Fête en famille portes ouvertes à linfini
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Cest donc ça murmura Solange, soulevant prudemment un éclat azuréen dun vase de Sèvres brisé. Incapable de se résoudre à le jeter, elle le plaça religieusement sur la tablette de la fenêtre. Tatie Lucie, pardon, souffla-t-elle dans le silence suspendu.
Lappartement exhalait une étrange brume de shampooing, de champagne, et, inexplicablement, de clémentine, alors quaucune clémentine navait été épluchée la veille. Sur le tapis derrière le canapé se reposait une couronne en plastique couverte de paillettes. Dans le tiroir du guéridon, Solange découvrit un foulard de soie, noué à la va-vite, marqué « Soirée filles de rêve ».
Sous le radiateur, une unique paire de gants roses en caoutchouc, flanquée dun nœud défraîchi, gisait avec une timidité presque comique. On aurait dit quelle avait tenté de fuir la soirée pour séchouer, groggy sous la fonte.
Vêtue dune robe de chambre fanée, Solange traversait la pièce, sac poubelle à la main. Chaque pas faisait crépiter les emballages de chocolats qui jonchaient le sol.
Sur le rebord de la fenêtre trônait une coupe où sétait desséchée une tache de vin grenat. La vieille carafe, elle, nabritait plus que trois pailles plastique plantées, surmontées de petites étoiles scintillantes. Sur le mur, une guirlande de cœurs en papier déroulait sa mélancolie, lun deux, bien sûr, ayant été mordu.
La cuisine, elle, réservait à Solange un nouveau champ de bataille. Sur la table trônait, esseulée, la moitié dun gâteau à étages. La crème, flasque et larmoyante, glissait comme neige sous la pluie, surmontée de bougies « 4 » et « 7 » chavirant, alors quhier, on célébrait rien juste une réunion de copines.
Dans lévier, les verres à vin englués de traces de rouge à lèvres grelottaient. Les soucoupes baignaient dans leurs vestiges de houmous durci. Sur une chaise, un jeu de tarot de Marseille sétalait, son paquet divisé, moitié cartes en lair, moitié faces cachées on dirait la trace dun présage raté
***
Solange, machinale, ramassa une carte le roi de carreau la dévisageait dun air lassé, mais souverain. Hier, elles avaient prédit, carte après carte, mariages, déménagements et amants mystérieux venus dItalie ou dailleurs. On chuchotait, puis on riait, bruyantes à noyer leurs augures derrière des bulles de Crémant.
Elle se pencha encore tira den-dessous le canapé une chaussette de dentelle étrangère, trophée dune danse effrénée sur tabouret. Secouant la tête, Solange gagna la chambre, aspirant à un peu de paix.
Ici régnait, croyait-elle, un semblant dordre. Sauf trois coussins au sol, une couette enroulée géante, mollusque rose sur le parquet. Elle défroissa son oreiller trouva pliée feuille de papier pastel.
Une pointe de glace au cœur.
Encore un mot oublié dun « Bastien du bistrot » à Clémence, lamie denfance ? Mais lécriture était trop familière De grandes lettres penchées, chaque « o » transformé en bulle soignée, la signature de Chloé.
« Meilleure hôtesse du monde ! Ta Chloé. »
Lœil de Solange repéra le point dexclamation, hésitant il semblait vibrer, lui aussi. Elle esquissa un sourire en coin. « Meilleure hôtesse » avec un vase de tante Lucie brisé et des paillettes jusque dans la douche, où chaque matin senflamme dans un feu dartifice.
Combien de fois je me suis juré : plus jamais… murmura-t-elle, glissant sur le bord du lit.
***
Sous son pied, un bruit suspect chplok.
Solange bondit, tira sa mule et découvrit dedans une clémentine, impeccablement intacte, peau lisse, luisante. Enroulé dun élastique, un mot minuscule, « pour que la vie soit douce ».
Hier, elles sétaient moquées de ce toast idiot. Maintenant, la clémentine semblait ironiser.
Son téléphone vibra sur la table de nuit : « Chloé (notre tornade) ».
Bien sûr, lança Solange à la pièce vide, décrochant dune voix rauque. Allô !
Solaaaaange ! au bout du fil, vacarme : la soirée nétait pas finie mais changée dadresse. Tes une vraie déesse, je te jure ! Les filles se remettent, même Justine-la-manicure nest pas partie. On est mortes de rire en repensant à comment tas effrayé « lesprit du placard » !
En fond : « Dis à Solange que je naccouche que chez elle, moi ! » puis nouveau tumulte.
Merci, So, Chloé reprit, plus douce. Tu tu le sais. Quand je suis ici, cest comme à la maison.
Solange contempla la clémentine abandonnée.
Hmm, fit-elle. Comme à la maison…
Je te laisse ! Reine des apéros, repose-toi ! et le silence revint.
***
Solange ôta ses lunettes, les posa près du papier de Chloé. Dans la porte du placard, elle aperçut une femme denviron cinquante ans, visage lassé, regard démeraude, cheveux pressés en chignon, doù surgissait une paillette rebelle, argentée et frisée.
Le téléphone tressaillit, cette fois une mélodie vidéo : « Carla » sa fille.
Solange soupira, passa la main dans ses cheveux ; la paillette tint bon.
Oui, ma fille ? répondit Solange, voyant safficher le visage décoiffé de Carla et son mug de café.
Maman ! Carla plissa les yeux. Je le savais Des paillettes sur le chat, encore ?
Sur moi, rectifia Solange. Le chat fuit depuis les tarots dhier soir, sûrement caché dans le panier à linge…
Elle raconta tout.
Maman, Carla sourit, mais se raidit. Tu técoutes ? Le chat en fuite, Sèvres en miettes, clémentine en chaussure Tu pourrais dire « non » à Chloé, enfin ?
Solange percevait dans la voix de Carla la tendresse entrelacée dagacement, comme deux pendules en décalage.
Elle elle va mal, tu le sais, répondit Solange, par automatisme.
Et toi, tu vas bien ? coupa sa fille, douce mais ferme. À quand remonte la dernière fois où tu tes reposée, au lieu dorganiser tout ce monde ?
Solange balaya dun regard la chambre, la note rose, le silence lourd, envahi par lécho dun rire dautrefois.
Je ne sais pas, dit-elle sincèrement. Jai limpression de mêtre planquée quelque part sous mes draps. Avec le chat.
Carla soupira.
Je taime, maman. Mais réfléchis La prochaine fois, viens prendre le thé chez moi, juste nous deux. Sans tarot et sans paillettes.
Lécran sauta, le silence coula, puis reprit, suspendu entre elles comme une phrase inachevée.
On verra bien, répondit Solange.
Mais pour la première fois, ce « on verra » nétait pas une politesse à la Chloé, cétait le début de tout autre chose.
***
La première fois, Chloé avait débarqué chez Solange « pour rien », tôt au printemps, dehors il restait de la neige grise, mais sur le rebord intérieur, les jeunes pousses tendaient au carreau.
Solange chérie, ouvre, jai la paix et un flan ! sa voix perçait la porte avant même la sonnerie.
Solange ouvrit, recula Chloé sengouffrait, odeur de parfum vanillé et dair frais. Dans les bras, un immense plat doré.
Flan aux poireaux maison comme chez mamie, tu te rappelles ? sans retirer ses bottes, Chloé fonçait déjà à la cuisine. Seigneur, ton entrée ! Pas une entrée, mais une page de magazine !
Solange rougit, rajustant lécharpe alignée sur le porte-manteau. Son deux-pièces modeste dans la résidence de Montrouge était sa fierté discrète. Les murs en harmonie, des rideaux choisis, un plaid tricoté par sa mère, la cuisine claire à touches boisées, partout des fleurs.
« Sacré cocon » disaient tous les visiteurs. Solange en faisait une victoire discrète.
Entre, déchausse-toi, lui dit-elle, prenant le flan. Ouhlà, ça pèse !
Comme ma vie, lança Chloé, dans un rire pétillant. Dis, So Chez moi, elle désigna vaguement son studio au Marais, les murs oppressent, cuisine minuscule, voisins hurleurs Chez toi
Elle tourna sur elle-même dans la cuisine-salon où trônaient la petite table ronde et le canapé sous fenêtre.
Ici on respire ! sexclama Chloé, bras ouverts. Ce serait péché dêtre seule ! On fait une soirée mini ? Toi, moi, deux copines que tu dois absolument rencontrer super chouettes, promis !
Le mot « péché dêtre seule » toucha Solange comme une piqûre au doigt.
Elle se revit, les soirs où elle tricotait, télé seule, Carla ailleurs, famille absente sauf aux fêtes.
Une soirée ? hésita-t-elle. Pourquoi pas… Jai le flan, hein, fit-elle en riant pour se donner du courage.
Chloé leva les sourcils.
Tu acceptes ? Jai pris le flan comme pot-de-vin, pensant devoir négocier ! Génial, samedi donc ? Pas de raison, nommons-le répétition générale des filles.
Solange enfourna le flan au four pour le tiédir. Le samedi paraissait lointain, irréel, mais elle dit :
Daccord. Samedi. Je moccupe du reste.
Solange, tes en or ! Chloé la serra si fort que ses côtes craquèrent. On est quasi-sœurs pour de bon !
Le « quasi » tomba dans le silence, Solange lavalant avec un bout du flan à venir.
***
Pâques, cette année-là, fut aussi « chez Solange ». Initiative signée Chloé.
Chez Solange, cest la vraie maison ! sépanchait-elle. Brioches dignes de couverture, œufs magazine, chat magicien tout-puissant.
En réalité, le chat, un gros tigré nommé Minuit, tenait davantage du veilleur fatigué que du félin solennel, mais « magicien » sonnait plus classe.
Chloé débarqua, escortée de trois copines.
Solange, habituée aux repas tranquilles en famille, eut le vertige en voyant débouler, dans son entrée, une rousse criarde en ciré jaune, une brune longiligne en veste cuir, et une brune pétillante, rieuse, minuscule.
Voici Élodie, Amélie, et Maïa, présenta Chloé. Les filles, accueillez Solange, notre hôtesse rêvée.
Solange, gesticulant, tendit des chaussons, rangea manteaux et chaussures. Dans sa tête, le calcul : chaises, deux brioches, onze œufs, plus salades et terrine pour lhonneur.
Ce fut bien peu. Une heure plus tard, au milieu du débat « glaçage ou non sur les brioches », Chloé sortit son portable.
Zut, joubliais, Camille et Julie habitent à deux rues ! Je les invite aussi, pas de soucis So ? Elles amènent leurs propres œufs !
Solange ouvrit la bouche pour objecter mais la sonnette du four coupa court.
Chloé rayonnait :
Parfait, elles arrivent dans la demi-heure.
***
La fête bifurqua vite en braderie joyeuse.
Les filles ergotaient sur la « vraie » pâte à brioche, ramenant leurs souvenirs denfance campagnarde, Élodie décochait la cuillère de chocolat qui décrivit une arche, acidulée, sécrasant jusque sur la nappe claire de Solange.
Oups ! fit-elle, penaude. Ça porte bonheur, non ?
Chloé sécroula de rire, suivie par le chœur général. Solange épongea, mais la tache restait.
Ce nest rien, souffla-t-elle. Ça partira.
Et croisa le regard de Chloé : de la chaleur, de la gratitude. Comme si elle avait sauvé bien plus que sa nappe.
Le soir venu, le rebord de la fenêtre croulait sous les œufs bariolés, le mur était serti dune couronne de serviettes, des sandales traînaient sous la table. Chloé, debout avec un verre de Bordeaux, leva son toast :
Je proclame : chez Solange, cest toujours une vraie fête !
Applaudissements. Solange, rougissante, sentit tracer sous ses côtes cette fierté étrange : son chez-elle devenait la scène de quelque chose de plus vaste.
***
Dans son enfance, cétait tout linverse : la fête, cétait chez Chloé.
Chloé, meneuse solaire et exubérante On se rassemblait toujours devant son immeuble, elle improvisait défilés de mode en peignoir de maman, clubs secrets sous lescalier, grand-mères du quartier la surnommaient « notre étoile filante ».
Solange, rangée, discrète, bibliothèques et chaussures bien propres, était la préférée des adultes.
Solange, la première de classe ! clamait tante Lucie, la mère de Chloé. Garde un œil sur Chloé, histoire quelle prenne exemple !
À ladolescence, les routes se séparèrent. Chloé rentra vite, bardée de récits, Solange fit son IUT puis la fac à distance, avant dentrer en comptabilité. Cousines devenues étrangères, nulle part sauf aux fêtes de famille.
Puis tante Lucie mourut. Funérailles, tensions, souvenirs surgis dun passé trouble. Un soir, pour la première fois depuis longtemps, elles sattardèrent à la cuisine jusquà trois heures, noyant lamertume dans le thé sucré.
La maison est morte avec maman, confia Chloé, la tête dans sa tasse. Je ne comprends plus comment vivre sans elle.
Solange, qui vivait déjà depuis quatre ans sans la sienne, répondit simplement :
On vit autrement. Ni mieux, ni pire. Juste autrement.
Dès lors, elles sappelèrent souvent administratives dabord, puis confidences et broutilles.
Progressivement, Chloé aspira Solange dans son tourbillon, comme une feuille attirée par un courant.
Quoi, on est cousines et vivrait en parallèle ? Non, je viens chez toi, tu viens chez moi !
Mais Solange, mystérieusement, nallait jamais chez Chloé. Toujours une excuse. Au contraire, Chloé venait régulièrement chez elle.
***
Peu à peu, « chez Solange » devint un code.
Les filles, cest logique, cest chez Solange, répondait Chloé, notant son agenda. Je vais pas me gêner avec ma kitchenette, chez elle cest salon-cuisine rêve de youtubeuse.
Noël, où ? Chez Solange ! Ses lumières de guirlande et son « hareng-sous-mayo » qui ressemble à un gâteau.
Pâques ? Chez Solange.
Anniversaire de Maïa ? Cest chez Solange, voyons, beau gâteau assuré !
Soirée improvisée ? Évidemment, chez Solange où tout est bon.
Au début, cela flattait Solange.
Sa maison, cétait le cœur battant de la tribu. Elle savourait de choisir de jolies serviettes ou de tester de nouveaux amuse-bouches. Les copines de Chloé, émerveillées devant la vaisselle blanche, sextasiaient :
Chez vous, Solange, cest comme chez Madame Figaro !
Mais doucement, lhistoire se resserra. Les invitées vinrent même sans Chloé.
Solange, cest Élodie, tu te rappelles ? On passe avec Amélie pour papoter, Chloé nest pas libre, ça gêne pas ?
Un soir, troisième sonnerie de la semaine, Solange ouvrit à une femme immédiatement reconnaissable.
Nadège. Une ancienne qui jadis lavait humiliée publiquement dun faux ragot on sétait évitées depuis.
Oh bonsoir, balbutia Nadège, coiffant nerveusement. Chloé disait soirée chez toi, je viens un peu tôt aider, si besoin
Solange sentit les vieilles blessures remonter dun coup. Elle aurait pu dire : « erreur, tu nes pas invitée ». Mais elle sécarta.
Entre. Tu veux du thé ?
La lavette entre ses mains se tordait nerveusement.
***
Son premier geste de révolte fut presque ridicule.
Si tu veux saboter la fête, achète des biscuits immondes, se souffla-t-elle.
Habituellement, elle tenait à ses croquets amandes de lartisan du coin. Cette fois, elle opta exprès pour le paquet basique du supermarché. Biscuits industriels qui seffritent avant la théière.
Quils voient, tiens, que tout nest pas palace chez Solange, maugréa-t-elle, les versant dans le plat.
La soirée fut, bien sûr, excellente. Les filles mâchèrent les biscuits ternes avec des sourires éclatants. Bientôt, Chloé ouvrit ses fameux « tomates panées ».
À un moment, Maïa enfila ses perles géantes sur la poignée dentrée oubliées, le matin Solange les trouva là, pendues innocemment. Prête à les glisser « perdu et trouvé », on sonna.
Chloé surgit, hilare à la vue des perles.
Chez toi, aussi, les poignées sont à la fête !
Elle voulut protester : ce nest pas la fête, cest du désordre. Mais la joie était si sincère quelle soupira simplement :
La fête…
La fête ne voulait plus partir.
***
Le fameux apéritif voyance, Chloé lavoir surnommé « nuit de prémonition ».
Ce soir, on lit lavenir, avait-elle lancé dans le groupe, y ajoutant Solange en douce. So, tu es notre oracle, chez toi même la bouilloire murmure.
Solange haussa les sourcils devant sa vieille bouilloire entartrée. Oracle ? Vraiment.
Lune convives, Élodie, débarqua avec un arsenal : tarot de Marseille, bougie géante, miroir dans un cadre baroque.
Ce nest pas une banale soirée, déclara-t-elle. Cest une séance spirite. On convoque les esprits.
Solange éclata de rire, nerveuse.
Quels esprits, Élodie ? Ici, tout juste celui du pot-au-feu
Pas du pot-au-feu ! protesta Chloé. Relaxe, cest un jeu.
On éteignit la lumière, nalluma quune chandelle. La pièce ruisselait dombres dorées, Minuit le chat, habituellement tapi près du radiateur, toisa le miroir, queue au vent.
Élodie disposa les cartes, plaça le miroir de façon à y refléter tous les visages.
On interroge lunivers, chuchota-t-elle.
Solange, assise au bord, se sentait étrangère à sa propre fête. Elle fixait la flamme tremblante, songeait à ces questions amour, argent, avenir qui passaient devant elle en courant dair.
Soudain, pour mieux coller à lambiance, la lumière clignota, puis séteignit complètement.
Oh ! cria quelquun.
Un signe ! souffla Élodie, les filles gloussaient dextase.
Solange saisit son portable, voulant activer la lampe un projectile sombre fila entre ses jambes. Minuit, paniqué par les ombres et les flashs, traversa la scène, miaula comme perdu, et se carapata dans larmoire de la chambre, fermant la porte dun coup de patte.
Clairement trop desprits ici, déclara Solange.
La lumière revint après cinq minutes. Cétait le voisin qui avait fait sauter les plombs en branchant une perceuse à béton. Mais Minuit resta caché jusquau lendemain, gratouillant et geignant dans les profondeurs du linge.
Quand le chat émergea enfin, fourrure froissée, Solange le caressa, chuchotant :
On se planque ensemble ?
Minuit séloigna, direction la cuisine, deux paillettes oubliées sur la route.
***
Solange hésita longtemps.
Elle tapota sur son portable : « Chloé, la prochaine fois, faites la fête chez toi ». Effaça aussitôt.
Elle essaya : « Je nen peux plus » ou « Chloé, pause sur les soirées, sil te plaît », ou « Je suis saturée, vraiment ».
Trop doux, trop abrupt. Dans sa tête, Chloé murmurait : « Solange, tu comprends », « Toi tu es gentille », « Ce nest pas compliqué pour toi ».
Un soupir, téléphone sur la table. Solange se planta devant le miroir. Lampoule pendait, dessinant des ombres sur son visage. Elle saisit sa brosse, releva la tête, déclara à son reflet :
Chloé, la prochaine fois, fête-la chez toi.
Voix rauque, tendue comme une corde. Elle frémit.
Sans justification entendit-elle Carla dans sa tête. Tu en as le droit.
Solange redressa les épaules, façon actrice.
Chloé, répéta-t-elle, regard planté dans le miroir. Jaime nos soirées. Mais je ne veux plus tout organiser chez moi. La prochaine fois, ce sera chez toi.
La voix dérapa enfin.
Pas de « mais », se gronda-t-elle. Je ne suis ni une excuse ni laccueil municipal.
Solange tapa enfin :
« Chloé, je suis à bout. La prochaine, cest à ton tour, daccord ? Jai besoin de vacances côté invités ».
Doigts suspendus sur « envoyer ». Peur de perdre, de blesser. Dentendre : « Ah, ben tu vois, toujours la rabat-joie ».
Elle cliqua. Reposa le téléphone.
Maintenant il faudra parler, souffla-t-elle. En vrai.
Devant la glace, elle réessaya la conversation.
Chloé, cest chez moi, je souffre dêtre envahie…
Chloé, je taime, mais je ne suis pas une salle commune
Chloé, il faut délimiter.
Mais sur « délimiter », la voix se brisait en murmure. Pas une cheffe de clan, juste une femme en train dapprendre « non », comme un mot étranger.
Pourtant, après la cinquième prise, son regard saffermit. Ni rage ni abattement : résolution.
Bien, fit-elle au matin, face à son double. Allons-y. Pas chez moi. Chez elle.
***
Chez Chloé, Solange se présenta sans prévenir.
« Puisquelle débarque chez moi avec flan et tribu, moi aussi je peux arriver comme simple témoin. »
Dans lancien immeuble du Quartier Latin : plafond haut, murs décatis, boîtes à lettres bombées. Jadis, Solange adorait ces escaliers, jadis imprégnés du « souffle de lhistoire ». Maintenant, ce parfum avait viré à lhumidité et à la cigarette.
Pas dascenseur. Solange gravit les marches, accrochant son regard aux marches usées. Au deuxième, odeur de désodorisant cheap et de potage oublié.
La porte signalée par une couronne de laurier synthétique et la plaque « Ici vit un miracle ». Cétait attendrissant aujourdhui, cela sonnait un peu triste, un peu enfantin.
Solange frappa. Le silence. Appuya sur la sonnette, longue trille. Après un temps, bruits sourds puis un « Qui cest ? ».
Cest moi, lança Solange. Solange.
Loquet qui râle, résistance de la porte, puis ouverture.
Chloé, surprise, blottie derrière la porte, vieux survêtement, un pied nu, lautre en chaussette à la main, cheveux hâtivement relevés, yeux gonflés.
Solange ?… Sans prévenir ?
Tu las déjà fait, non ? fit Solange paisible.
Chloé papillonna, puis sécarta.
Lappartement saisit Solange non par la déco, mais par un vide palpable.
Pas de « bienvenue » comme chez elle : pas de paillasson, pas détagère à chaussures. Manche de balai contre le mur, chaussures éparpillées, sol taché.
En entrant, un choc : le salon se réduit à un unique canapé, jadis vert vif, maintenant gris de fatigue, accablé de vêtements : robes, jeans, t-shirts entassés comme une vague échouée.
Au sol, bouteilles de rosé vides, canettes, un magazine éventré. Ordinateur ouvert sur un tabouret, cendrier plein à ras bord.
Sous la table, deux mugs : lun renversé, auréole marron séchée sur le sol ; lautre, branlant sur le tapis, contenu sombre craquelé, râpé de cendre sur la mousse.
« Mug saoul », pensa Solange, comme Carla désignait ces restes de café figés le temps que lessentiel se délite.
Sur la fenêtre : pas de fleurs, juste des gobelets vides, un paquet de chips éventré, un citron racorni sur la fonte.
Solange sentit rouler quelque chose en elle. Ce nétait pas seulement un manque dordre, mais une vie en déroute, lâchée aux courants dair.
***
Ne me regarde pas comme ça, lâcha Chloé, captant son regard. Je nai pas encore rangé tout ça.
Depuis quoi ? souffla Solange.
Depuis maman, le boulot, tout ça elle balaya du bras le chantier. Depuis la vie, bref.
Chloé passa en cuisine, minuscule « cagibi ». Table, une chaise, un frigo collant. Lévier, peuplé dassiettes en croûte. Une poêle, restes de pommes de terre défraîchies. Un sac poubelle enfoui sous la fenêtre.
Je voulais tappeler lança Chloé, mettant sur le feu une bouilloire visiblement crasseuse. Mais je ne sais jamais trop comment faire.
Solange serra son sac contre elle. Les images de sa propre cuisine, nappe, gâteaux, fleurs, ce bruit de vie brillante. Ici, cétait un autre monde : la fête sarrêtait seulement sur le seuil.
Brusquement, elle comprit : pour Chloé, son appartement à elle nétait pas quun endroit commode. Cétait le seul coin qui semblait échapper au « cagibi ».
Tu viens pour discuter ? dit enfin Chloé. Ou pour linspection ?
Pour parler, répliqua Solange. Mais linspection fait partie de ce dont nous devons parler.
***
Je Chloé seffondra sur la chaise, jambes fragiles. Je croyais que tu men voulais encore.
Ses yeux brillèrent, non de rires, mais de larmes réprimées.
Je ten veux, admit Solange. Jen ai assez Hier, cétait la goutte de trop.
Elle posa son sac sur la table, sans dégager canettes ni sachets.
Mais je sa voix tremblait, elle se força. Je voulais comprendre.
Chloé se frotta le visage, effaça son maquillage grossièrement.
Comprendre quoi ?
Pourquoi ici Solange montra du geste. Et pourquoi ce nest jamais chez toi quon fait « comme à la maison ».
Chloé lâcha un rire bref et râpeux.
Parce que chez toi cest un vrai chez-soi. Ici, cest du décor de location.
Elle se lança, comme une digue rompue.
Ici, je me sens pas chez moi, So. Depuis maman, la répartition des affaires Ces murs ne sont pas moi. Jhabite en squatteuse, pas en propriétaire. Il y a des choses, mais pas de foyer. Tu vois ?
Solange se tut. Elle pensa au deuil, quand il avait fallu bouger canapé et rideaux pour réapprivoiser son appartement.
Mais toi poursuivit Chloé, fixant un point invisible. Chez toi, tout est à sa place. Le plaid, la vaisselle, le chat sur le rebord. Toi, tu sens où tout se trouve, tu gères la vie, quoi.
Son souffle se brisa.
Chez toi, pour la première fois depuis longtemps jai pas peur. Je suis pas seule.
Solange sentit souvrir une faille tendre au coin des cotes : compassion, gêne, mais profonde reconnaissance.
Et jai cru Chloé rit, nerveuse. Que tu adorais cette ruche. Que ça tépanouissait, ne jamais être seule. Je ne voyais pas elle désigna mugs et désordre. Je voulais pas voir. Jallais juste chez toi, comme au sanctuaire du passé.
Solange déglutit.
Et donc murmura-t-elle, tu nas pas vu mon foyer se transformer en annexe de ton chaos ?
Chloé cacha sa figure dans ses mains.
Jai peur dêtre seule, So. Vraiment peur. Le soir, la voix de maman me revient, ses consignes, son : « Tu fais encore tout de travers ! » Jallume la musique, je fuis chez toi, parce que sa voix se brisa encore, chez toi, cest la première fois que je ressens comme avant maman.
Solange sassit face à elle. Les phrases répétées devant la glace perdirent toute colère. Il ne resta que lessentiel.
Chloé, dit-elle, douce mais ferme. Je suis désolée de ta solitude. Flattée que tu voies mon foyer comme un refuge. Mais
Elle posa ses mains sur la table, pour ne pas trembler.
Je ne peux plus être ton unique coussin pour tous tes naufrages.
Chloé baissa le regard. Solange expira.
Essayons autrement, proposa-t-elle.
***
Autrement comment ? risqua Chloé, soufflant dans un mouchoir.
Déjà Solange balaya la pièce du regard, ce nest pas toujours « chez Solange ».
Elle observa un mug branlant, canapés, sacs poubelle.
On commence par ce fait : un foyer, cest pas juste lendroit où lon rit. Cest un endroit où on na pas honte de soi.
Chloé sourit faiblement.
Ça fait longtemps que jai honte, admit-elle.
Alors commençons ici, Solange se leva. Si tu continues demporter toutes tes copines chez moi, ici sera toujours vide. Et moi jétouffe.
Elle posa ses coudes sur la chaise, regardant sa cousine droit.
Donc, dit Solange, réunions, à tour de rôle. Une fois ici, une fois chez moi. Mais petits comités. Pas chaque semaine, juste une fois par mois.
Tu me demandes vraiment dinviter des gens dans ce désastre ? sesclaffa Chloé.
Je te propose darrêter dutiliser mon chez-moi comme unique fête. Fais de ce chez-toi un endroit vivant.
Elle adoucit sa voix.
On commence petit. Pas avec des gens. Nous deux.
Chloé plissa les yeux.
Quoi donc ?
Solange retroussa ses manches.
On commence par virer la poubelle, laver les tasses, nettoyer la table et faire des crêpes. Pour deux. Pas de copines, pas de paillettes, pas de voyance. Toi. Moi.
Des crêpes ? Chloé rit-pleura, mais ses yeux pétillaient presque. Je préfère les pancakes.
Alors pancakes, marché conclu.
***
Elles se mirent à lœuvre, maladroites mais courageuses. Solange trouva un sac poubelle, Chloé ramassa mugs et bouteilles. À lévier, Solange dut expliquer combien la mousse gratte. Chloé lavait, déterminée, comme à un examen.
Moi non plus, mon salon nest pas né net, confia-t-elle. Maman, la vie, mont appris. Toi tu as survécu à ta façon.
Chloé se tut, mais nettoya ses tasses comme la vie en dépendait.
Dans la cuisine, bientôt, lodeur douceâtre de beurre. Chloé, crêpière en main, redevint lenfant du square, animatrice de défilés improvisés seulement, aujourdhui, avec des murs fendillés pour toile de fond.
Alors quelles sattablaient devant les premiers pancakes, on sonna.
Qui encore ? seffraya Chloé.
Solange regarda par le judas, et sourit.
Cest de la famille, samusa-t-elle.
Sur le palier, Carla, sac à dos et sachet à la main.
Guidée par lodeur ! Maman répondait pas, alors me voilà.
Chloé, confuse, rectifia ses cheveux.
Entre, invita Solange. On répète le nouveau modèle.
Carla scrutait lappartement, la table, sa tante et sa mère. Elle sembla surprise, puis approuva dun sourire.
Oh, ironisa-t-elle. Même chez tatie Chloé, il y a des paillettes, maintenant.
Où donc ? demanda Chloé.
Lève les yeux, gloussa Carla.
Toutes levèrent la tête : une étoile argentée, fossilisée, clignotait suspendue à la lampe un souvenir glissé là à linsu de la lessive.
Solange rit.
Eh voilà. Il y a des paillettes chez nous deux. Plus seulement chez moi.
Lessentiel, ajouta Carla, un clin dœil, cest quon soit tous daccord pour les disperser.
Solange sentit se détendre quelque chose au creux delle-même. Elle était encore fâchée contre Chloé, encore éreintée des réunions « filles ». Mais aujourdhui, au moins, elle avait le choix. Et Chloé aussi.
Assises à trois sur la minuscule cuisine, elles grignotaient à même la poêle, riant de voir Carla senfariner le nez.
Et pour la première fois, ce petit rire navait rien dun emprunt, dune invasion. Cétait une fête minuscule, mais enfin honnête. Sans « reine des apéros » ni « meilleure hôtesse du monde ». Juste Solange, Chloé et Carla.