Être obligée dêtre heureuse
Mon père est parti de la maison pour une autre femme lorsque javais quatre ans, juste après le Nouvel An. Il sest arrêté sur le pas de la porte, ma dit « pardon » dune voix basse, puis a refermé la porte derrière lui.
Maman a accueilli la nouvelle sans trop de réaction, comme si cétait une fatalité à laquelle elle sattendait. Dans sa famille, aucune des femmes navait jamais connu dunion durable. Mais, deux semaines plus tard, au beau milieu de la nuit, elle a avalé tout le Témesta et le paracétamol que nous avions à la maison, et elle sest endormie dun sommeil dont on ne se réveille pas.
Au matin, jai longtemps insisté pour réveiller ma mère, en haussant la voix autant que je pouvais. Jai fini par grignoter ce que jai pu trouver dans le frigo, puis je suis revenue près delle, tentant encore de la secouer. Fatiguée, je me suis allongée tout contre elle et je me suis assoupie ainsi.
Les journées de janvier sont tellement courtes Quand jai rouvert les yeux, la lumière déclinait déjà. Le froid mavait réveillée. Je me suis recroquevillée sous la couette, cherchant plus de chaleur en me serrant contre le corps immobile de maman. Mais cétait justement de là que venait ce froid insoutenable et terriblement profond. Jai compris, alors ce froid qui me glaçait lâme, cétait le sien. Des larmes brûlantes ont inondé mon visage.
La porte dentrée a claqué dans lentrée. Je me suis précipitée en courant, le cœur battant. Cétait Tante Claire, la petite sœur de maman.
Manon, tu es là, je vois Mais où est ta mère ? Je lui téléphone toute la journée, elle ne répond pas ! Jétais tellement inquiète !
Je me suis agrippée à lourlet de son manteau, la tirant vers la chambre. Jouvrais la bouche, je criais en silence, de grosses larmes coulaient, mais aucun son ne sortait. Mon visage était déformé par le chagrin et la terreur.
Claire na jamais eu denfants son compagnon la quittée après cinq ans de vie commune. Elle maimait sincèrement, comme une seconde maman, et lorsque la tragédie est arrivée, elle a entrepris toutes les démarches pour me prendre sous son aile. Elle ma entourée dune affection totale, mais malgré les traitements et la rééducation pendant trois ans, ma voix nest jamais revenue.
Cet hiver-là, le froid sest abattu sur Lyon pile pour lÉpiphanie, amenant avec lui une vraie neige crissante. Javais passé la journée avec mes copines à descendre les buttes du parc de la Tête dOr en luge, à modeler une famille de bonshommes de neige et à nous rouler dans la poudreuse pour dessiner des « anges ».
Allez, cest lheure de rentrer. Voilà, ta doudoune tient debout toute seule, tes gants sont de vrais glaçons ! On va aussi passer à La Gourmandise pour acheter du lait et des pâtes, sest empressée de dire Claire.
Des gens allaient et venaient, la porte du magasin souvrait sans cesse, et là, assis tranquillement à droite de lentrée, se trouvait un gros chat roux. Lair important, yeux mi-clos, à faire mine de ne rien attendre, il battait doucement des pattes de devant pour se réchauffer. Je me suis accroupie près de lui, mapprochant tout doucement. Jai fait signe à Claire dy aller seule.
Très bien, jen ai juste pour un instant, mais tu ne bouges pas dici !
Jai caressé le chat lentement. Il sest dressé, a arqué le dos sous la caresse, puis sest mis à ronronner. Je lai enlacé autour du cou, pressant sa grosse tête contre ma joue. Et tout à coup, les larmes ont coulé, chaudes, sur mes joues, que le chat a commencé à lécher tout en éternuant dans mes bras.
Ohlala, mais enfin, ma puce, tu ne peux pas faire ça, il est sale, cest un chat de la rue !
Claire ma saisie par la main, ma tirée vers la voiture. Je me débattais, je voulais rester, mais elle a réussi à me faire asseoir à larrière et elle a pris place devant.
Le chat roux, lui, sest approché de la voiture, ma regardée à travers la vitre et a miaulé.
Ce nest pas possible, il est à moi maintenant, et je vais labandonner murmurais-je en étalant mes larmes sur le carreau.
Manon, cest toi qui parles ? Redis-le, redis encore ! suppliait Claire, la gorge serrée.
On ne peut pas le laisser. Il va mourir sans moi ! ai-je crié droit dans ses yeux.
Claire est sortie précipitamment, a pris le chat dans ses bras, et sest installée derrière à côté de moi. Le chat, pris de panique, sest agrippé à sa veste. Mais en me voyant, il sest réfugié sur mes genoux, sest couché, immobile.
Tu veux ce chat, eh bien, il est à toi. Il suffisait de me le demander, tu sais, je te laurais trouvé il y a longtemps ! souriait Claire, les yeux brillants.