Paris, 12 février
Aujourdhui encore, jai pris le chemin du retour avec mon cabas rempli de provisions du marché de la rue Mouffetard. Les genoux mélançaient, et je pensais à mes petits soucis du quotidien. Ma petite-fille, Camille, avait promis de mappeler, mais pas la moindre nouvelle. Et cet hiver vraiment étrange ! Un jour, il gèle à pierre fendre, le lendemain, il pleut et la boue saccumule dans tout le quartier du XIIIᵉ. Mes pensées vagabondaient lorsque tout à coup, je faillis trébucher sur le trottoir glissant.
Je me retournai une chienne rousse, fine comme un fil, venait de se faufiler entre mes jambes. Elle était si maigre que jen voyais ses côtes à travers son pelage hirsute.
Non, mais tu pourrais faire attention, sale bête ! lâchai-je dans un souffle agacé.
Elle ne ralentit même pas, pressée daller quelque part. Dans la gueule, elle portait un vieux croûton de baguette.
Elle doit avoir des petits pas loin, marmonnai-je. Bientôt le printemps, voilà quelles commencent toutes à faire des portées.
Jajustai mon cabas, mais quelque chose me travaillait. Il y avait quelque chose de bizarre dans toute cette scène.
Le lendemain, rebelote. Toujours la même ombre rousse au fond de la cour de limmeuble, croûton à la gueule, direction la vieille maison abandonnée, celle dans laquelle vivait jadis Madame Séraphine. Elle est décédée depuis plus de six mois, et la maison est restée là, froide et délabrée.
Regarde, Madeleine, cest encore ta copine la chienne ! cria alors ma voisine Lucette depuis le balcon. Tous les jours pareil, mais comment elle fait pour trouver à manger dans Paris, hein ?
Elle doit fouiller les poubelles Pour nourrir ses petits, linstinct maternel, tu comprends
Tu es sûre que ce sont des petits ?
Tu vois qui dautre ? Cest la saison, la nature fait son œuvre.
Jai hoché la tête, mais cette hypothèse tournait comme une écharde dans ma tête. Oui, des chiots mais il y avait un détail qui clochait.
Une fois de plus, la rousse fila par la faille de la vieille palissade, et disparut dans la cour laissée à labandon. En moi-même, je me sermonnai : « Arrête donc, Madeleine Va voir, tu seras fixée. »
Jai esquivé la palissade tout en craquant sous mon poids. La cour était envahie dorties, tout plein de bouts de verre, des vieux seaux rouillés qui traînaient.
Au bout du jardin, jai entendu un gémissement, faible, presquimperceptible. Je me suis approchée au bout du hangar délabré et je suis restée figée sur place.
La chienne rousse était assise près de la vieille niche ; devant elle, une énorme chienne noire, le museau tout grisonnant, attachée à un poteau par une vieille chaîne. Aveugle.
Ses yeux laiteux et éteints ne voyaient plus rien, sa peau collait à ses os, son pelage noué en paquets. Elle était couchée sur le flanc, les flancs agités à chaque respiration.
La rousse déposa la mie de pain juste devant elle et la poussa du museau, en silence.
La noire tâtonna, trouva le morceau et se mit à le grignoter avec voracité. La rousse attendait, posée à côté, le regard attentif. Le pain avalé, la rousse lécha tendrement la truffe de la vieille, puis sallongea tout contre elle.
Jétais là, tétanisé. Jen avais les larmes aux yeux.
« Mon Dieu Elle la nourrit. Tous les jours. Bien quelle-même crève de faim. »
Je naurais su dire combien de temps je suis resté là. Cest seulement lorsque la chienne rousse leva la tête vers moi, me fixant intensément, que je repris mes esprits. Son regard semblait demander : « Alors, tu pars ou tu aides ? »
Attends je reviens, balbutiai-je.
Je courus chez moi, aussi vite que mes vieux genoux me le permirent. Le souffle court, une douleur dans le côté, mais je ne marrêtai pas. Jattrapai tout ce que javais de comestible : du poulet rôti, un peu de riz, du saucisson, jemportai aussi une gamelle deau et je repartis au galop.
A mon retour, la scène navait pas bougé : la rousse attendait fidèlement près de la noire.
Voilà, les filles soufflai-je, en magenouillant. Tenez.
Je déposai le poulet devant la rousse, mais elle détourna la tête vers la noire, toujours fixée sur sa compagne.
Non, mais tu ne vas pas manger ? Avec la peau sur les os que tu as
Jai compris. Jai déplacé la viande près de la truffe de la chienne noire. Elle a réagi tout de suite, engloutissant les morceaux avec avidité.
La rousse, elle, attendait. Elle na pris un morceau quaprès que la noire ait fini son repas.
Voilà cest bien, murmurais-je.
Longtemps, elles ont bu dans la gamelle. Je pleurais sans retenue.
Tu fais quoi là, Madeleine ? sexclama la voix de Lucette derrière la palissade.
Regarde qui la rousse nourrit Cest pas des petits.
Lucette resta sans voix, puis renifla bruyamment.
Qui a pu laisser une pauvre bête ainsi attachée ?
Madame Séraphine sans doute, elle la tenait en laisse. Puis, quand elle est morte, on a oublié la chienne.
Cela fait six mois
Six mois, seule ici. Et la rousse, la seule à ne pas lavoir oubliée. Elle la nourrit, chaque jour.
Lucette sagenouilla elle aussi, caressa la tête de la rousse.
Brave chienne Bravo.
Vers le soir, tout limmeuble était là. Certains apportaient de la nourriture, dautres des vieux édredons. Les hommes tentèrent de casser la chaîne, mais elle était épaisse.
Il nous faut une meuleuse, annonça Monsieur Paul du quatrième. Jen ramène une demain.
Le lendemain, il revint avec son outil. Tout le monde se retrouva dans la cour.
Doucement, Paul, ne lui fais pas peur ! criait Lucette.
Le disque siffla, des étincelles jaillirent. La noire sursauta, tenta maladroitement de se lever.
La chaîne céda.
Cest fini, tu es libre, souffla Paul, tout essoufflé.
Je me suis agenouillé à ses côtés, jai caressé doucement la vieille chienne.
Tu veux venir avec moi ? Je te donnerai à manger. Et toi aussi, la rousse, tu viens. Toutes les deux.
La noire remua la queue, comme si elle comprenait tout.
Jai tenté de la soulever, mais jai vite vu que je ny arriverais pas.
Laisse, je la prends, proposa Paul avec précaution. Je lemmène où ?
Au troisième, appartement vingt-et-un.
En traversant la cour, tous sécartaient, silencieux, nous dévisageant. La rousse suivait à pas feutrés, oreilles basses, queue rentrée.
Naie pas peur, soufflai-je à la rousse. Je vous prends toutes les deux.
Devant le bâtiment, les habituelles dames du quartier surveillaient la scène depuis leur banc.
Madeleine, tu ramènes les chiennes chez toi ? soffusqua lune.
Oui, répondis-je nettement.
Mais elles sont sales, couvertes de puces ! Tu vas faire entrer ça chez toi !
Je les laverai.
Et les voisins, ils en pensent quoi ?
Quils pensent ce quils veulent ! mécriai-je si fort que je sursautai moi-même. Cela fait six mois que cette pauvre chienne pourrit sur une chaîne, sans personne pour la voir, ni la nourrir. Seule la rousse, elle, la voyait. Mais nous, on passait devant. Tous les jours. Sans jamais remarquer.
Ma voix tremblait. Les visages se baissèrent.
Je ne savais pas, murmura lune.
Et personne na rien dit ! répondis-je, les larmes aux yeux. Personne na rien vu.
Je suis montée, Paul derrière moi, la rousse sur mes talons.
Chez moi, jai étalé un vieux plaid, Paul a délicatement installé la chienne noire dessus.
Besoin daide, Madeleine ?
Non, merci. Je vais men occuper.
Une fois seul, je me suis adossé à la porte. La rousse, attentive, veillait toujours sur la noire et mobservait aussi, avec dans le regard une sincère reconnaissance.
Bien faisons les présentations. Moi, cest Madeleine. Et vous ?
La rousse émit un petit aboiement.
On tappellera Cannelle. Et toi, ma grande, tu seras Noiraude. Daccord ?
Japportai une gamelle de riz et de viande pour Noiraude. Elle la renifla, hésitante, apeurée par ce nouveau lieu.
Allez, prends donc.
Jai tendu un petit bout de viande à la main. Elle la pris tout doucement.
Voilà, ma belle, murmurai-je. Mange autant que tu veux.
Je la nourrissais doucement, petit morceau par petit morceau, avec patience. Cannelle observait, puis vint poser sa tête sur mes genoux. Jai compris alors tout son remerciement.
Le soir, Lucette appela :
Alors, comment vont-elles ?
Elles dorment. Enfin reposées.
Et toi, tu dors ?
Non Je pense.
À quoi donc, Madeleine ?
Je suis resté un moment silencieux.
À notre indifférence. On se dit hommes, et les animaux ont parfois plus de cœur. Cette Cannelle, jamais elle na abandonné Noiraude. Elle la nourrie. Et nous ? On passait devant, sans jamais vouloir voir
Madeleine, arrête, faut pas te miner.
Mais je ne peux pas oublier. Cest honteux. Jai honte pour nous tous, tu comprends ?
Jai raccroché, je me suis assis au sol, près des deux chiennes endormies, et silencieusement, jai pleuré.
La semaine passa, Noiraude se remit petit à petit. Dabord prostrée, puis, accompagnée de Cannelle comme fidèle guide, elle osa bientôt se redresser, se déplacer, même tremblante, toujours suivie de près par la rousse.
Quelle meilleure guide pourrais-tu trouver ? plaisantais-je chaque matin à Noiraude.
Lhistoire na pas tardé à faire le tour du quartier, grâce à Lucette, bien sûr.
Tu sais, Madeleine a recueilli deux chiennes dun coup !
Oui, dont une, aveugle, restée six mois attachée
Et cest lautre qui la nourrie, tu te rends compte ?
Pas possible !
Mais si, Lucette la vue elle-même !
Quand je sortais me promener avec elles, les voisins nous observaient, certains souriaient, dautres secouaient la tête.
Tu sais, Madeleine, tu es vraiment quelquun de bien, massura un jour Paul.
Oh, tu sais Si quelquun est honorable ici, cest Cannelle. Moi, je nai fait que ne pas détourner les yeux.
Un soir, on a frappé à ma porte. Une jeune femme, blonde, habillée simplement.
Bonsoir, vous êtes bien Madame Madeleine Laporte ?
Cest bien moi. Et vous ?
Je mappelle Éloïse. Je suis vétérinaire. On ma parlé de vos chiennes, de ce que vous avez fait pour elles Je voulais proposer mon aide. Je pourrais examiner Noiraude gratuitement, si vous voulez.
Jétais abasourdi.
Gratuit ?
Oui, simplement pour leur donner une chance. Jaime aider, cest tout. Je peux jeter un œil ?
Entrez, entrez donc.
Éloïse ausculta longuement Noiraude, avant dannoncer :
Elle est âgée et malade. Elle ne retrouvera pas la vue, mais avec des soins et de lamour, elle vivra encore paisiblement.
Elle sortit quelques médicaments de son sac :
Tenez, voici des vitamines, un traitement pour les articulations, et cette crème pour ses pattes. Je note tout sur un papier. Ce sera mon cadeau, à vous et aux gens qui ont été touchés par votre histoire.
Les larmes me montaient de nouveau aux yeux.
Merci.
Cest à moi de vous remercier, répondit-elle en caressant doucement Cannelle.
Quand elle partit, je restai seule un moment assise sur le canapé. Noiraude sallongea à mes pieds, Cannelle sassit tout près. Pour la première fois depuis des années, je sentais, profondément, que jétais vraiment utile à quelquun.
Et cétait ça, le vrai bonheur.
Aujourdhui, je sais que parfois, on ne doit pas détourner les yeux. Il y a tant de bonté, même dans le silence dun animal, que cela vous donne une leçon sur la vraie humanité celle du cœur, pas celle du regard.