ce pas ? Je suis grand maintenant, tu sais… Je dois répondre seul de mes actes. On ne perd le contrôle quà cause de ça, à cause de la boisson. Je crains cet héritage familial Dailleurs il va falloir que je change de boulot, ici, le pastis coule à flots. Tous les vendredis, fêtes ou anniversaires, cest prétexte à “lever le coude”. Je refuse la plupart du temps, et on me le reproche déjà. Faut que je me trouve autre chose. Depuis gosse, je rêvais du camion, du grand routier ! Mais mes permis ne suffisent pas… Qui me confierait un camion ?
Un vendredi encore, jétais avec léquipe au café. Ils avaient chaud au cœur et à la parole après quelques verres. On avait pour serveuse une jeune fille à lair doux, jolie comme tout. Les gars multipliaient les avances, jusquà ce que le chef de chantier lattrape par le bras en riant. Elle tenta de se libérer, mais il était trop fort.
Lâche-la, Sylvain. Ma voix avait claqué. Bruit de silence. On ne sopposait pas ainsi au chef devant tout le monde. Il relâcha sa prise, surpris. Libérée, la jeune fille recula, les yeux embués dinquiétude vers moi.
Heureusement, le patron du café, grand bonhomme en tablier blanc, vint calmer le jeu dun seul regard. Les gars sortirent en maugréant, me lançant des regards noirs.
Reste un instant, gamin me lança le patron, qui sappelait Michel. Tes « amis » vont se calmer au froid, ça leur apprendra. Pourquoi tu traînes avec eux ? Tas pas lair dêtre de leur monde
On est une équipe on travaille ensemble, on samuse ensemble, répondis-je un peu gêné.
Tu vaux mieux que ça. Moi, cest Michel. Et toi, la serveuse, cest Julie, ma fille. Julie, tu veux bien nous préparer un peu de thé ?
Je suivais la jeune femme du regard.
Ta fille ?
Oui, elle maide après ses cours, expliqua-t-il. Nous dégustâmes ensemble un bon thé fumant, dans le calme. Après ce soir, ça va mal se passer pour toi au boulot. Il vaudrait mieux changer, ces types tentraîneront Tu as un autre métier ?
Jai le permis poids lourd, jai roulé un an à larmée. Jai toujours rêvé de la route, de faire du long courrier.
On ne tembauchera pas tout de suite concéda Michel mais jai des amis routiers. Commence avec moi, sur la fourgonnette, pour quelques trajets inter-villes. Après, on verra pour la catégorie supérieure.
Jaccepte ! répondis-je, soulagé. Michel avait une prestance tranquille, cétait un homme droit, et père de Julie !
Michel remarqua que mes yeux brillaient quand Julie passait dans la salle, et, esquissant un sourire, la remercia.
Julie, tu peux rentrer, chérie. Étienne va te raccompagner.
***
Cinq ans plus tard, je conduisais mon poids-lourd sur une route blanche de givre, à la sortie de Troyes. Encore une trentaine de kilomètres et je serais chez moi, à Reims, où mattendaient ma femme Julie, ma petite Marie et, fidèle au poste, notre chère Minette, vieillie mais toujours de ce monde.
Sur la bande darrêt, je vis soudain une silhouette grelotter dans une mince parka. Par politesse, je stoppai.
Sylvain ? Cétait bien lui, le chef de chantier dautrefois. Il monta péniblement, lhaleine chargée.
Ah, toi Plus de brigade, tout le monde a disparu. Certains sont morts de froid ou soûls noyés, dautres traînent, les rares rescapés font ce quils peuvent. Il sortit une flasque, se força à sourire : On sen sortira
Je le laissai à lentrée de la ville, triste pour lui. Je repensai à ses défis, sa force autrefois, aujourdhui réduite au néant.
A lapproche de mon immeuble, je levai les yeux. La lumière brillait dans la cuisine : Julie veillait sûrement, peut-être avec Madeleine, venue tenir compagnie ou jouer avec Marie. Mon cœur se serra : dans sa chambre denfant, Marie sendormait sous la photo de mamie Lucienne, à qui elle confiait ses petits secrets, sûre dêtre comprise, car sur le portrait, lon devine un regard tendre et un sourire indulgent.
Et revoilà Minette, plantée sur le rebord de la fenêtre, à mobserver. Elle descend, le fouet dressé, pour me saluer à la porte.
Je ne suis plus seul, mamie Lucienne, murmurais-je en jetant un regard doux vers la fenêtre. Tout le monde est à la maison, ensemble, et toi, tu restes avec nous Cest ça, mon vrai chemin.
La vie ma enseigné que ce ne sont pas les routes que lon prend qui comptent, mais ceux qui attendent quon rentre.