Fête de famille : une célébration sans frontières

Fête de famille portes ouvertes sans frontières

Abonnez-vous pour dautres histoires passionnantes :
Soutenir la chaîne

Eh bien murmurai-je en ramassant précautionneusement un éclat du vieux vase de Sèvres, hésitant à le jeter, je le posai sur le rebord de la fenêtre. Pardon, tante Louise bredouillai-je dans le vide.

Lappartement sentait le shampoing, le champagne et, allez savoir pourquoi, la clémentine, alors que personne nen avait épluché hier soir. Sous le canapé, un pauvre diadème en plastique jonchait la moquette. Dans le tiroir du guéridon gisait un foulard de soie rose noué, marqué « Enterrement de vie de jeune fille rêvé ».

Sous le radiateur, une unique paire de gants en caoutchouc rose, orné dun petit nœud défraîchi, sétait retrouvée là, comme si elle avait tenté de senfuir de la soirée dhier.

En peignoir froissé ceint dun vieux pompon, poubelle à la main, chaque pas produisait un léger crissement des papillotes oubliées.

Sur la tablette de la fenêtre, un verre à pied abritait un reste asséché de vin rouge profond. Dans le vase, trois pailles en plastique aux étoiles scintillantes avaient remplacé les fleurs. Au mur, une guirlande en papier de cœurs, dont lun, visiblement, avait été mordu.

La cuisine promettait un autre front de bataille.

Sur la table, trônait, esseulée, la moitié dun énorme gâteau à étages : la crème avait coulé comme un bonhomme de neige en train de fondre, deux bougies maladroitement plantées formaient « 4 » et « 7 », alors quhier soir, il sagissait juste dune réunion « entre copines », non pas dun anniversaire.

Dans lévier, les coupes de champagne, marquées de rouge à lèvres, frissonnaient à côté des assiettes tachées de restes de houmous. Sur la chaise, un jeu de tarots la moitié des cartes à lendroit, le reste à lenvers, comme après une prophétie ratée…

***

Machinalement, je ramassai une carte le roi de carreau me toisa dun air las et supérieur. La veille, les filles tiraient leur avenir, nouveaux amours, voyages à létranger, tout ça en chuchotant puis en éclatant de rire, verre de crémant à la main.

Baissant la tête pour attraper une paillette, je tirai aussi sous le canapé quelque chose de mou : un bas en dentelle, la jarretière cassée, trophée dune danse sur la table. Je secouai la tête, et gagnai la chambre, seul calme existant de la maison.

Tout semblait relativement en ordre, sauf trois coussins au sol et la couette roulée en escargot. En défaisant mon oreiller, je découvris une feuille de papier rose soigneusement pliée.

Un pincement au cœur.

Peut-être un mot oublié dun « Jérôme du café » pour lune des amies de Virginie ? Mais lécriture était familière lettres grandes un peu penchées, chaque « o » transformé en petite bulle.

« Tu es la meilleure hôtesse du monde ! Virginie »

Mon regard sattarda sur le point dexclamation. Il semblait trembler. Un sourire en coin survola mes lèvres. « Meilleure hôtesse » avec un vase cassé et des paillettes dans la douche, où la moindre ablution sapparente à une fête foraine.

Combien de fois jai juré : plus jamais grognai-je, assis au bord du lit.

***

Un bruit humide sous mon pied.

Je retirai ma pantoufle : un clémentine intacte y était posée, peau lisse, brillante. Agrafé dessus, un bout de papier : « Pour que la vie soit douce ».

Hier, nous avions ri de ce toast. Maintenant, le fruit me faisait leffet dune farce.

Le téléphone vibra sur la table de nuit. Lécran clignota : « Virginie (notre tornade) ».

Forcément murmurai-je à la pièce vide, avant de décrocher après mêtre raclé la gorge. Allo ?

Àloorrs, ma Sylvie ! la rumeur derrière sonnait encore comme en pleine fête. Tu es incroyable ! Les filles sont ravies ! Sophie la manucure nest pas encore partie, on se rappelle comment tu as chassé l« esprit du placard » !

Quelquun cria : « Dis à Sylvie que cest chez elle que jaccoucherai ! » puis éclats de rires.

Merci, Sylvie, cette fois plus bas, souffla Virginie. Tu sais ici, cest comme à la maison.

Je fixai la clémentine dans ma pantoufle.

Oui, répondis-je. comme à la maison

Je ne te retiens pas ! Repose-toi, reine du buffet ! et la ligne coupa.

***

Jôtai mes lunettes, les posant près du mot de Virginie. Dans la glace de mon armoire, japercevais un visage fatigué mais des yeux verts étonnamment jeunes et, dans mon chignon hâtif, une paillette têtue.

Appel vidéo « Chloé » ma fille.

Soupir, tentative vaine deffacer la fameuse paillette.

Oui, ma puce ? je décrochai ; Chloé apparut, frange décoiffée, mug de café à la main.

Maman ! Elle plissa les yeux, scrutant lécran. Je savais, encore des paillettes sur le chat ?

Sur moi, la corrigeai-je. Le chat se cache, après le bal des tarots. Peut-être dans le tiroir à linge

Et je lui racontai les détails.

Maman, tentends ce que tu racontes ? Le chat terré, la Sèvres en miettes, des clémentines dans les pantoufles Tu pourrais, pour une fois, dire « non » à Virginie ?

Dans la voix de Chloé, tendresse et agacement se mêlaient.

Elle cest dur pour elle, répondis-je par automatisme. Tu sais bien.

Et pour toi ? Tu ne te reposes jamais, tu héberges toujours.

Je regardai le gant rose, le mot et mon appartement, plein des rires des autres.

Je sais plus avouai-je. On dirait que moi aussi je me planque sous une armoire. Comme le chat.

Chloé eut un petit rire.

Je taime, maman. Mais réfléchis Prochain aprem, juste toi et moi, du thé, sans devinettes, sans paillettes.

Pause. Lécran redevint net.

On verra, dis-je.

Mais pour la première fois, ce « on verra » nétait pas un « bien sûr, Virginie », mais le début dun vrai changement.

***

Virginie était venue la première « juste comme ça » au début du printemps, alors quau dehors il y avait encore un peu de neige grise, et sur mon rebord de fenêtre, déjà des pousses vertes frémissaient.

Sylvie, ouvre, japporte la paix et une tarte ! son cri par lœilleton précéda la sonnette. Elle surgit, parfumée vanille et froid vif, un immense plat doré à deux mains.

La tarte aux poireaux comme chez mémé, tu te souviens ? sans se déchausser, elle filait vers la cuisine. Seigneur, ta petite entrée, on dirait un catalogue déco !

Je glissai mon foulard sur le portemanteau, gêné mais fier de mon deux-pièces à Montrouge, mon petit cocon. Tout y était assorti : rideaux, plaid tricoté par maman, cuisine à façades blanches, plantes sur les rebords de fenêtres.

« Cest si douillet », disaient les visiteurs. Pour moi, cétait mon œuvre.

Déchausse-toi, pose la tarte, lançai-je en riant. Elle pèse son poids !

Comme ma vie ! répliqua Virginie en haussant les épaules. Tu sais chez moi, minuscule cuisine, voisins braillards, perceuse en bas, et ici…

Elle fit un tour au milieu du salon-cuisine : table ronde, vaste canapé près de la fenêtre.

Ici, cest respirer ! Ce serait un crime dêtre seul. On se fait une petite soirée ? Juste toi, moi, et deux copines elles sont extra !

Le mot « crime de rester seul » me piqua. Jeus en tête mes longues soirées solitaire à tricoter devant la télé, tandis que Chloé sortait ou la famille soubliait hors fêtes.

Une soirée ? Pourquoi pas Il reste la tarte, lançai-je dun ton mi-plaisant.

Virginie parut interloquée.

Tu acceptes ? Purée, jétais venue corrompre avec ma tarte ! Bon, samedi alors ? Pas de raison officielle, appelons ça une répétition de soirée filles.

Elle installa la tarte au four. Samedi me semblait encore loin, flou, mais réel.

Parfait, répondis-je. Je préparerai autre chose aussi.

Sylvie, tes un trésor ! Virginie me serra si fort que jen eus mal aux côtes. On est presque sœurs, après tout.
Le « presque » me piqua, mais je le fis passer avec une bouchée de tarte.

***

Pâques, cette année-là, fut évidemment « chez Sylvie ». Virginie, encore.

Chez elle, cest home ! claironnait-elle. Brioches maison, œufs comme dans les magazines, et le chat qui surveille tout.

En réalité, le chat Mistinguette, une tigrée relèverait plus du gardien blasé, mais « majestueux » sonnait mieux.

Virginie débarqua avec trois copines.

Moi, plutôt habitué à des tables calmes, restai un peu déstabilisé face à ce flot : une rousse pétillante en ciré jaune, une grande brune en cuir, une brunette au rire sonore.

Voici Hélène, Claire et Jeanne, agita Virginie. Et voici la fameuse Sylvie, chez qui on se régale.

Jaccueillais mes invitées, proposais des chaussons, rangeais les manteaux, vérifiais mentalement la vaisselle, les boissons, les œufs, les brioches, le pâté.

Ce ne fut pas suffisant. Au bout dune heure, Virginie, en pleine discussion sur la meilleure glace pour la brioche, sortit son téléphone.

Zut, joubliais, Cathy et Julie sont dans le coin ! Je les invite. Sylvie, tes OK ? Elles ramènent leurs œufs !

Jouvris la bouche mais le four sonna, et je filai sauver la brioche. De retour, Virginie massurait, sourire large :

Elles arrivent dici trente minutes !

***

La fête vira à la kermesse.

Chacune vantait ses recettes « du terroir », et Hélène, défendant sa brioche, balança la spatule, éclaboussant la nappe blanche dun trait de chocolat.

Oups ! Cest pour la richesse, non ?

Tout le monde rit, moi je blottis la tâche avec une serviette indélébile.

Ce nest rien, soufflai-je. Ça partira.

Virginie me lança alors un regard dune gratitude chaude, comme si je ne sauvais pas juste ma nappe mais tout leur petit monde.

Le soir venu, le rebord de fenêtre croulait sous les œufs peints, une couronne de serviettes bricolée pendait au mur, des sandales traînaient sous la table. Virginie leva son verre de bordeaux, solennelle :

Les filles ! Je déclare chez Sylvie, cest toujours la vraie fête !

Applaudissements. Rougissant, je sentis ce mot « vraie fête » vibrer sous mes côtes. Comme si mon salon discret était devenu la scène dun événement précieux.

***

Dans mon enfance, tout était linverse. « La vraie fête », cétait chez Virginie.

Toujours meneuse sociable, bruyante, brillante, un brin effrontée peut-être, mais irrésistible.

La cour des immeubles se rassemblait à sa porte : défilés de mode dans les peignoirs de sa mère, clubs secrets sous lescalier. Même les mamies disaient « notre artiste ».

Moi, jétais la fille sage, discrète, rentrée à l’heure, livres toujours propres, chaussures impeccablement essuyées.

Sylvie, sois donc lexemple pour Virginie, disait tante Louise, sa mère et la sœur de la mienne.

A ladolescence, nos routes divergèrent. Virginie fréquentait tôt les boîtes, moi, jentamais un DUT, puis lextra à la bibliothèque. Ensuite, je devins comptable et vécus posément. On se voyait rarement, aux fêtes de famille surtout.

Puis tante Louise est partie. Funérailles, souvenirs, tensions et vieilles blessures. On sest retrouvées, une nuit, à pleurer autour dun thé sucré.

Jai limpression que la maison est morte avec maman admit Virginie.

Moi, déjà orpheline depuis quatre ans, soufflai :

On vit autrement. Ni mieux ni pire. Autrement.

Après, on reprit contact. Dabord pour régler des papiers, puis sans raison, pour parler.

Peu à peu, Virginie maspira vers sa vie, comme une feuille prudente dans un courant.

Quand même, on va pas rester parentes éloignées ! protestait-elle. Je viens chez toi, tu viens chez moi.

En réalité, chez elle, jallais rarement. Toujours un empêchement. Chez moi, elle passait de plus en plus.

***

Peu à peu, le « chez Sylvie » devint la règle.

Les filles, évidemment que cest chez Sylvie, disait Virginie au téléphone, planning en main. Ma cuisine, cest un placard, la sienne, cest la télé en vrai !

Noël ? « Chez Sylvie ! Il y a la guirlande, et cette salade de hareng qui a lair dun dessert. »

Pâques ? « Chez Sylvie. »

Lanniversaire de Jeanne ? « Sylvie, toujours, là on posera beau le gâteau. »

Soirée « comme ça avec du vin » ? « Mais où ailleurs, on mange bien chez Sylvie. »

Dabord, cette centralité me flatta.

Mon logis devenait le centre de leur petite galaxie. Jadorais acheter de belles serviettes, tester de nouveaux amuses-bouches, voir les amies de Virginie sextasier en découvrant ma vaisselle blanche. Elles disaient :

Sylvie, chez toi, cest comme dans un magazine !

Mais bientôt, ce fut trop. Les invités venaient désormais sans même être conviés par Virginie.

Bonjour, Sylvie ! Cest Hélène, dhier. On pensait passer, Claire a des nouvelles, Virginie ne peut pas (salon). Tu es libre ?

Un jour, on sonne, troisième fois de la semaine ; sur le palier, une femme que jai de suite reconnue.

Nathalie. Amie de Virginie Il y avait eu ces histoires à ladolescence, accusations injustes, scène publique humiliante. Depuis évitement.

Salut, hésita-t-elle. Virginie ma dit que cétait ici la soirée, je peux aider à préparer ?

Tout mon corps voulait dire : « Tu tes trompée, je nattends personne ». Mais je me suis écarté.

Entre, lançai-je. Un thé ?

La minuscule serviette frôlait entre mes doigts comme une corde raide.

***

Mon premier acte de résistance parut puéril.

Envie de saboter la fête ? Prends des mauvais biscuits, me soufflai-je un jour.

Moi qui prenais toujours les navettes à la boulangerie du coin, croquantes, parfumées, là, jachetai exprès un paquet bon marché, fade, qui sémiette avant la tasse.

Ils verront : tout nest pas « gastro » ici, pensai-je, emplissant le plat.

Bien sûr, la soirée fut un succès. Les copines grignotaient ces biscuits informes dans des fous rires, lune apporta du fromage, lautre des olives, Virginie ses fameuses tomates farcies.

À un moment, Jeanne accrocha à la poignée de la porte ses énormes perles colorées, oubliées au départ. Le matin, je les trouvai, jallais les ôter quand encore une fois la sonnette retentit.

Sylvie ! Virginie débarqua, repérant les perles. Chez toi, même les poignées samusent !

Jaurais voulu rétorquer : ce nest pas la fête, cest le bazar. Mais dans sa voix, ce nétait que bonheur.

La fête, répétai-je.

La fête ne quittait plus mon salon

***

Cette soirée tarots fut la plus singulière.

Ce soir, on lit lavenir, lança Virginie sur le chat partagé où elle majouta discrètement. Sylvie, notre oracle. Même ta bouilloire inspire des messages !

Jeus un rire sceptique devant ma vieille bouilloire entartrée.

Lune, Hélène, était venue armée dun jeu de tarot, dune bougie, dun petit miroir orné.

Ce nest pas juste une soirée, déclara-t-elle. Cest une séance spirite.

Quelle farce, gloussai-je.

Cest drôle, amuse-toi, insista Virginie.

Tout éteint, à la lueur de la bougie, la pièce tangente entre ombre et doré. Mistinguette, la chatte, sur le qui-vive, queue hérissée.

Hélène distribua les cartes, plaça le miroir pour refléter nos visages.

Posez votre question à lunivers souffla-t-elle.

Assise au bord du canapé, javais juste envie dêtre ailleurs. Je regardais vaciller la flamme, toutes focalisées sur « amour, travail, voyages », rien qui ne me touche.

Soudain la lumière clignota, puis sauta complètement.

Oh ! quelquun sursauta.

Un signe ! senthousiasma Hélène. Cris.

Je saisis machinalement mon portable, Misunguette, terrorisée, fit irruption, fila dans le dressing et referma la porte à la volée.

Cest certain, soufflai-je ironiquement. Les esprits étouffent chez moi.

La lumière fut vite rétablie une cagnotte de fusibles, merci limmeuble. Mais Mistinguette, vexée, se terra toute une journée, on entendait à peine ses griffures sous le linge.

Quand enfin elle sortit, poussiéreuse, je la caressai :

On se cache ensemble, hein ma belle ?

Le chat partit, laissant derrière elle, sur le sol, deux paillettes.

***

Jai mis du temps à me décider.

Dabord prostré, face à lécran, curseur clignotant dun message vide.

Mes doigts tapèrent puis effacèrent tour à tour :

« Virginie, la prochaine, cest chez toi. »

« Je ne peux plus »

« Les soirées, terminé chez moi, sérieusement. »

Tout semblait trop doux ou trop sec. En tête, les « Tu comprends », « Tes bonne, Sylvie », « Ce nest rien pour toi » de Virginie.

Je déposai mon téléphone, allai devant le miroir, lumière vacillante me jetant une ombre.

Brosse en main, je pris courage et lançai à limage :

Virginie, la prochaine, cest chez toi.

Voix tremblante, comme une corde mal tendue. Je grimaçai.

Pas dexcuses, susurra la voix de Chloé dans ma tête. Tu en as le droit.

Je redressai les épaules, actrice prête à entrer en scène.

Virginie, repris-je, fixant mon reflet. Jadore nos soirées. Mais je suis fatigué daccueillir tout le temps. La prochaine, cest chez toi.
Je faillis replonger dans les excuses. Non : pas de « mais ».

Je tapai enfin :

« Virginie, je suis épuisé. La prochaine fois, fêtons chez toi, daccord ? Jai besoin dune pause des invités. »

Jenvoyai, posai le portable.

Il faut en parler, maintenant, murmurai-je. Face à face.

Devant la glace, je répétai le discours :

Virginie, cest mon appartement, et cest lourd dêtre toujours hôte.

Virginie, je taime, mais je ne dois pas tout supporter.

Virginie, posons des limites.

À chaque « limites », la voix faiblissait, la gorge se serrait. Ça sonnait comme un mot étranger.

Mais, quelque part entre la troisième et la cinquième répétition, un nouveau ton jaillit pas la colère, mais la résolution.

Bien, dis-je à mon reflet. Allons chez elle. Chez elle, pas chez moi.

***

Je partis voir Virginie sans prévenir.

« Si elle peut débarquer avec des tartes et des copines, sans me demander moi aussi jai le droit, pour une fois, dêtre linvitée. »

Son immeuble vieux, haut plafond, cage descalier écaillée, boîtes aux lettres gavées de publicités. Par le passé, jaimais l« âme ancienne » ; aujourdhui, ce nest plus quhumidité et tabac froid.

Pas dascenseur. Quatre étages, lodeur du désodorisant bon marché croisé à celle du pot-au-feu dhier.

La porte de Virginie était reconnaissable : une couronne de laurier artificiel, une plaque gravée « Ici vit le bonheur ». Jadis, je trouvais ça mignon.

Je frappai. Aucun bruit. Jappuyai sur la sonnette, longue trille épuisée. Après deux minutes, grognement, pas lents.

Qui est-ce ?

Cest moi, répondis-je. Sylvie.

Bruit de serrure, la porte souvrit.

Virginie parut derrière lembrasure, vieille veste survêtement, chaussette isolée lautre à la main, cheveux en chignon, yeux bouffis.

Sylvie ? Pourquoi tu débarques comme ça ?

Tu mappelles avant de venir, toi ? lançai-je calmement.

Elle cilla, puis seffaça pour me laisser passer.

Lappartement frappait par sa vacuité. Pas de paillasson, pas détagère à chaussures : un balai, deux paires détruites, une sandale solo, taches de vieille soupe au sol.

Au salon, un vieux canapé émeraude décoloré sous une pile de vêtements. Bouteilles vides, canettes, un vieux magazine, ordinateur ouvert sur un tabouret, cendrier plein à raz bord.

Sous la table, deux mugs lun retourné, une tache de café séchée ; lautre à moitié pleine, maculée de cendres.

Sur la fenêtre, pas de plantes, mais des gobelets en plastique, paquet de chips vidé, un citron flétri.

Un malaise menvahit.

Ce nétait pas quun simple désordre, mais le chaos silencieux dune vie à la dérive.

***

Pas ce regard-là, lança Virginie sèchement. Je nai pas encore rangé depuis tout.

Depuis quoi ? soufflai-je.

Maman, le boulot, tous ces elle montra les bouteilles. Depuis la vie, tu vois

Elle alla à la cuisine. Minuscule, vraiment un placard : table dappoint, vieux frigo, évier couvert de vaisselle, poêle graisseuse, sac-poubelle oublié.

Je songeais à tappeler lança-t-elle en mettant la bouilloire puis ça traîne.

Serrai mon sac sur ma poitrine, visions récentes de ma cuisine, nappe, gâteaux, paillettes, rires. Et ce monde parallèle où la joie restait dehors, chez moi, pendant quici régnaient le silence et la saleté.

Jai compris alors que mon appartement représentait, pour Virginie, autre chose quun lieu pratique. Cétait son seul refuge.

Tu viens pour quoi ? elle finit par demander. Pour inspecter ?

Pour parler, répondis-je. Mais un peu dinspection, aussi

***

Je Virginie seffondra sur une chaise. Tu men veux encore ?

Ses yeux brillaient, non plus deuphorie, mais de larmes en suspens.

Oui, avouai-je. Jen ai assez de ces soirées. Hier, cétait la goutte deau.
Je posai mon sac sans déplacer les boîtes sur la table.

Mais aussi ma voix vacilla, je me ressaisis. Je veux comprendre.

Dun geste vague, elle montra la pièce.

Comprendre pourquoi ici, cest ça ? Pourquoi cest « chez toi » quon fait la fête ?

Chez toi, cest un vrai foyer dit-elle, rire cassé. Ici, cest un décor à louer.

Respiration, puis les mots coulèrent, comme une digue rompue.

Ici, jai jamais eu limpression dêtre chez moi. Depuis quon sest fait la guerre pour lappartement après maman, ça na pas de sens. Les objets sont là, mais pas le foyer. Tu piges ?

Jai revu mes premiers mois de deuil, quand mon propre logis me semblait étranger jusquà ce que je redécore.

Et chez toi poursuivit-elle, fixant le néant tout est en place. Un plaid bien plié, la vaisselle brillante, le chat assoupi. Tu évolues dans ta cuisine, tu sais où tout est rangé Tu as lair de maîtriser la vie elle-même.

Elle eut un sanglot.

Chez toi jai pas peur. Pour la première fois, je ne me sens pas seule.

Je sentis quelque chose ramollir sous mon plexus solaire : compassion, reconnaissance.

Mais moi Virginie eut un pauvre rire, jai cru que tu adorais ça. Que ton appartement déborde de vie, ça te fait plaisir.
Ses doigts se crispèrent.

Jétais obsédée par ton havre et jai nié qui tétais Jamais pensé que mon chaos se déversait chez toi.

Virginie cacha son visage.

Je jai peur de la solitude, Sylvie. Réellement. Le soir, jentends la voix de maman, ses reproches. Je lance la musique, jinvite, je me rue chez toi parce que cest chez toi la première fois que jai ressenti une vraie maison.

Je me posai en face. Les longues phrases répétées pour le face-à-face devenaient, alors, de simples vérités.

Virginie, doucement mais fermement. Je compatis à ta solitude. Je suis touché que tu vois chez moi un abri. Mais

Mes mains sur la table.

Je ne veux plus être le coussin de tous tes exils.
Virginie baissa la tête. Jinspirai.

Essayons autrement.

***

Comment ça, « autrement » ? demanda-t-elle, mouchant une larme.

Par exemple, jetant un œil aux mugs, pas toutes les fêtes « chez Sylvie ».

Je notai la tasse de vieux café, le canapé enseveli, la poubelle en coin.

Dabord, poursuivis-je, faire dun appart un foyer, cest pas que la fête. Cest être fier de chez soi.

Virginie eut un sourire triste.

Il y a longtemps que jai honte de moi, murmura-t-elle.

Alors on commence ici, je me levai. Si on continue dimporter ta bande chez moi, ici ça restera vide. Et moi, je mépuise.

Mappuyant sur le dossier de la chaise, je la fixai.

Voilà ce que je propose. Les soirées, à tour de rôle. Une fois chez moi, une fois chez toi. Des petits groupes, pas toutes les semaines, une fois par mois.

Tu es sérieuse, là ? Quon vienne dans ce…. Virginie balaya la pièce du bras.

Je te propose de ne plus faire de mon foyer un substitut mais de créer le même chez toi.
Je me radoucis.

Et surtout commençons simple. Pas les autres, nous deux.

Une moue.

Comment ça ?

Je retroussai mes manches.

On vide la poubelle, on nettoie tes tasses, on essuie la table puis on fait des crêpes, pour nous deux. Pas de « filles », pas de paillettes, pas de tarots. Juste nous.

Des crêpes ? elle rit, retrouvant une étincelle. Je préfère les pancakes.

Va pour les pancakes.

***

On sy mit.

Au début, gauchement. Je trouvai un sac poubelle, elle ramassa les tasses, je lançai leau, une éponge.

Je nai pas toujours été ordonné assurai-je. Maman ma appris, la vie a confirmé. Toi, tu as juste une méthode différente.

Virginie lavait les mugs comme si sa vie en dépendait.

Une fois les pancakes fumants sur la table, la sonnette retentit.

Qui ça encore ? sangoissa Virginie.

Regard à lœilleton un sourire me monta aux lèvres.

Des proches dis-je.

Chloé, sac sur lépaule, venait darriver.

Je viens à lodeur, avoua-t-elle. Je tai écrit, maman, tu nas pas répondu. Jai tenté ma chance.

Virginie, embarrassée, se recoiffa.

Entre, dis-je. On inaugure un nouveau format.

Chloé balaya la pièce du regard, puis sourit.

Oh dit-elle. La tatie Virginie a aussi des paillettes.

Quelles paillettes ? sétonna Virginie.

Regarde la lampe, gloussa Chloé.

Toutes les deux levèrent la tête : accrochée au plafonnier, brillait une étoile argentée, passagère clandestine du pull de Virginie.

Je ris.

Eh bien voilà, dis-je. Maintenant, les paillettes, cest pour nous deux.

Tant quelles sont partagées, ajouta Chloé, un clin dœil à sa mère.

La chaleur remplit mon cœur. Jen voulais à Virginie, javais peur dautres soirées Mais javais désormais le choix. Et elle aussi.

À trois dans la petite cuisine, à picorer les pancakes et rire, même une trace de farine sur la joue de Virginie semblait plus prometteuse quune fête improvisée.

Il ny avait plus limpression que lune saccaparait la maison de lautre.

Cétait là, enfin, une fête simple et honnête. Sans reine du buffet ni « meilleure hôtesse du monde ». Juste Sylvie, Virginie et Chloé.

Rating
( No ratings yet )
Like this post? Please share to your friends: