– Fiche-moi la paix, – répétait Sophie. Mais le chat la suivait obstinément.

Odile ne vivait pas. Elle survivait.

Soixante-douze ans, un deux-pièces en banlieue de Lyon, une retraite qui finissait en miettes dès le vingt du mois. Et le silence.

Six mois plus tôt, Gérard était parti. Pas pour une autre – parti, tout simplement. En douce, dans son sommeil, sans même un râle. Odile s’était réveillée le matin, et il était déjà froid. Sa main reposait au bord du lit, comme s’il avait voulu la toucher et n’avait pas eu le temps.

Sa fille Camille avait débarqué de Paris pour l’enterrement, était restée trois jours, avait laissé des cachets pour la tension sur le frigo et s’était envolée avec un : « Maman, appelle si tu as besoin. » Odile n’appelait pas. Mais Camille appelait. Une fois toutes les deux semaines, pile à l’heure.

– Maman, comment tu vas ?
– Bien.
– Tant mieux. Je t’embrasse.

Voilà toute la conversation. Tout le lien. Tout le sens.

Odile allait au supermarché. À la pharmacie. Parfois à la clinique, où on lui prenait la tension en disant : « Évitez le stress. » Elle ne stressait pas. Elle ne ressentait plus rien. Comme un meuble. Comme cette vieille armoire du couloir que Gérard voulait jeter depuis des années sans jamais s’y décider.

Ce jour-là, un mardi de novembre au ciel bas et à la bruine fine, Odile rentrait de la clinique. Sa tension avait encore grimpé. Le docteur hocha la tête, griffonna une ordonnance. Odile la fourra dans sa poche sans même la regarder.

Près des poubelles, quelque chose bougea.

Un chat. Maigre, tricolore, une oreille déchirée. Assis sur le bitume mouillé, il fixait Odile. Pas d’un air plaintif, non. Pas suppliant. Plutôt… évaluateur. Comme s’il pesait : est-ce elle ou pas ?

Odile passa son chemin.

Le chat se leva et la suivit. En silence. Pas un miaulement, pas un bond devant – il marchait à trois pas derrière, comme une ombre.

Odile se retourna devant l’immeuble.
– Laisse-moi tranquille.

Le chat s’assit. Cligna des yeux. Et resta.

Odile monta au troisième, ferma la porte, mit la bouilloire à chauffer. Elle s’arrêta à la fenêtre : en bas, sur le banc près de l’entrée, il y avait le même chat.

Un chat complètement fou.

Le lendemain matin, Odile ouvrit la porte et faillit trébucher. Sur le paillasson, roulé en boule, dormait ce même chat. Comment il était monté au troisième, mystère. Mais il était là, comme si c’était sa place.

– Et qu’est-ce que je vais faire de toi ? demanda Odile.

Le chat ouvrit un œil. Et le referma.

Comme si la réponse allait de soi.

Odile ne l’avait pas fait entrer. Enfin, c’est ce qu’elle croyait. Elle sortit juste une soucoupe de lait. Elle laissa la porte entrouverte, parce que c’était étouffant, novembre, et les radiateurs chauffaient comme des fous. Et le chat entra.

Odile resta dans le couloir à regarder cette face maigre et effrontée renifler l’angle de l’entrée. Puis la cuisine. Puis la chambre. Et soudain, le chat s’immobilisa.

Le fauteuil de Gérard. Vieux, creusé, les accoudoirs usés. Celui où il s’asseyait chaque soir, zappant avec la télécommande et disant : « Odile, regarde ce qu’ils fabriquent. » Depuis six mois, Odile contournait ce fauteuil. Elle ne pouvait ni s’y asseoir ni le jeter. Il était comme un monument. Un trou dans la pièce.

Le chat sauta dedans. Tourna un peu dans l’empreinte laissée par Gérard, puis se coucha. Roulé en boule, le nez sous la queue.

Et il se mit à ronronner.

Les lèvres d’Odile tremblèrent. Elle voulut crier : « Bas les pattes ! » Mais sa gorge se serra, et au lieu d’un cri, elle émit un son rauque, indistinct. Elle s’assit sur le canapé et regarda longtemps le chat endormi dans le fauteuil de son mari.

– Tu restes cette nuit, dit Odile d’une voix enrouée. Demain, je te mets dehors.

Le lendemain, elle ne le mit pas dehors. Ni le surlendemain. Le chat resta.

Elle l’appela Frimousse.

– Frimousse, viens manger, disait Odile en posant une soucoupe par terre.

Frimousse mangeait. Et levait les yeux vers Odile de ce regard. Évaluateur. Calme. Le regard de quelqu’un qui sait quelque chose que vous n’avez pas encore compris.

Une semaine plus tard, Odile acheta des croquettes. Les moins chères, dans un paquet jaune, en promotion. Elle se tenait dans la boutique animalière, se sentant idiote. La vendeuse, une fille de vingt ans aux ongles roses, demanda :
– Quelle race ?
– Pas de race. Il s’est imposé, grogna Odile avant de sortir sans dire au revoir.

Puis elle acheta une litière. Puis une gamelle. Une vraie en céramique, parce qu’avec la soucoupe Frimousse renversait toujours. Puis un griffoir à douze euros, parce que le chat commençait à lacérer le coin du canapé, et ce canapé était la seule chose décente qu’Odile possédait.

« Provisoire, se répétait-elle. Tout ça est provisoire. »

Mais la vie changeait déjà. Insidieusement, comme l’eau qui creuse la pierre.

Avant, Odile se réveillait à neuf heures, restait couchée à fixer le plafond. Maintenant, à sept heures et demie, Frimousse s’asseyait près de l’oreiller, la regardait en silence. Sans miauler. Juste assis, attendant. Et de cette attente muette, il était impossible de ne pas se lever.

Odile se levait. Allait à la cuisine. Versait les croquettes. Faisait chauffer l’eau. Et soudain, elle se rendait compte qu’elle était debout à la fenêtre depuis dix minutes à regarder la cour. Pour rien. Sans penser à sa tension, sans penser à sa retraite, sans penser à Gérard.

Les soirées devinrent encore plus étranges. Avant, Odile allumait la télé – pas pour regarder, mais pour ne pas entendre ce silence de mort. Les voix de l’écran comblaient le vide, et on aurait dit qu’elle n’était pas seule. Maintenant, Frimousse se couchait à côté d’elle sur le canapé, contre sa hanche, et ronronnait. Doucement, régulièrement, comme un petit moteur. Et pour la première fois en six mois, Odile éteignit la télé.

Le silence n’était plus effrayant. Le silence avec un ronronnement, c’était un silence tout autre.

Elle se surprit à parler au chat. Pas en minaudant – non, Odile n’avait jamais su minauder, même avec Camille bébé. Elle parlait comme à une personne.

– Encore seize de tension. Cette doctoresse, Madame Dubois, elle me regarde comme si j’étais déjà morte. Mais moi, peut-être que je vais vivre encore. Pour les emmerder, je vais vivre.

Frimousse clignait des yeux.

– Camille a appelé. Encore son : « Maman, comment tu vas ? » Comment je vais ? Rien. Enfin… avant, rien. Maintenant… je ne sais pas.

Le chat frotta sa tête contre la main d’Odile. Et Odile se tut, parce que sa gorge se serrait de nouveau.

La voisine Françoise passa pour le café, vit Frimousse et leva les bras au ciel :
– Odile ! Tu disais jamais, jamais de la vie !
– Je dis encore que c’est provisoire.
– Ouais, provisoire, ricana Françoise en voyant le chat se frotter aux jambes d’Odile. Tu as des croquettes à trois endroits, une gamelle en céramique et un griffoir. Très provisoire.

Odile se tourna vers la fenêtre pour que Françoise ne voie pas son sourire. Pour la première fois en six mois.

Puis Camille appela. Odile ne comprit pas pourquoi elle parla du chat. Ça lui échappa. Peut-être voulait-elle partager – pour la première fois depuis longtemps, elle avait quelque chose à partager.

– Tu as recueilli un chat ? répéta Camille. Eh bien, au moins tu as une occupation, maman.

Une occupation.

Odile raccrocha et sentit une colère monter. Une vraie, brûlante, vivante. Pas de la tristesse – la tristesse était habituelle, cotonneuse, informe. Mais de la colère. Celle qui donne envie de taper du poing sur la table et de dire : « Tu ne comprends donc pas ?! »

En décembre, tout s’effondra.

Frimousse se mit à manger moins. D’abord Odile ne s’en aperçut pas – bon, il n’a pas fini, ça arrive. Puis il ne toucha plus à rien. La gamelle restait pleine du matin au soir, les croquettes séchaient en formant une croûte brune. Frimousse restait dans le fauteuil de Gérard, presque immobile. Il respirait seulement – vite, superficiellement, comme si l’air manquait.

– Hé, dit Odile en s’accroupissant, regardant le chat dans les yeux. Qu’est-ce que tu as ?

Frimousse cligna des yeux. Et tourna la tête vers le mur.

Quelque chose se brisa à l’intérieur d’Odile.

Elle n’était jamais allée chez un vétérinaire. Gérard avait eu un chien enfant, mais Odile non, jamais, elle ne comprenait pas les gens qui traînaient leurs animaux chez le docteur, qui dépensaient de l’argent et des nerfs. « On n’a déjà pas assez pour se soigner nous-mêmes », disait-elle avant. Il n’y avait pas si longtemps.

Maintenant, elle se tenait dans l’entrée avec une caisse de transport dans les mains. Elle l’avait achetée la veille. Vingt-cinq euros en solde – en plastique, avec une grille écaillée. Elle y fourrait Frimousse, et le chat ne résistait pas. C’était ça le plus effrayant. Avant, il aurait griffé, gigoté, craché – là il gisait comme une chiffon, les yeux fixes.

La clinique vétérinaire « Le Bon Vétérinaire » dans le quartier de la Guillotière. Petite, étroite, odeur de médicament et de poil mouillé. Odile était assise sur une chaise en plastique, serrant la caisse contre ses genoux, se sentant complètement déplacée. Autour d’elle, des clients jeunes, avec des chiens de race, des chats à poil long dans des sacs coûteux. Et elle – une retraitée dans un vieux manteau, avec une caisse écaillée contenant un chat de gouttière à l’oreille déchirée.

Le vétérinaire était jeune. Un gamin d’à peine trente ans, avec des lunettes et une blouse bleue. Il s’appelait Docteur Arnaud, mais il dit : « Appelez-moi Arnaud. » Il examina Frimousse, palpa le ventre et se tut. Son visage changea.

– Quoi ? demanda Odile.
– Il faut faire une échographie.

Il la fit. Longuement, il promena la sonde sur le ventre de Frimousse, cliqua avec la souris, fronça les sourcils. Puis il se tourna vers Odile et parla avec précaution, comme on parle à ceux qu’on plaint :

– Il a une tumeur dans l’abdomen. Opération nécessaire. Si on ne fait rien – deux ou trois mois, peut-être un peu plus.
– Combien ça coûte ? demanda Odile.
– Deux mille huit cents euros, avec l’anesthésie et les soins post-opératoires.

Odile hocha la tête, prit la caisse et sortit.

Deux mille huit cents euros. Sa retraite. Entière. Sans un sou de reste.

Elle s’assit sur un banc devant la clinique. Décembre, un froid de canard, les doigts gelés. Frimousse dans la caisse – silencieux, immobile, seuls ses yeux brillaient à travers la grille. Il regardait. Sans demander, sans se plaindre, juste en regardant.

Odile sortit son téléphone et appela Camille. Une sonnerie, deux, trois.

– Maman, je suis au travail, fais vite.
– Camille, j’ai besoin d’aide. Le chat a besoin d’une opération. Deux mille huit cents euros.

Silence. Puis un soupir. Et une voix qui rendit Odile plus froide que le vent de décembre :

– Maman, tu es sérieuse ? Deux mille huit cents euros pour un chat errant ?
– Il n’est pas errant. Il est à moi.
– Maman. C’est un chat. Juste un chat. S’il meurt, tu en prends un autre. Il y en a plein la cour.

Odile ferma les yeux. Soudain, elle vit net, comme une photo – Gérard dans son fauteuil. Il changeait les chaînes et lui disait : « Odile, t’es la personne la plus têtue du monde. Si tu décides quelque chose, tu déplaces des montagnes. » Il répétait ça si souvent qu’elle s’énervait. Aujourd’hui, elle donnerait tout pour l’entendre encore une fois.

– Maman ? Tu m’entends ?
– J’entends, dit Odile. Merci, Camille.

Et elle raccrocha.

Trois jours, elle réfléchit. Trois jours, c’est long quand quelqu’un meurt à côté de vous.

Frimousse restait dans le fauteuil et fondait. Comme une bougie. Il mangeait une cuillère à café. Buvait à peine. Il ne ronronnait plus. Odile s’asseyait à côté, par terre, sur une vieille couverture, et caressait la tête du chat – doucement, du bout des doigts.

– Je t’ai dit que tu étais à moi. À moi, et c’est tout.

Le quatrième jour, Odile se leva à six heures du matin. S’habilla. Alla à la poste. Fit la queue pour retirer sa retraite – trois vieilles devant elle, toutes avec leurs talons, toutes lentes, toutes éternelles.

Les billets étaient dans la poche de son manteau, et Odile marchait dans la rue, la main pressée contre son flanc, comme si elle portait quelque chose de fragile. D’une certaine façon, c’était le cas.

À la clinique, elle posa l’argent sur le comptoir. Ses mains tremblaient – de froid ou de peur, elle ne savait pas.

– J’ai amené mon chat pour l’opération.

Arnaud regarda l’argent, puis Odile, puis l’argent encore. Il hocha la tête. Ne dit rien de superflu. Juste :

– Le pronostic est bon. S’il supporte l’anesthésie, tout ira bien.

Si.

Odile s’assit dans le couloir. Chaise en plastique, mur blanc, odeur d’antiseptique.

Elle essaya de se rappeler la dernière fois qu’elle avait attendu comme ça. Elle se souvint. Vingt ans plus tôt, à la maternité. Camille accouchait. Odile était assise dans le couloir – exactement pareil, sur une chaise, serrant un sac contre sa poitrine, attendant. Cette fois-là, tout s’était bien terminé. Un bébé avait crié, et le monde avait changé.

La porte s’ouvrit. Une infirmière sortit – jeune, en vert, les yeux fatigués.

– Vous êtes la propriétaire du tricolore ?
– Oui, dit Odile en se levant. Ses jambes étaient engourdies, ses genoux craquèrent.
– Tout va bien. L’opération s’est passée. Votre chat est un véritable combattant.

Odile hocha la tête. Elle ne pouvait pas parler – sa gorge était serrée. Elle hochait et hochait encore, et l’infirmière lui toucha le bras :

– Hé, ça va ?
– Oui. Oui. Tout va bien.

On apporta Frimousse – entouré de serviettes, endormi, le ventre tondu avec une fine cicatrice. Odile prit la caisse à deux mains, la serra contre elle et se dirigea vers la sortie.

À la maison, pour la première fois, elle mit le chat sur son lit. Sur la moitié où dormait Gérard autrefois. Frimousse était couché sur le côté, respirant régulièrement, la couture rose sur son ventre fine comme un fil. Odile s’allongea à côté, posa la main sur le flanc chaud du chat et murmura :

– Tu es à moi.

Frimousse récupéra lentement. Les premières vingt-quatre heures, il resta couché, ne mangeait qu’une goutte, regardait avec des yeux troubles. Puis il commença à lever la tête. Au bout d’une semaine, il alla seul jusqu’à sa gamelle et mangea tout. Odile se tenait sur le seuil de la cuisine et le regardait lécher le fond en céramique, et elle pensa : voilà le bonheur. Un bonheur idiot, à quatre pattes.

En février, Frimousse avait retrouvé sa forme. Il courait dans l’appartement comme un dératé, renversait la salière sur la table, faisait ses griffes sur le griffoir – et tout de suite après sur le canapé, parce que caractère. Odile grondait, agitait un torchon, criait : « Mais quel animal ! »

Elle-même vivait presque uniquement de semoule et de pommes de terre. Françoise apportait un jour sur deux de la soupe dans un bocal, ou un sac de pommes – « trop, prends, c’est pour toi ». Odile savait qu’il n’y avait rien de trop. Que Françoise comptait ses sous. Mais elle acceptait. Parce que la fierté, c’est bien, mais il faut manger.

Fin février, Camille appela.

– Maman, vérifie ton compte. Je t’ai viré de l’argent. Deux mille huit cents euros.

Odile se tut. Puis :
– Pourquoi ?
– Parce que. – Un silence. Long, lourd. – Tu as donné toute ta retraite pour ce chat. Et tu ne m’as rien dit. Françoise m’a téléphoné.
– Françoise… – Odile ferma les yeux.
– Maman, je ne devrais pas apprendre ça par la voisine.

Odile se taisait. Pas parce qu’elle était fâchée – parce qu’elle ne trouvait pas, parmi mille mots, un seul qui convienne. Et elle choisit le plus simple :

– Viens, Camille. Juste comme ça. Viens.

Un silence. Une seconde, deux.

– Je viendrai, maman. Samedi.

Odile raccrocha. Elle resta debout. Puis elle s’assit dans le fauteuil de Gérard – pour la première fois depuis tout ce temps. Elle s’assit tout simplement. Et rien ne se passa. Juste l’empreinte sur l’assise était un peu trop grande pour elle.

Frimousse sauta sur ses genoux, enfonça son front dans sa paume et se mit à ronronner – fort, si fort que la vibration résonnait quelque part à l’intérieur.

Dehors, il neigeait. Odile restait là à regarder. Pas parce qu’il n’y avait jamais eu de neige avant. Mais parce qu’avant, elle ne la voyait pas.

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