Galine rentre des courses et commence à ranger les provisions. Soudain, elle entend des bruits étran…

Geneviève revenait de la boulangerieen traînant un caddie plein de victuailleslorsquelle commença à ranger ses courses sur la table de la cuisine. Soudain, dans la chambre de son fils et de sa belle-fille, elle entendit un vacarme étrange. Maison pourtant tranquille, elle se dirigea sur la pointe des pieds pour voir ce quil se passait.

Manon, tu vas où avec cette valise ? demanda Geneviève, interloquée en voyant sa belle-fille faire les bagages.

Je je men vais ! sanglota Manon, les yeux rougis.

Tu pars ? Où ça ? Mais enfin, il sest passé quoi ? sétonna Geneviève.

Sans un mot, Manon lui tendit une lettre. Geneviève louvrit, lut et fut saisie. Pas besoin dêtre devin pour comprendre.

Tout avait si bien commencé. Paul avait ramené Manon chez ses parents, dans un petit village du Poitou. Geneviève, la mère, était ravie : son fils, la trentaine bien entamée, sétait enfin décidé à se marier. L’air de la campagne avait fini par le rattraper. Cétait lassurance davoir un coup de main pour la retraite, et que la maison familiale ne tomberait pas dans loubli.

La ferme tournait bien, Geneviève était la reine du logis. Depuis que le père était partipaix à son âmela maison avait tenu bon et le terrain aussi. Le vieux sétait épuisé à la tâche pour tout laisser en bon état à sa petite famille. Geneviève aurait bien voulu donner un frère ou une sœur à Paul, mais la nature navait pas suivi. Avait-elle trop foré la terre ? Trop porté de seaux deau ? Quoi quil en soit, le sort en était jeté. Elle avait fini par apprendre à manier le tracteur, à labourer comme personne du canton !

Manon, elle, était fluette, dix ans de moins que Paul à vue dœil. Toute timide, un brin fragile. Geneviève se revoyait, elle aussi débarquée de la grande ville avec trois chemises dans une petite valisele strict minimum. Mais bon, Paul avait choisi, cétait son droit ; et puis, la petite était orpheline. Finalement, cétait peut-être mieux ainsi.

Toutes les filles du village enviaient Manon. Elle avait décroché le beau parti. Paul, solide, bourru, sacrément droit dans ses bottes. Même après le mariage, la gente féminine se pavanait, louchant du côté du jeune marié. Sauf que lui, depuis quil avait sa Manon, fonçait de la ferme au foyer dès quil le pouvait, puis, rapidement, trois enfants : deux garçons et une fille.

Quand la plus petite avait cinq ans et laîné dix, Paul annonça quil partait à Paris avec un copain pour gagner plus. Lair de la ferme, cétait bien, mais largent, cétait mieux.

Tu manques de quoi, enfin ? soffusqua Geneviève. Deux salaires, la pension de ta mère, des réserves à ne plus savoir quen faire. Tu veux nous laisser lexploitation ? Je commence à me faire vieille, moi

Jen ai ras la casquette de tondre et biner, maman ! À Paris, je pourrais installer tout le monde, ça fera de meilleures écoles pour les enfants, et la maison, il est peut-être temps de la vendre Tu viendras avec nous.

Mais on a une école ici-même, protesta Manon.

Tes citadine, voilà tout. Tu te plairas là-bas, termina Paul.

Citadine Jai grandi à lorphelinat, alors tu sais, la ville ou la campagne Mais ta mère, elle a besoin de toi. Et nous trois dans Paris avec les enfants, tu timagines ?

Paul trancha, la discussion était close. Manon se fit belle, sur linsistance de son mari, avala ses larmes. Geneviève et elle, cétait devenu la grande entente. Geneviève la couvait comme sa propre fille, surtout après larrivée des petits-enfants. Cétait à se demander si Manon nétait pas vraiment sa fille, dailleurs ! Manon avait adopté sa belle-mère à tel point quelle lappelait « maman » dès les premiers temps.

Puis un matin, Paul partit à Paris, direction la grande aventure. Il écrivait des lettres, pas de portable à lépoque. Il revint six mois après, la valise remplie de cadeaux, laissa un peu de tunes, puis repartit. Il écrivit de moins en moins, le copain de Paul était revenu au village, lui. Sa femme raconta un jour à Geneviève que Paul sétait installé avec une Parisienne bien dotée, rencontrée pendant des travaux chez elle. Il sy la coulait douce, et sans boulot, en plus ! Geneviève garda ça pour elle, va savoir si cétait vrai, mais les rumeurs commencèrent à courir. Un jour, Manon était toute pâle, empaquetait ses affaires.

Tu vas où ? demanda Geneviève.

Manon tendit le mot, un vrai torchon griffonné.

« Manon. Désolé, jai rencontré quelquun dautre. La maison me reviendra après maman. Allez, va-ten, tu as le temps de rebondir et de toccuper des enfants. Voici un peu dargent pour commencer. Pour la suite, débrouille-toi. Paul. »

Il a filé. Eh bien, quil reste là-haut ! lança Geneviève. Il est hors de question que tu emmènes les enfants ailleurs. Ils sont chez eux ici, et moi jai besoin de toi. On ne bougera pas dici. Il ne vous mettra jamais dehors. Jamais !

Quelques mois plus tard déboula Paul, accompagné de sa nouvelle épouse perchée sur des talons, dans une voiture flambant neuve. Il ne sattendait visiblement pas à voir les enfants dans la maison maternelle. Sa fille, déjà adolescente, courut vers lui en pleurant, le grand garçon savança sans un mot. Paul tenta de lui ouvrir les bras, mais le garçon attrapa sa sœur et séloigna avec elle, suivi du cadet.

Ce nest pas un père, cest un traître. Au boulot, les gars ! lança-t-il.

Paul les regarda séloigner. Son aîné monta dans le vieux tracteur et partit retourner le champ de pommes de terre derrière la ferme. Les deux autres nourrissaient désormais des lapins : le cheptel sétait agrandi, lexploitation tournait mieux que jamais, et son fils navait jamais eu lair aussi occupé.

Et leur mère ? Elle sest sauvée, ta tout laissé, toi, gronda Paul à Geneviève.

Ne parle pas trop vite, chacun son choix. Manon sappelle Manon, tu te souviens ? Elle rentrera du boulot tout à lheure. Mais dis donc quest-ce qui vous amène, tous les deux ?

On est venus te voir pour quon règle une affaire, répondit Paul.

Parle et fiche-moi la paix avant que Manon revienne. Tu tiens à te faire cuisiner ?

On veut que tu vendes la ferme et que tu tinstalles près de nous dans le Val-de-Marne. On tachètera un logement, tu ne manqueras de rien. On a même déjà un acheteur.

Les enfants, ils deviendraient quoi ? Plus personne ne veut bien y répondre, pas vrai ?

Ils viendront à Paris avec Manon, un logement à louer, des écoles à foison, plus dopportunités…

Les opportunités, cest bien beau, mais ils nen veulent pas ! Sinon, ils seraient déjà partis siffla Geneviève. Eh bien, réfléchissez, mais je ne suis pas propriétaire ici.

Mais enfin, maman, tu ne vas pas dire ça !

Cest le moment que choisit Manon pour rentrer.

Tiens, du beau monde !

Manon, en dix ans, avait pris de lassurance. Bien habillée, coiffure tendance, boucle doreille en perle héritées de sa belle-mère : la vraie élégance provinciale ! Geneviève la trouvait plus jolie que jamais. Comparée à la nouvelle compagne de Paul, la messe était dite : il en resta bouche béejusquà recevoir un coup de coude cinglant.

Bon, maman, tu mets la table, ou faut tout faire ici ? lança Manon avec un brin de malice.

Le monsieur venait de partir, il na plus rien à dire ici. Merci, mon fils, pour ce beau clin dœil au passé. Madame, bonne route, jespère quon se croisera pas !

Paul laissa un bout de papier sur la table : un numéro de téléphone. Il sortit, la voiture dérapa sur le gravier.

Le temps passa. Paul revint, cette fois pour dire adieu à sa mère. Les enfants étaient tous grands maintenant, laîné déjà papa. Ils échangeaient à peine quelques phrases avec lui, la cadette, elle, ne lapprocha même pas.

Manon. Les enfants sont grands. Jai ma maison ici, je reviens. Je veux vivre ici. Tu restes si tu veux, sinon je ne te retiens pas.

Manon alla chercher calmement les papiers dans le tiroir du buffet. Geneviève, des années auparavant, avait mis la maison à son nom à Manon. Sur les papiers, juste la date du fameux mot de Paul. Paul partit sans un mot. Manon ne le retint pas. Elle, elle avait ses enfants, et déjà des petits-enfants.

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