FIFA : Le phénomène du football virtuel qui passionne les amateurs français

Fifille

Tu as vu comment elle sest sapée, celle-là ! Les gens normaux vont bosser le matin, comme il faut, mais elle ? Où elle croit aller, dans son pantalon blanc, avec toute cette boue ?

Mais tu sais bien, elle ne marche jamais à pied, celle-là ! Toujours fourrée dans sa voiture ! Un car, à la taille de son truc !

Quon dise merci quelle soit au moins habillée ! Tas vu ce quelle a autour du cou ?

Non, il y a quoi ?

Un tatouage ! Voilà ce quil y a ! Qui fait ça, franchement ? On dirait une ex-taularde, jte jure ! Elle est jeune, et déjà couverte de dessins ! Si sa mère voyait ça Ah, il ny a plus aucun contrôle une âme perdue, tu parles

Le banc près de lentrée de limmeuble bourdonnait, suivant Héloïse des yeux.

Après tout, pourquoi ne pas tailler une bavette si les sacs de courses sont déjà posés à leurs pieds et quon na pas trop envie de rentrer à la maison où il ny a rien dautre quune routine sans fin ? Autant souffler un peu, car cest toujours la même rengaine Les enfants petits ou grands, la cuisine, le ménage Et où est la joie, à part les rares fêtes, hein ? On nen trouve pas souvent, de la joie, dans la vie ordinaire. On la troque contre les préoccupations, les pensées comment nourrir les enfants, les aider quand cest la galère Comment gâter un peu les petits-enfants, trouver un peu de bonheur en leur embrassant la tête chaude. Cest tout ce quil reste : eux, ces petits Et encore, tout le monde na pas cette chance. Tenez, Germaine, ses enfants lui ont dit de ne même pas espérer être grand-mère, parce que cest plus à la mode davoir des gamins, non non : la mode, cest les voyages, profiter et se soucier de rien. Comment elles y arrivent ? Sûrement comme Héloïse, la fille de Nathalie, là.

Pourtant, elle était bien, cette gamine, avant ! Sage à lécole, polie avec tout le monde. Mais maintenant ? Depuis que sa mère est partie, elle ne fait plus attention à rien. Elle traîne partout, toute la journée, ne travaille pas Encore, si elle étudiait ! Mais non ! La fille dYvonne racontait quHéloïse sest lancée dans un drôle de business : elle tatoue les gens ! Elle a même ouvert son propre salon, imagine un peu ! Où va-t-on ?

Il y a quelques années, quand son père a réapparu, on pensait quil la remettrait sur le droit chemin. Quil lui donnerait des conseils. Résultat ? Il lui a acheté cette grosse bagnole, qui prend la moitié du parking, puis il sest tiré en la laissant se débrouiller. Et elle na que vingt ans à peine ! On laisse une gamine comme ça toute seule ? Elle pourrait ramener nimporte qui chez elle ! Résultat, elle perdrait lappart hérité de sa mère, et sa satanée voiture dont tout le monde se plaint.

Eh bien, la voilà partie ! Mais pour aller où ? Pour quoi faire ? Allez savoir ! Même pas un regard en arrière ! Une petite bourgeoise, va ! En pantalon blanc

Mais Héloïse navait pas le temps de soccuper des ragots de ses voisines : elle avait bien assez de problèmes à elle. Sa journée était réglée à la minute près. Il y avait tant à faire quelle aurait bien voulu quelques heures de plus dans la journée ! Sa maman lui avait souvent dit quelle perdait trop de temps, quelle devait apprendre à le gérer.

Héloïse, tu sais, cest très important ! Il y a celles qui courent partout et ny arrivent jamais, qui râlent et envient les autres. Mais la solution, elle est simple : qui sait gérer son temps, fait énormément de choses.

Comment je deviens amie avec le temps, maman ?

Ne loffense pas ! Ne le gaspille pas. Décide ce qui compte pour toi, et accorde-lui le temps quil faut. Laisse un peu de place au repos et aux loisirs : cest essentiel aussi. On ne peut pas bosser tout le temps, il faut parfois se reposer, rigoler un bon coup. Sinon, tu vas craquer.

Pourquoi ?

Tes pas en acier ! Tu vas finir sur les rotules, et puis qui en profitera ? Personne ! Tu seras fatiguée, dégoûtée, agressive Cest toujours comme ça, ma fille. Il en faut, du temps pour soi. Oublie ceux qui disent que le travail passe avant tout, les tâches ne manqueront jamais. Mais ne te perds pas dans le repos non plus, sinon tu tenliseras. Décide de ce que tu veux pour ton repos, et ne le dépasse pas. Tu verras, quand tout est organisé Moi aussi je serai plus tranquille

Héloïse sen souvenait, mais difficile dappliquer Elle avait même acheté un agenda, mais rien ny faisait : toutes les tâches semblaient essentielles ! Aujourdhui, elle naurait le temps dassister quà une de ses trois conférences deux clients avaient fixé rendez-vous, il fallait aussi passer voir Camille. Et là où il y a Camille, il y a Paul. Et ça, pour cinq minutes, impossible Ensuite, un crochet chez Antoine pour laider à préparer son déménagement Discutailler avec les nouveaux collègues aussi, dont elle ne connaissait même pas encore les prénoms et ils partaient tous en déplacement la semaine suivante ! Arriverait-elle à tout faire ?

La circulation avançait un peu, Héloïse appuya sur laccélérateur. Sa voiture lui répondit tout de suite, souple et rassurante, comme pour lui dire : « Ne ten fais pas, on y arrivera ! Si ton père me ta offerte, cest pour que tu puisses économiser ton temps. »

Elle caressa doucement le volant.

Merci, papa

Si quelquun lui avait dit deux ans plus tôt quelle remercierait son père Héloïse aurait éclaté de rire à la figure de la personne. Elle lavait haï aussi longtemps quelle se souvenait.

Non, sa maman ne lavait jamais critiqué. Elle disait même quil était très intelligent, quHéloïse lui ressemblait.

Mais elle, Héloïse, ne comprenait pas comment un type aussi brillant avait pu abandonner un bébé et disparaître aussi loin, sans jamais chercher à la voir.

Des années durant, ça lavait ruminée, cette colère contre labsent qui aurait dû aimer et protéger, mais ne lavait jamais fait.

À la maternelle, Héloïse sasseyait dans un coin de la salle décorée pour la fête, enragée de voir les petites danser avec leur père. Elle navait pas de partenaire, et la honte était telle quelle narrivait même pas à pleurer.

Au collège, quand on la blessait, elle serrait les dents, regardait les autres qui menaçaient de tout raconter à leur père, « tu vas voir !»

Juste avant le bac, elle sétait crêpé le chignon avec sa meilleure amie Laure. À cause dune phrase jetée à la légère :

Papa a dit que je pourrai aller à la fac que je veux : il paiera si jentre pas par concours, et si je réussis, il me file une voiture avec largent économisé.

Laure était son amie depuis toujours, mais là, Héloïse comprit que lamitié, cétait fini.

Ce nétait pas de la jalousie, non. Plutôt une douleur profonde. Laure savait à quel point Héloïse aurait voulu avoir un père et appuyait toujours là où ça faisait mal.

Dailleurs, Héloïse nenviait personne. Pourquoi faire ? Avec sa mère, elles ne vivaient pas plus mal que les autres. Elles partaient même en vacances à létranger, sans parler des fringues à la mode ou du bon téléphone offert à ses seize ans.

Mais ce cadeau ne fut pas le plus important ce jour-là. Héloïse avait à peine ouvert la belle boîte que celui quelle rêvait de croiser, fut-ce une fois dans sa vie, apparut dans lencadrement de la porte.

La scène tourna au scandale : des cris, des larmes, elle repoussa sa mère qui voulait la calmer, hurlant en lui lançant à la figure :

Traîtresse ! Pourquoi il est là ? Je veux pas le voir !

Comment aurait-elle pu savoir que sa maman tenait déjà les résultats danalyses fatidiques, que leur vie sapprêtait à voler en éclats, dévalant dun coup laltitude dannées patiemment bâties, dans un tourbillon sombre comme de lardoise jusquà ce que tout seffondre. On aurait dit un marécage de gelée de groseille, cette substance écœurante quenfant, Héloïse détestait. Ça allait engluer leur avenir, lentement, puis de plus en plus vite, jusquà ce que lespoir disparaisse. Sa mère finit par prendre Héloïse par la main pour lui expliquer.

Cest ma faute, Héloïse. Jai empêché ton père davoir une place dans ta vie Moi, tu comprends ? Accuse-moi, moi seule.

Pourquoi ? Les doigts de sa mère étaient froids, raides. Héloïse nosait pas se dégager. Elle sentait quelle allait enfin comprendre pourquoi elle était restée des années dans son coin, cherchant son père au lieu de grandir dans une famille unie.

Jétais blessée

Blessée de quoi, maman ? Vas-y, dis-moi vraiment : quest-ce qui ta poussée à me priver de mon père ?

Je vais tout te raconter, mais écoute, ne minterromps pas, cest dur pour moi

Et Héloïse a tout découvert

Le mariage trop jeune, les reproches sans fin des familles respectives, la grossesse inattendue.

Personne nattendait Héloïse. Elle fut une gêne, brisant les plans des familles ; ses parents furent accusés. Son père abandonna ses études pour nourrir la famille, la mère prit congé de la fac et ne put jamais reprendre après la naissance, ce qui alimenta les reproches. Les rancœurs saccumulèrent, surtout la frustration davoir eu une fille, pas un garçon. Un jour, la mère dHéloïse partit chez une tante, emmenant la petite ; son père ne sut jamais quil ne reverrait plus sa fille.

Il ta cherchée. Ma écrit, appelée Mais jai répondu que tu nétais pas sa fille

Seigneur, pourquoi, maman ?

On me la tellement répété que Jai fini par y croire. À force Jai voulu te protéger de la haine. Un enfant ne doit pas grandir dans la haine ! Mais je réalise maintenant tout ce que jai mal fait

Héloïse retira sa main, frappa du poing la tablette de la fenêtre. Le pot de son cactus, offert par Laure autrefois, bondit, la terre noire éclaboussa tout. Chacune de ces particules ressemblait aux mots de sa mère Et voilà, tout est sale ! Il faudrait tout nettoyer maintenant, et bien frotter pour enlever toutes ces traces

Héloïse saisit un chiffon, épousseta la fenêtre. Puis elle sassit près du lit de sa maman, comme petite, les yeux secs :

Raconte. Tout. Et cette fois, que la vérité. Sil te plaît.

Je veux plus mentir

Ainsi, Héloïse apprit la vérité. Elle avait plus de questions que de réponses mais elle comprit une chose : la vie, vraiment, nest pas simple. Un jour, tout paraît limpide ; le lendemain, une révélation fissure ces certitudes et cest à chacun de choisir que faire de ces ruines

A-t-elle vraiment pardonné à sa mère ? Peut-être Pas certaine.

Mais cela, au fond, elle en était sûre sa gratitude envers sa mère, davoir parlé, davoir ouvert le passé. Même si, sans doute, le plus important demeurerait entre les murs de la chambre, dans les veillées silencieuses, ou dans la main de son père serrant celle devenue frêle de sa mère, lorsque les calmants ne faisaient plus effet, dans ces larmes contenues quHéloïse avait surprises.

Ce qui sest dit là, en leur absence, elle ne demanda jamais à son père. Elle ne voulait pas raviver ces blessures.

Et puis, il fallut bien apprendre à vivre à deux, car son père refusa quelle parte habiter chez sa tante.

Je ne partirai que quand tu auras dix-huit ans. Jusque-là, je me ferai discret.

Ah non ! Après tant dabsence, tu veux jouer les fantômes ? Non, papa, reste visible, sil te plaît ! Je veux ça Papa

Nathalie, sa mère, tient deux ans, bien plus que prévu. Ce temps, douloureux, fut le plus beau et le plus dur de sa vie. Quel scandale, de voir le temps leur accorder si peu

Cest alors quHéloïse se mit à dessiner.

Pourquoi pas avant ? Va savoir Quelques croquis dans ses anciens carnets ou au dos dun cahier, sans jamais prendre ça au sérieux.

Dis donc, cest pas mal, ton truc !

Son père, apercevant un jour ses dessins, siffla, étonné.

Regarde !

Il ôta son t-shirt. Héloïse en resta bouche bée : sur le dos de son père, un tatouage, magnifique, bien loin de ses gribouillis denfant.

Cest mon pote qui la fait. Tu veux que je tarrange un rendez-vous avec lui ? Il pourrait te montrer son boulot, tapprendre peut-être.

Oui, jaimerais bien !

Personne dans limmeuble ne remarqua labsence dHéloïse. Elle passa près dun an à Paris chez son père, à apprendre le métier, puis voulut rentrer à Lyon, sa ville natale.

Je veux rentrer, papa

Son père comprit. Ne chercha ni à la retenir ni à la convaincre de rester à Paris. Il lui demanda juste de patienter deux semaines puis disparut quelques jours. À son retour, il laida à faire ses cartons, déposa dans la cuisine les clés de sa voiture.

La voilà, elle est à toi. Et ça, aussi.

Il glissa un dossier à côté des clés. Héloïse, étonnée :

Quest-ce que cest ?

Cest pour toi, ma fille. Jai vendu ma propre appart à Paris pour tacheter un local en centre-ville. Cest petit, mais jimagine que tu nas pas besoin dun hangar ? Alexandre, ton formateur, a aidé à commander le matériel. Bientôt tout sera là. Au boulot, ma grande. Et poursuis tes études, cest important, la licence, je tassure.

Héloïse nen revenait pas. Même après avoir aménagé, réalisé ses premières œuvres dans son salon, reçu tous les compliments de son voisin, elle peinait à croire à ce virage heureux.

Son père laida, supervisa les travaux, organisa même la pub. Puis, il fit ses valises.

Tu ten vas, déjà ?

Chez mes parents, à la campagne. Ils ont besoin de moi. Mais tu sais, hein ?

Oui Tu es là, même à distance Mais papa, jaimerais que tu restes

Je sais, mon bébé, mais il faut que jy aille

Après ce départ, Héloïse simmergea dans son boulot, embauchant deux assistantes pour tenir le rythme infernal des commandes et des études.

Cest dailleurs dans cette période de course effrénée quHéloïse rencontra Camille.

Une femme élégante entra en fin de journée, alors quHéloïse surveillait lhorloge, agacée par un client en retard.

Pardon Je peux parler à lartiste ?

Héloïse, levant les yeux de son ordi et des polycopiés sur lesquels elle bosse ses partiels, répondit :

Lartiste, cest moi.

Allons, ne plaisante pas. Va chercher ladulte, sil te plaît ?

Là, Héloïse regarda mieux la cliente. Oui, habillée avec soin, coupe de cheveux travaillée, mais sans maquillage, de gros cernes, ongles courts, abîmés, et ce regard La tristesse, Héloïse la reconnaissait bien. Sans rien dire, elle prit son book, le tendit.

Voilà, mes réalisations. Si ça vous plaît, racontez-moi ce que vous voudriez.

Un prénom Ici

La femme remonta la manche de son pull, tendit lavant-bras.

Là Pour que je le voie toujours

Ce fut tout. Elle fit de son mieux pour ne pas pleurer, leva la tête pour retenir les larmes. Héloïse savança, tourna la clé dans la porte au moment où la voiture du fameux client sarrêtait enfin devant le salon.

Installez-vous ! en baissant le store. On va faire ça.

Ça va faire mal ? Je sais.

La cliente sassit. Dit seulement :

Pauline.

Héloïse ne demanda rien. Elle apprit qui était Pauline deux jours plus tard en croisant la femme à lhôpital lors dune visite à sa tante.

Vous ?

Oui. Merci

De rien. Jaime beaucoup ce que vous avez fait.

Oui Et Pauline aussi.

Il

Cest elle. Ma fille.

Étrange, la femme tendit la main :

Camille.

Héloïse.

Vous voulez rencontrer Pauline ?

Héloïse ne réfléchit pas, pressentant déjà que cette rencontre changerait sa vie.

Jadorerais !

Une petite fille, binoclarde, un œil caché par un pansement, conquit Héloïse en trente secondes. Sans gêne, elle lattrapa par la main, lentraîna dans le parc de lhôpital :

Tas des noisettes ? Ou des graines de tournesol ? Rien du tout ? Mais comment tu vas nourrir les écureuils, alors ?

Quels écureuils ?

Ceux-là, voyons, avec la queue ! Y en a des tonnes, ici ! Avec maman, on en chasse tous les jours ! Elle dit que je leur ai donné tant de noix quils vont finir par tomber des arbres, tellement ils seront gros !

Ils ne tomberont pas, ils sautent tout le temps, ils font de lexercice !

Ah bon ? Elle la regarda, puis éclata de rire. Tes maline, toi !

Pas tellement, non.

Pourquoi ?

Je suis toujours étudiante.

Aaah ok. Ah jai oublié !

La petite lui tendit la main, sérieuse.

Pauline Adélaïde Lemercier.

Cest joli fit Héloïse en serrant prudemment cette main minuscule. Héloïse Marie Dupuis.

Voilà, maintenant on est amies !

Le rire de la petite sonna sous les arbres du parc, et Héloïse vit le visage de Camille séclairer enfin.

La fois suivante, elle arriva les poches pleines de noix

Létat de Pauline ? Camille ne raconta pas tout de suite. Leur amitié, fragile, avançait à pas feutrés, pour ne pas briser cette confiance neuve.

On peut faire quelque chose ?

Oui. Ce nest plus une fatalité. Camille chauffait ses mains à la tasse de thé, au café près du salon. Le jour où je suis venue chez toi, ils étaient pessimistes.

Je comprends.

Et puis, un nouveau chirurgien est arrivé, Antoine Lefèvre Il a dit que ce nétait pas fini !

Mais alors, pourquoi tu pleures ? Tu devrais être soulagée !

On a opéré Pauline hier. Elle est en soins intensifs On ma fait sortir On ma dit de revenir demain Jai peur, Héloïse. Une peur comme jamais. Et je nai personne à qui le dire.

Tes seule ? Et le père ?

Parti avant la naissance. Je ne suis pas une sainte, Héloïse. Jai eu Pauline pour moi seule, en choisissant un homme digne dêtre père Je ne laimais pas, tu comprends ? Et il la su quand la grossesse a été confirmée. Voilà pourquoi il na jamais été là Tu vois ?

Pas trop, mais on sen fiche. Ce qui compte, cest Pauline.

Oui, cest vrai

Tas pas le droit ! Tas pas le droit de baisser les bras, tu entends ? Héloïse haussait le ton. Regarde tes poignets ! Tes pas aveugle ? Je pense avoir choisi les bonnes couleurs pour ton tatouage. Elle lui tourna le bras. Comprends bien : il faut tout faire pour que le prénom de ta fille ne reste pas seulement un souvenir, cest clair ?

Arrête, je ten prie Je comprends

Si tu comprends, finis de pleurnicher ! Laction, cest tout ce qui compte !

Camille pleurait à chaudes larmes, sans oser croiser son regard. Héloïse, devinant que le moment était capital, repoussa dun regard sévère les serveurs trop curieux.

Apportez-nous deux verres deau.

Elles passèrent le soir et la nuit dans le salon dHéloïse, à parler, à se taire, à rire ou à pleurer Le matin, Héloïse poussa son amie dans la voiture pour la déposer à lhôpital.

Jirai avec toi.

Tas le temps ?

Tes bizarre, toi soupira Héloïse en fouillant son sac à dos. Elle en tira une brosse à cheveux. Tiens ! Brosse-toi un peu, que ta fille ne prenne pas peur !

Finalement, Pauline sen sortit. Les mains dAntoine firent des miracles, au point quHéloïse se mit bientôt à lappeler par son prénom.

Je pourrai revoir les écureuils quand ? râlait Pauline sur son lit dhôpital.

Bientôt ! Dès ta sortie, on filera à Paris avec Héloïse. Tu verras combien il y a décureuils !

Pourquoi on va à Paris ?

Parce quil faut apprendre à tes yeux à voir comme il faut. Et ça, là-bas, cest mieux. Lami dHéloïse a arrangé tout ça.

Attends, cest quoi ? Dis pas, je demanderai à Héloïse !

Pauline sen fichait, ce qui lintéressait, cest quelles partiraient loin avec Héloïse, en voiture, et ce serait forcément plus drôle que cette chambre dhôpital, cette journée pluvieuse et ces arbres sans un écureuil dehors.

Dis, maman

Quoi ?

Antoine viendra ?

Non, il a trop de travail ! Et Pauline, je tai déjà dit quon nappelle pas un adulte par son prénom !

Moi, jai le droit !

Et pourquoi ça ?

Parce quil aime Héloïse ! La petite éclata de rire, voyant la tête de sa mère.

Bavarde, va ! Quest-ce qui te fait dire ça ?

Mais ça se voit, maman ! Toi tu fais la bébé, et Héloïse aussi ! Moi, je lui ai dit, elle ny croit pas. Pauline secoua la tête comme une adulte. Camille, une fois de plus, fut stupéfaite de la clairvoyance des enfants.

Difficile, en effet, de ne pas voir le sentiment dAntoine pour Héloïse, qui venait chez Pauline. Mais ces deux-là le taisaient même à eux-mêmes, échangeant des banalités sur la météo ou la santé de Pauline, repartant dans des directions opposées sans oser franchir le pas.

Pourtant, même parties à Paris, Héloïse continua de les voir. Pauline, puis dautres enfants : son ami Alexandre laida à lancer une association pour faciliter les soins à Paris des petits provinciaux. Antoine, nosant linterroger, ladmirait en silence.

Et le premier pas nétait toujours pas fait.

Qui sait si ça serait arrivé sans Pauline, revenue de rééducation, qui demanda une visite à lhôpital.

Pourquoi, Pauline ?

Je dois dire quelque chose à Antoine.

Quoi donc ?

Enfin maman, tu comprends pas ! Il faut que je lui dise, voilà tout !

Et moi ?

On verra, plus tard !

Antoine prit la demande de Pauline très au sérieux.

Daccord, parlons.

Camille les regardait gesticuler et se demandait ce qui tracassait tant sa fille. Mais la réponse était simple.

Pourquoi tu lui dis pas ?

À qui et quoi, Pauline ?

À Héloïse. Que tu laimes.

Cest compliqué

Quest-ce quil y a de compliqué ? Les adultes, vous êtes bizarres ! Vous vous plaisez, voilà tout.

Je sais bien.

Alors pourquoi tu dis rien ?

Pauline, comment texpliquer Jai pas de situation, jhabite une chambre. Héloïse a tout pour elle, tu sais, cette voiture, ce salon

Et alors ?

Eh bien, un homme doit pouvoir offrir quelque chose à une femme, non ?

Quoi, lamour, cest pas assez ? Pauline détaillait Antoine.

Parfois, non, cest pas assez

La gamine nattendit pas la suite. Elle lui tira la blouse, lui souffla quelque chose à loreille qui fit sourire le médecin, tandis quil lui faisait les gros yeux.

Eh, pas de bêtises, hein !

Sinon, comment je fais moi ! Bon, je file !

Traînant Camille par la main :

On y va !

Où ça, Pauline ?

Voir Héloïse !

Elle bosse, tu sais !

Elle sera contente de me voir !

Camille neut plus quà rire et commander un VTC.

De son côté, Pauline organisa sa propre discussion avec Héloïse. Le résultat ne se fit pas attendre.

Un soir, Héloïse ferma le salon, déterminée : si la plus jeune avait vu clair dans son jeu, nétait-il pas temps de ne plus perdre une seconde ?

Elle ne vit pas tout de suite Antoine. Sa silhouette élancée savança avec un « Salut ! » tout simple, vrai chant à ses oreilles.

Quelques mois plus tard, le banc sous limmeuble dHéloïse bourdonnait à nouveau.

Elle sest trouvée un mec, celle-là ! Mais qui cest, franchement ? On dirait quil sinstalle, il ramène des cartons, et on ne sait rien de lui ! Cette fille, toute seule, elle va se faire avoir !

Pourtant, il a lair bien, moi jtrouve !

Toi, Germaine, tu comprends rien ! Même les mieux, parfois, font nimporte quoi, et tu le sais !

On devrait prévenir son père ! Quil vienne voir !

Mais il est là !

Tu déconnes, quand il est revenu ?

Je lai vu cette semaine ! Il va se passer un truc, je te dis !

Il se passa en effet.

Tout le monde vit Héloïse en blanc, dans une robe incroyable, laissant voir à toutes le fameux tatouage sur son dos, même la fameuse Germaine nen revenait pas.

Et Antoine, menant la mariée en souriant, menaçant du doigt une Pauline hilare qui venait de lui « vendre » Héloïse et en était très fière.

Et Camille, qui pleurait sans sarrêter, refaisant la traîne à son amie et ignorant les questions.

Laissez-moi pleurer, cest des larmes de bonheur, enfin !

Et ces inconnus arrivés avec des fleurs, étreignant Héloïse comme une sœur retrouvée.

Personne na jamais su qui étaient ces gens.

Ni pourquoi, avant de monter en voiture, Héloïse releva sa robe, enleva ses talons et réclama ses baskets, décidant quaucune mariée censée ne conduit avec ces horreurs aux pieds.

Ni pourquoi Antoine, la soulevant comme une plume, la déposa sur le siège, puis lui noua les lacets des baskets que Camille avait sorties du coffre.

Ça ne se fait pas, disaient les commères du banc, regardant les voitures partir.

Ben, cest bien une fifille, hein !

Oui, une vraie fifille !

Aujourdhui, je repense à tout ça, assis à mon bureau, un vieux cahier devant moi. Si la vie ma appris une chose, cest quon nest jamais ce que les autres voient en surface. Les commères peuvent bien jaser, lessentiel est de se battre pour sa part de bonheur, daccepter ses blessures, et de saisir sans hésiter ce qui rend vivant. Le secret, cest de garder du temps pour la joie et ne pas hésiter à conduire sa route en baskets, quand le cœur le réclame.

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