Salut, ma chère ! Amélie a tiré une chaise à côté de moi. On ne sest pas vues depuis une éternité. Comment tu vas ?
Salut, Amé, ai-je répondu dun air distrait. Tout va très bien.
Tu es sûre ? Tu fuis mon regard Elle ma dévisagée, attentive. Cest encore Rémi qui ta fait une scène ? Quest-ce quil ta sorti, cette fois ?
Oh, arrête, tu dramatises ! Jai levé les yeux au ciel, regrettant franchement davoir mis les pieds dans ce café. Tout va bien, vraiment. Avec Rémi, on vit une histoire parfaite. Il est attentionné, gentil, vraiment. Allez, clôturons ce sujet.
Sans même attendre la suite des recommandations indignées de mon amie, je me suis éclipsée, abandonnant mon millefeuille à moitié entamé. Je refusais découter qui que ce soit, persuadée, naïvement, quon me jalousait.
Rémi était Tellement fascinant. Élégant, aisé, prévenant. Certes, il avait parfois des exigences bizarres. Par exemple, il mavait formellement interdit de me teindre les cheveux en blond clair.
Ça avait été notre première vraie dispute. Frôlant la rupture, tout ça à cause dun détail !
Jétais allée chez le coiffeur pour rafraîchir ma coupe. Mon coloriste, persuadé que jétais une vraie blonde dans lâme, avait réussi à me convaincre. Résultat : je suis rentrée à lappartement avec une chevelure platine.
Rémi est devenu livide de rage. Il a lancé un livre à travers la pièce, celui quil lisait calmement sur le canapé linstant davant. Il a enchaîné les paroles blessantes et exigé que je redevienne brune. Immédiatement. Les blondes nétaient pas les bienvenues chez lui : voilà.
En pleurant, jai filé chez un autre coiffeur du quartier. Malgré leurs tentatives de me retenir la couleur mallait à ravir ils mont rattrapé mon brun dès que je me suis effondrée en larmes.
Rémi, le lendemain matin, ma simplement offert un bracelet en or, comme pour compenser.
Et puis, une obsession étrange : linterdiction de porter du blanc. Rouge, bleu, vert, nimporte quelle couleur sauf celle-là. Un jour, jai rigolé sur la couleur de ma future robe de mariée, et il a eu un regard si glacial que je nai plus osé aborder le sujet.
Sauve-toi de là ! suppliait Amélie, la voix pleine dinquiétude. Sauve-toi pendant quil en est encore temps. Aujourdhui tu ne dois pas porter de blanc, demain ce sera quoi ? Tinterdire de sortir ? Même sil semble “génial”, tu ferais mieux de trouver quelquun de plus équilibré
Chacun ses petites manies, haussais-je les épaules. On est sérieux, lui et moi. On veut même un enfant. Rémi rêve dune fille quil appellerait Angélique. Et toi, tu me dis de partir
Je naurais jamais dû ignorer ses conseils. Amélie avait perçu létrangeté de Rémi bien avant moi. Et bientôt, jen ai eu la preuve.
Il y avait une pièce interdite dans lappartement, toujours fermée à clé. Un jour, sur le ton de la plaisanterie, jai lancé :
Dis, tu ne serais pas un lointain cousin de Barbe Bleue ?
Tinquiète pas, a-t-il ri, mais non, je ny planque pas les corps des ex-femmes.
Fin de la discussion. Jusquà ce que, un jour, je rentre plus tôt de la fac, le dernier cours ayant été annulé. Rémi devait être à la maison, pourtant il semblait avoir disparu. En passant devant la porte de la pièce interdite, jai entendu un murmure. Jai entrouvert et, par la fente, une vision glaçante ma saisie.
Un gigantesque portrait de femme occupait tout un mur. Rémi, agenouillé devant, murmurait des paroles que je distinguais à peine.
La femme souriait sur la toile, tendant les bras à quelquun. Mais ce qui ma bouleversée, cest sa ressemblance frappante avec moi. Seule la couleur des cheveux différait : elle était blonde.
Attends encore un peu, Angélique Bientôt, nous serons enfin réunis.
Jétais pétrifiée, prête à tout révéler en fracassant la porte, mais jai été stoppée net par ses mots suivants :
Elle me donnera une fille, elle men donnera une, jen suis sûr. Alors, ton âme pourra habiter ce petit corps. Nous serons ensemble à nouveau. Je prendrai soin de toi, et quand tu grandiras, on pourra saimer à nouveau.
« Il est fou ! »
Cest tout ce qui ma traversé lesprit. Jai fui, paniquée. Mes amies avaient raison, mille fois raison. Mais maintenant ? Comment échapper à ce maniaque ? Que faire, dautant que jétais enceinte, bien quil soit trop tôt pour que qui que ce soit puisse le dire.
Mes parents vivaient loin, mon seul vrai soutien ici, cétait Amélie. Cest donc chez elle que je me suis réfugiée.
Je naurais jamais imaginé Rémi capable dun truc pareil, murmurais-je, les poings crispés. Si je ne lavais pas vu de mes propres yeux, jaurais juré quil était parfait !
Bois de leau, dit Amélie en me tendant un verre. Jai avalé machinalement. Tu vas faire quoi, alors ? Tu restes avec lui ?
Jamais ! Jai secoué la tête. Il me fait peur. Jai peur pour ma vie et celle de mon bébé. Jai esquissé un sourire amer. Au moins, je comprends maintenant ses interdits : il voulait que je lui ressemble, à elle.
Tu as eu de la chance de découvrir ça avant le mariage. Amélie était pragmatique. Il ne sait pas que tu es enceinte ?
Je voulais lui faire la surprise…
Parfait. Tu lui dis que tu pars pour un autre. Tu prends le premier train, tu te caches. Elle a soufflé, épuisée pour moi. Le mieux serait que tu rentres chez tes parents. Tu tinscriras à la fac locale, tu te reconstruiras, loin de lui.
Je crois que cest ce que je vais faire.
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Ces six derniers mois furent un cauchemar, mais surtout sur le plan moral. Le déménagement, les explications avec mes parents… Les études, jai dû abandonner à cause de la grossesse jamais je naurais pu avorter, le bébé ny était pour rien. Dailleurs, cétait une fille, comme Rémi laurait voulu.
Contre toute attente, il ma laissée partir sans résistance, se contentant de me mettre en garde de ne pas trop parler. Il na même pas cherché à savoir où je comptais aller, comme si tout cela lui importait peu, finalement.
Parfois, au creux de la nuit, je me demande si jai fait ce quil fallait. Si jaurais dû lui dire pour lenfant. Ce soir encore, après avoir couché ma petite Angèle, jétais debout devant la fenêtre, perdue dans mes pensées.
On a frappé à la porte. Cétait le livreur avec mon dîner. Je nai jamais appris à cuisiner. Après avoir mangé, je me suis installée avec mes cours, décidée à reprendre mes études coûte que coûte.
Mais les lettres commençaient à se brouiller, ma tête tournait Jai tenté dattraper mon téléphone pour appeler le SAMU, mais mes mains ne me répondaient plus. Incapable de bouger, jai vu, juste avant de sombrer, Rémi dans la chambre, serrant Angèle contre lui avec une infinie tendresse.
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À mon réveil, jétais à lhôpital. Ma mère avait eu la bonne idée de venir me rendre visite ce jour-là.
La police a bien essayé de retrouver la fillette. En vain. Rémi sétait évaporé avec Angèle.
Ce nest que deux ans plus tard que jai reçu une photo : Rémi, souriant, tenant dans ses bras une belle fillette aux cheveux dorPendant des semaines, j’ai vécu dans un brouillard. La police parlait dune fuite à létranger, les enquêteurs murmuraient enlèvement parental, mais je savais, au fond de moi, que lhistoire était bien plus étrange que cela. Le portrait de la femme blonde me hantait chaque nuit ; son sourire figé m’étreignait dans mes cauchemars. Amélie est restée à mes côtés la seule présence stable au milieu du vide.
J’aurais pu m’effondrer. J’ai préféré me battre.
De la petite Angèle, aucune trace. Rémi avait effacé toute piste, jusquà me faire douter de ma propre réalité. Pourtant, la douleur était là, aiguë, tranchante, bien réelle. Alors, je me suis accrochée à sa minuscule peluche lapin, seule relique de mon enfant.
Le temps a passé. Mes études ont repris, la routine a petit à petit camouflé les cicatrices. Je vivais, sans y croire vraiment. Mais jamais je nai laissé tomber. Tous les mois, jenvoyais une lettre à la police, un signalement à Interpol, un coup de fil au moindre indice, à la moindre silhouette de fillette dans la rue, une blonde, une brune, peu importe.
Et puis, un soir de mai, il y a eu ce coup de fil. Une voix hésitante au bout du fil, un accent de la frontière suisse : « Madame, une enfant correspondant à la description donnée vient dêtre recueillie à lhôpital de Lausanne. »
Jamais je nai pris une valise aussi vite. Ma mère ma serrée fort, Amélie a pleuré de soulagement.
Dans la chambre dhôpital, Angèle dormait, paisible, minuscule, des cheveux bruns en bataille. Une infirmière a posé une main sur mon épaule. « Elle va bien. Elle a juste beaucoup pleuré, mais elle va bien. » On ne parla pas de Rémi, ni du bracelet en or retrouvé à son poignet. Juste, une fillette, une maman, des retrouvailles.
En quittant la chambre, jai croisé dans le couloir une femme dentretien qui ma souri, un sourire trop large, trop lumineux, des cheveux blond platine. À sa manière, elle ma soufflé : « Prenez soin delle, elle a la chance davoir une mère qui laime pour elle-même. »
Je nai jamais su ce quétait devenu Rémi. Mais le soir, lorsque jobserve Angèle dormir, je retiens cette leçon : certains secrets ne se transmettent que si on les laisse grandir dans lombre. Moi, jai choisi la lumière pour ma fille.
Et quand elle me demande pourquoi je naime ni le blanc ni lor, je souris simplement, et je lui réponds : « Parce que cest nous deux, mon cœur, qui choisissons nos couleurs. Rien ni personne ne pourra jamais en décider autrement. »