Jai trente-huit ans et, depuis deux ans, je vis avec un homme de cinq ans mon aîné. Philippe a déjà été marié ; il a deux enfants, et son ex-femme, Eugénie, sans emploi, le sollicite chaque soir pour de largent ou de laide, comme si le crépuscule transformait ses besoins en échos insistants.
De mon côté, je nai jamais été mariée, je nai pas denfant. On me dirait sans doute que je ne peux saisir ce que sont réellement les enfants, la famille pourtant, je comprends parfaitement tout cela. Je comprends, aussi, ce trouble lancinant : vivre avec un homme qui est toujours à moitié ailleurs, avec une femme du passé qui sefforce de le ramener vers elle.
Eugénie, lombre insistante, semble vouloir raviver la flamme. Elle appelle chaque jour, telle une cloche obsédante, prétextant que quelque chose ne va pas. Et Philippe, ensorcelé, quitte notre appartement de Lyon juste après le travail pour disparaître dans la brume du soir, ne rentrant quà lheure où les réverbères vacillent. Même Noël ne nous appartient pas. Lorsque nous essayons de le célébrer, un autre appel interrompt la magie et, encore une fois, Philippe sévanouit dans cette étrange parenthèse, à la recherche dun passé inachevé.
Mais pourquoi, dans ce rêve absurde, Philippe se précipite-t-il chaque fois chez elle ? Sa famille, ses amis, un univers de visages familiers peuplent les ruelles pavées autour de nous à Lyon ; tout semble rapproché, étroitement imbriqué une toile proche, inextricable. La réponse est là, limpide comme leau du Rhône : son ex-femme réclame son retour.
Jen ai assez de ce manège, de cette boucle sans fin où tout se répète. Mais que faire ? Demander un divorce dans ce rêve étrange, où nous ne sommes même pas mariés ? Tenter de parler à Philippe ne mène à rien, les mots senvolent comme des bulles de savon, éclatant sans trace dans lair tiède du soir lyonnais? Ou bien, faire le ménage dans ma propre existence, écarter le rideau et respirer lair pur de laube ? Cette nuit-là, en regardant Philippe sortir une fois de plus, son dos absorbé par la pénombre du couloir, jai compris : je navais rien à attendre dun homme en équilibre entre deux mondesle passé dEugénie, le présent en ruine avec moi.
Alors, jai allumé toutes les lumières. Jai enfilé mon manteau jaune soleil, celui quil trouvait trop voyant. Jai pris mon sac, laissé la clé sur la table et, sans un bruit, jai descendu les escaliers. Dans la rue, les volets souvraient doucement sur un nouveau matin. Je me suis promis : désormais, je serai lhéroïne de ma propre histoire, où personne nappelle sans invitation et où chaque crépuscule promet une liberté nouvelle.
La ville séveillait et, pour la première fois depuis longtemps, jétais heureuse de marcher seule dans ses rues.