Juge avec le cœur, vérifie avec lesprit
Oh, les filles, la mienne est en train de perdre la tête ! Hier, elle a débarqué chez moi avec une marmite de pot-au-feu ! Vous imaginez ? Mon pot-au-feu ne lui plaît pas. Fiston préfère le sien ! dit Camille, repoussant sa tasse de café pour attraper son verre de vin. Mais doù ça sort, franchement ? Qui fabrique ces belles-mères ? On va devenir comme ça, vous croyez ? Eh bien, dans ce cas, égarez-moi en forêt pour que je ne retrouve jamais la maison !
Calme-toi, Camille ! répondit Mathilde en lui caressant la main. Peut-être quelle commence à vieillir, ou alors elle sennuie. Après tout, ton mari est son unique fils. Elle na plus grand-chose, alors elle veut te rendre service à sa façon. Tu imagines, elle te fait à manger ! Remercie-la et demande-en encore ! Comme ça tu cuisines moins. Elle est contente, tout le monde est content.
Mais tu rigoles ? Comme ça, elle viendra habiter chez nous ! Non, merci, tout ce quelle fait en ce moment me fatigue déjà assez. Tu te souviens de ce linge de maison quon avait acheté avant les fêtes ?
Pour le cadeau ?
Exactement. Elle la jeté.
Quoi ? Mathilde manqua de remplir la tasse de Justine, et la nappe se teinta de jaune pâle.
Pas bon pour la santé, soi-disant ! Les culottes ne conviennent pas ! rit nerveusement Camille. Je nai même pas osé lui dire le prix. Sinon elle maurait avalée.
Tu nes jamais contente ! Elle se soucie de ta santé, et toi tu toffusques plaisanta Mathilde, puis elle redevint sérieuse. Mais pourquoi elle fouille dans ton linge ?
Demande-le-lui ! Camille jeta une serviette sur la table et tapa sur la flaque. Mince, mais quest-ce que je fais ! Ça va laisser des traces !
Respire ! Justine prit la serviette des mains de Camille et glissa devant elle une tasse de café. Tu es à cran, ma vieille…
Tu métonnes ! Les filles, tant quon était en location, cétait le paradis ! Elle ne venait jamais. Je pouvais déambuler des heures chez moi, réfléchir à mes commandes, personne ne me dérangeait. Impossible de lui expliquer que travailler à la maison, cest du vrai travail. Elle ne veut pas admettre que je gagne presque autant que son fils. Depuis quon a acheté, je me sens… comme une bestiole sous microscope. Elle débarque nimporte quand, elle fait ce qui lui passe par la tête. Et le tout sous prétexte quelle nous a aidés pour lapport. Voilà. Je suis en servitude. Camille étouffa un sanglot.
Change les serrures.
Tu parles ! Mon mari lui refilera les clés. Cest sa mère, il ne dira jamais non… Faudrait divorcer, cest tout !
Mais enfin, tu es sérieuse ? Camille, tes une femme ou pas ? Je ne te reconnais plus ! Tu étais la plus terrible au lycée. Où est passée ta fougue ? sindigna Mathilde.
Disparue avec mes illusions. Camille but une grande gorgée de vin en soupirant. Bon, jarrête de me lamenter. Je dois agir franchement, sinon je vais devenir folle. Déjà, mon fils me craint. Hier, il ma demandé pourquoi jétais si méchante. Et que répondre ? Que sa grand-mère me rend folle ? Non, ça ne va pas…
Évidemment. Tu devrais chercher un orphelin, Lili ! Personne ne lui fera de pot-au-feu sauf toi ! lança Mathilde à la serveuse, une part de dessert, pour calmer les nerfs !
Oh, oui… Camille essuya ses yeux en souriant. Vous voulez voir la pièce montée que jai créée pour mon dernier mariage ? Même moi ça ma surprise !
Elles se penchèrent toutes sur le téléphone de Camille, ébahies :
Incroyable !
Camille ! Et ça, cest quoi ? Comment tu las fait tenir ? Cest magnifique !
Secret de fabrication ! Cest mon fils qui ma donné lidée. Il jouait avec ses Legos et jai observé. Pour le transport, je préfère ne pas y penser, mais jai déjà six commandes pour les deux prochains mois. Par contre… je ne sais pas comment je vais y arriver.
Fais garder ton fils par ta belle-mère ! Quelle soccupe un peu.
Mathilde, tu es naïve ! rit Camille. Dès quon lui confie le gosse, elle tombe malade.
Sinon, tu fais partir ton mari et ton fils quelques jours chez elle ?
La main de Camille sarrêta au-dessus de la tasse.
Justine ! Tes un génie. Ils ne mencombreront pas, et elle pourra dorloter son chéri sur son terrain à elle, avec sa vaisselle fétiche. Jaurai juste à donner quelques bonbons à mon fils pour quil la tienne en haleine.
Les amies éclatèrent de rire. Tout le monde savait que le sucre transformait le fils de Camille en diablotin. Elle surveillait toujours au goûter
Justine, et toi alors ? demanda Mathilde. Tu es silencieuse aujourdhui. Ta belle-mère, elle ne te harcèle pas ?
Depuis le mariage, tout est trop calme, je crois. Écouter Camille me fait penser que ce nest peut-être pas normal…
Tu as tiré le gros lot : une belle-mère équilibrée. Mathilde haussa les épaules. On ne peut pas toutes avoir le feu dartifice de Camille !
Justine repensa soudain à ce que lui avait soufflé la mère de Jean, Marie-Louise, le jour de leurs noces.
Justine, je ne suis ni un bonbon, ni une bourse pleine décus pour te plaire. Tu ne me connais pas vraiment. Jai du caractère, je suis parfois susceptible, alors il faudra apprendre à discuter. Pour moi, la famille, cest tout ce qui compte. Si Jean ta choisie, il y avait raison. Les qualités, je les verrai avec le temps. Je ne viendrai pas vous donner conseil, vous nêtes plus des enfants, mais jaiderai si besoin. On verra la suite.
Cette franchise avait dérouté Justine. Cétait étonnant quune femme se décrive ainsi, et encore plus à la fiancée de son fils.
Justine et Jean sétaient rencontrés au mariage damis communs. Alors que Justine se tenait à lécart des filles prêtes à attraper le bouquet, un jeune homme trapu était venu vers elle.
Tu ne veux pas attraper le bouquet ? Tu refuses le mariage ?
Absolument.
Mais toutes les filles rêvent de ça.
De quoi ? Du mariage ?
Oui.
Cest une drôle didée. Certaines, peut-être. Mais la plupart veulent autre chose quune signature sur un papillon rose.
Et quoi donc ?
Aimer et être aimée… ce genre de choses.
Alors tu ne joues pas aux traditions ?
Non. Justine sourit. Et puis, sur des talons pareils, pas question de courir !
Ils avaient discuté tard et Jean la raccompagna chez elle, lui baisa la main et repartit avec son numéro.
Justine passa la nuit à imaginer ce que dirait sa grand-mère Élise, qui lavait élevée seule depuis la disparition de ses parents. Sa mère était repartie à Paris chercher fortune, écrivit quelques années, puis sévapora. Élise fit tout pour son unique petite-fille.
Quand la santé dÉlise déclina, Justine fut obligée de jongler entre travail, fac et soins. Après avoir tout perdu sauf la présence de ses deux amies, Mathilde et Camille, elle tint bon, déterminée à respecter les volontés de sa grand-mère : réussir ses études, sassumer, trouver un sens à sa vie. Mathilde plaça Justine dans la menuiserie familiale. Là, entre les sentiments compliqués de Mathilde (« tous les bons partis sont pris ou tordus ! »), et les galères de Camille élevée seule, les trois amies formèrent une famille, partageant repas, chagrins et succès.
Justine finit par rencontrer Jean, et ils se marièrent deux ans plus tard. Le bouquet fit une pirouette dans les mains de Mathilde qui, galamment, tira sous son bras le témoin de Jean.
Cette idylle ne dura quun mois. Mathilde le lâcha sans explication. Il nest pas pour moi, cest tout !
Personne ne posa de questions… mais quand Maximilien, le fameux témoin, venait dîner, Mathilde lévitait. « Fais attention à ce “gentil”, Justine », répétait-elle, sceptique sans jamais sexpliquer.
Le temps passa, et le bonheur de Justine fut complet lorsquelle se découvrit enceinte, alors quon lui disait depuis des mois quelle aurait du mal à tomber enceinte. Jean, qui la soutenait dans tout, se réjouit. Seule Marie-Louise, la mère de Jean, manifestait une gêne silencieuse.
Quest-ce qu’il y a, maman ? demanda Jean alors quil la ramenait chez elle.
Je ne sais pas, mon fils. Tout ça va trop vite.
Tu veux dire quoi ?
Marie-Louise se tourna vers lui.
Tu fais confiance à ta femme ?
Maman !
Tu lui fais confiance ? demanda-t-elle calmement.
Oui. Et je ne veux plus entendre ce genre de choses !
Je suis heureuse pour toi, cest tout répondit sa mère en fixant la fenêtre, perdue dans ses pensées.
Le petit Jaques naquit, et Justine plongea dans les soins au bébé. Marie-Louise ne simposa jamais, mais accourait si on lui demandait.
Justine ! Oh dis donc, tu rêves ! Mathilde agita une main devant les yeux absents de Justine. Ça va ?
Rien, je pense. Les filles, parlons dautre chose. Mathilde, tes prétendants ?
Justine jeta un œil à son téléphone : rien de Marie-Louise depuis deux heures. Franchement, elle était en or, cette belle-mère.
Cest Marie-Louise pourtant qui avait insisté pour que Justine passe du temps avec Camille et Mathilde ce soir-là : « Sors, prends du temps pour toi ! Je garde Jaques. »
Pourtant, Justine ressentait ce léger pincement, ce malaise diffus, comme si quelque chose restait en suspens entre elle et Marie-Louise. Un petit gravier dans la chaussure…
Le téléphone sonna soudain. Justine sursauta, faillit renverser son verre.
Justine La voix de sa belle-mère était si sourde quelle mit longtemps à la reconnaître. Justine…
La suite, Justine ne sen souvint que comme dans un rêve. Mathilde la giflait pour la réveiller, Camille larrosait deau froide, Lili hélait un taxi. Elles finirent chez Justine, où Marie-Louise, vieillie de dix ans, confia Jaques à Mathilde :
Tu viens avec moi ? Jai peur…
Jean avait eu un accident, percutant une bouche dégout mal couverte, la voiture sétait envolée, avait vrillé, percuté un camion. Jean nétait plus.
Justine sombra dans la peine, oscillant entre sanglots cachés de son fils et nettoyage maniaque de lappartement. Elle proposa à Marie-Louise de venir habiter chez elles, mais la belle-mère refusa :
Je ne peux pas. Ici, cest sa chambre. Jai limpression quil va franchir le seuil en réclamant des crêpes à toute heure…
Il ne men réclamait jamais
On avait chacun notre petit truc, non ? sourit Marie-Louise tristement. Chez moi, il refusait que jen fasse, prétendait que les tiennes étaient bien meilleures.
Entre Marie-Louise et Jaques, peu à peu, la vie reprenait. Justine lui demandait souvent de garder son petit-fils.
Six mois passèrent. En approchant des fêtes de fin dannée, Justine perdait le moral. Cela aurait dû être leur premier Noël à la montagne, le rêve de Jean, avec Jaques qui ferait des bonhommes de neige…
Je vais descendre les pistes, et toi, tu te baladeras avec Jaques !
Apprends déjà à tenir debout sur des skis ! se moquait Justine.
Justine voulait annuler le voyage. Mais Marie-Louise insista : « Viens, partons toutes les trois. Ça nous fera du bien… Et Jaques pourra garder de jolis souvenirs… »
Elles partirent donc à Biarritz, où pluie et vent les accueillirent, la mer était grise. Seule une balade jusquà la plage rasséréna les esprits. Jaques sautait dans les vagues, guettant le regard de sa mère, heureux. Marie-Louise, blottie dans sa doudoune, contemplait lhorizon, jusquà ce que Justine vienne la serrer dans ses bras, un geste impromptu entre elles.
Heureusement quon est restées ensemble…
Oui… Jai failli vous perdre, toi et Jaques, après Jean…
Quoi ? demanda Justine, perplexe.
Maximilien, le prénom lui glaça le dos.
Quoi, Maximilien ? Elle essayait de se souvenir de la dernière fois où elle lavait vu.
Il est venu chez moi, une semaine après… Il ma dit que Jean nétait pas le père de Jaques.
Justine sentit son cœur sarrêter.
Quoi ?
Il a insinué que Jaques nétait pas le fils de Jean. Il na pas dit ouvertement que cétait de lui, mais il laissait entendre que tu avais trompé mon fils. Que tu avais réglé le problème de stérilité ainsi…
Justine recula, tremblante.
Et tu las cru ?
Est-ce que tu crois que je serais là, avec vous, sinon ? Marie-Louise se rapprocha et la prit dans ses bras. Je lai chassé. Jean te faisait confiance. Faisons-nous confiance, Justine. Je nai jamais eu de filles, mais jaimerais vraiment continuer avec toi et Jaques.
Pas besoin de le demander Justine croisa le regard de Marie-Louise. Nous sommes une famille. Comme disait ma grand-mère, à quoi sert une famille si elle nest pas là dans les moments durs ?
Je ne veux pas que nous soyons une « coquille vide ». Marie-Louise câlina Jaques qui venait de leur saisir les mains. Tu as froid, mon cœur ? Rentrons dîner. Parle-moi de ta grand-mère, Justine.
Le reste du séjour se passa dans les confidences. Jaques, dans les bras de lune ou de lautre, plongeait ses yeux clairs dans les leurs, comme pour apprivoiser ce nouveau monde.
Quelques mois plus tard, Justine ressortit de vieux escarpins, elle cria :
Cest de la torture, ces chaussures chinoises !
Il faut souffrir pour être belle ! plaisanta Marie-Louise en laidant à fermer sa robe de bal.
Je peux pas être belle en ballerines ?
Avec la robe longue, tu risques de te prendre les pieds, fit Marie-Louise en secouant la tête. Prends-les, tu changeras sur place.
Elle prit la main de Jaques, attrapa le bouquet préparé pour la mariée.
Viens, dépêche-toi, on va rater la cérémonie.
Non ! Mathilde ne me le pardonnerait jamais, elle qui a attendu toute sa vie ce moment !
Le mariage de Mathilde fut immense et un rien précipité. Il fallut attendre la maire en retard, puis les alliances dans la main de Jaques, fier comme pas deux. Enfin, tout le monde sinstalla, les cadeaux défilèrent. Justine, témoin, rejoignit Camille, affairée devant le gâteau.
Ça va ? dit-elle en effleurant le ventre arrondi de Camille.
Mieux que jamais ! Jai fait la paix avec ma belle-mère rien que pour pas priver Mathilde de gâteau. Camille réajusta le support du gâteau. Personne nest fiable, faut toujours tout faire soi-même !
Que sest-il passé ?
Regarde ! Camille désigna la pièce montée. Elle a bougé pendant le transport, ça me rend malade ! Jy ai passé trois jours.
Cest un chef-dœuvre, Camille ! Mathilde sapprocha tout sourire.
Tu veux me tuer un jour, toi ! Tu veux être marraine avant lheure ?
Pas aujourdhui ! Aujourdhui, cest MON jour ! Alors arrête tes tracas.
Bof Camille bougea pour cacher le gâteau.
Mathilde rit et fit tournoyer son doigt sous le nez de son amie.
Cest moi, oui ! Jai goûté. Il était trop bon !
Vilain petit monstre ! soupira Camille, faussement outrée.
Tu me tueras plus tard, jai une valse à ouvrir ! Et elle séclipsa, attrapant son mari.
Et voilà, quest-ce que tu vas faire ? Camille soupira.
Où est ta famille, Justine ?
Là-bas, en train de danser.
Tout va bien, Justine ?
Oui, Camille. Tout va bien.
Tu oses dire “maman” maintenant ?
Jose pas.
Cest idiot ! Jaimerais bien avoir une belle-mère comme ça…
Justine observa Marie-Louise qui riait en dansant avec Jaques. Peut-être que Camille avait raison. Ce mot, qui porte tant, allait parfaitement à cette femme.
Maman… murmura Justine, goûtant sa sonorité. Sous le regard curieux de Camille, elle hocha doucement la tête et répéta, sûre delle :
Maman.