Aujourdhui, jai ressenti le besoin de consigner dans mon journal cet épisode étrange qui nous poursuit depuis câteva jours. Ma femme, Amélie, et moi venons de contracter un prêt immobilier pour un superbe appartement, tout neuf, situé dans un quartier moderne de Lyon. Limmeuble est encore en travaux, à peine quelques familles ont commencé à sinstaller.
À peine installés, ma grand-mère, Solange, a décrété dun ton solennel : « Il faut absolument bénir cet appartement ! Personne n’y a jamais vécu, comment rester sereins sans la bénédiction du Bon Dieu ? » Ma mère, Camille, a renchéri avec enthousiasme : « Cela va attirer bonheur, joie et prospérité dans notre nouveau foyer. » Amélie et moi, un peu sceptiques, avons fini par céder sous la pression familiale, et lon a décidé dorganiser une bénédiction.
« Cest indispensable », répétait Solange dun air convaincu. À la date et à lheure choisies, la sonnette a retenti : un prêtre, lair sérieux, les cheveux poivre et sel et la barbe fournie, est apparu sur le pas de la porte. Autour du cou, une imposante croix dorée pendait sur une grosse chaîne, dans la main droite une petite boîte dencens, dans lautre un sac usé. Chacun de nous a reçu une bougie ; le prêtre nous a expliqué le déroulement du rituel avec une voix grave.
« Mes chers enfants », a-t-il commencé, « tenez votre bougie allumée et suivez-moi en silence. » Nous nous sommes conformés, nous attendant à une cérémonie digne et mystique. Mais lorsque mon père a voulu allumer la bougie, rien à faire : elle crachotait, dégageait de la fumée, refusait obstinément de sallumer malgré tous nos efforts. Plusieurs essais plus tard, embarrassé, le prêtre a rassemblé précipitamment ses affaires et les a fourrées dans son sac.
« Filez dici, partez vite, il y a forcément quelque chose de mauvais ici », a-t-il lancé, aussi surpris que nous. Sa voix tremblait d’une urgence incompréhensible. Il a attrapé sa besace et a quitté notre appartement dun pas pressé, nous laissant là, perplexes et un peu inquiets.
Amélie, un sourire ironique aux lèvres, a murmuré : « Quel drôle de prêtre, et quelle bougie bizarre On dirait que maintenant, sa bougie brûle parfaitement bien. » Ma mère a tenté de désamorcer la gêne : « Peut-être quil avait simplement passé une mauvaise journée, ça expliquerait léchec du rituel », plaisanta-t-elle.
Quant à moi, jai pensé, non sans ironie : « Il parle bien, mais finit par prendre la fuite. Sans doute quà lendroit où il va, il ny a pas de connexion internet » Je tentais de trouver un peu dhumour dans cet événement invraisemblable. Après tout, où pourrions-nous vraiment fuir ? Nous voilà liés à ce lieu pour au moins quinze ans, entre le crédit et toutes les factures, pour un bon paquet deuros !
« Bon, est-ce quon reste ici ou on cherche un autre prêtre ? » La voix décidée de ma grand-mère nous a ramenés à la réalité. Il nous fallait choisir : accepter la situation ou persévérer dans la quête dune bénédiction pour notre nouveau nid lyonnaisCette simple question a flotté dans lair, lourdement, avant que chacun éclate de rire. Létrangeté de la situation venait de désamorcer la peur, comme si le rire lavait ce malaise épais. Ma grand-mère, pourtant, ne lâchait pas prise : « Eh bien, au moins débarrassons-nous de ces bougies maudites, et allumons plutôt la cafetière ! La caféine, cest la meilleure des bénédictions modernes, foi de Solange ! »
Dans la cuisine, leau chantait dans la bouilloire, le parfum du café embaumait le salon. Nous nous sommes tous installés autour de la petite table, nos tasses à la main, le regard complice. Amélie a murmurés, mi-moqueuse, mi-attendrie : « Peut-être que la vraie chance, cest dêtre ensemble, même si tout ne va pas comme prévu. »
Dehors, le soleil déclinait sur les grues du quartier neuf. Notre appartement résonnait des voix familières et, malgré les bougies capricieuses et le prêtre affolé, je me suis senti étrangement apaisé.
Solange a levé sa tasse, solennelle : « À notre maison, alors. Et à toutes les frayeurs qui, finalement, nempêchent pas de vivre heureux. »
Et cest ainsi, sans encens ni grande bénédiction, que notre foyer a reçu sa toute première et sans doute la plus sincère dose de bonheur.