Il faut absolument être heureuse
Mon père est parti du foyer pour une autre femme quand Éloïse navait que quatre ans. Il est parti juste après le Nouvel An, sest arrêté sur le seuil et lui a dit « pardonne-moi » avant de fermer la porte derrière lui.
Ma mère a accueilli cette séparation avec un calme étonnant, comme si cétait une fatalité évidente. Dans sa famille, aucune femme navait jamais connu un amour durable. Pourtant, deux semaines plus tard, au milieu de la nuit, elle a avalé tout le Lexomil et le Doliprane qui restaient dans la maison, puis elle sest endormie pour toujours.
Le matin, Éloïse a longtemps, bruyamment tenté de réveiller sa maman. Puis, faute de mieux, elle a grignoté ce quelle a trouvé dans le frigo et, espérant toujours, est revenue la secouer. Épuisée, elle a fini par sendormir, blottie contre elle.
Les journées de janvier passent vite à Paris, et déjà le soir tombait quand la petite a rouvert les yeux. Elle sest réveillée frigorifiée, a tiré la couverture sur elle et sest rapprochée autant que possible du corps de sa mère, cherchant de la chaleur, mais plus elle sen approchait, plus elle avait froid. Cest alors quÉloïse a compris que ce froid infini venait de sa mère. Des larmes brûlantes lui ont ravagé le visage.
La porte dentrée a soudain grincé dans lentrée. Éloïse sy est précipitée en courant. Cétait Amélie, la petite sœur de sa maman.
Ma puce, tu es là. Et ta maman, elle est où ? Je lai appelée toute la journée, impossible de la joindre ! Jétais inquiète…
Éloïse a saisi la manche du manteau dAmélie et la tirée vers la chambre. Elle la regardait avec des yeux énormes pleins de larmes, montrait la chambre du doigt et sagitait nerveusement, comme pour crier quelque chose. Mais aucun son ne sortait : sa bouche souvrait, son visage se tordait, les larmes et la morve coulaient, mais aucun mot.
Amélie navait jamais eu denfant : après cinq ans ensemble, son mari lavait quittée. Mais elle aimait Éloïse comme la sienne, dun amour entier et désintéressé ; on peut dire quelle est devenue sa seconde maman. Après la tragédie, Amélie a pris toutes les démarches en main, et la petite est restée à ses côtés, entourée dune attention sans faille. Pourtant, malgré des années de soins, de médecins et de rééducation, la voix de sa nièce ne revint jamais.
Cet hiver-là, les grands froids sont arrivés à lÉpiphanie, avec de la neige, une vraie neige crissante sous les bottes. Éloïse et ses amies ont passé la journée à faire de la luge au parc Monceau, à construire toute une famille de bonhommes de neige, à se rouler dans la poudreuse et à dessiner des anges sur le sol blanc.
Allez, il faut rentrer. Tu as la doudoune dure comme du bois avec toute cette neige, et tes gants sont raides de glace. On va sarrêter à la supérette chercher du lait et des pâtes, daccord ? lança Amélie.
Les gens entraient et sortaient, les portes souvraient, se refermaient. Près du pas de la porte de la petite épicerie, un chat roux attendait calmement, lair indifférent, les yeux mi-clos. On aurait dit quil méditait, mais ses pattes avançaient nerveusement à cause du froid. Éloïse sest approchée, sest accroupie à côté du chat, et a fait signe à Amélie dy aller seule.
Bon… Je fais vite, ne bouge surtout pas dici !
Doucement, Éloïse a caressé le chat. Il sest relevé, a arqué le dos de plaisir et sest mis à ronronner. Elle la serré contre elle, collant sa joue à la tête du félin. Et là, des larmes très chaudes lui ont à nouveau coulé sur le visage, que le chat a commencé à lécher. Il éternuait puis continuait.
Oh, ne fais pas ça ! Il nest pas propre ce chat, il est dehors, il est tout sale…
Amélie a tiré Éloïse assez fermement vers la voiture. Mais la petite résistait, voulait retourner vers le chat. Finalement, Amélie la installée sur la banquette arrière et sassit au volant.
Mais le chat sest approché de la portière, regarda Éloïse dans les yeux et miaula tristement.
Mais Je ne peux pas, il est à moi, et je labandonne murmurait Éloïse, les larmes brouillant la vitre.
Quoi ? Cest toi qui parles ? Redis-le, redis-le encore ! supplia Amélie, hors delle-même.
On ne peut pas le laisser. Il va mourir sans moi ! cria sa nièce, directement dans les yeux dAmélie.
Aussitôt, Amélie bondit hors de la voiture, attrapa le chat et sinstalla à larrière avec Éloïse. Le chat, apeuré, saccrocha à son manteau, mais en voyant la fillette, se jeta sur ses genoux et sy coucha, immobile.
Tu veux ce chat ? Prends-le, il est à toi. Tu navais quà me le dire, je te laurais trouvé depuis longtemps ! dit-elle en souriant, heureuse.
Je comprends aujourdhui que le bonheur ne dépend ni des circonstances ni de lâge. Il est dans de petites choses, un geste damour, un compagnon inattendu. Il faut apprendre à être heureux, coûte que coûte.