Et voilà qu’Anne choisit d’accoucher en pleine tempête de neige ! Pourtant, il lui restait bien trois semaines à tenir, le temps que la tempête se calme et que le froid sec s’installe, histoire de pouvoir se rendre à la maternité. Mais non, il a fallu que ce soit maintenant !

Et il fallait que Camille accouche par un blizzard pareil. Pourtant, selon la date prévue, il restait encore trois semaines, assez de temps pour que le vent tombe, que le froid sinstalle et que lon puissent prendre la voiture pour aller à la maternité. Mais non, maintenant, cest maintenant quil faut que le bébé sorte !

Pour être honnête, ce nest pas vraiment Camille qui la décidé, mais plutôt le petit être qui vit en elle. Il est pressé, il se sent à létroit, et peu importe à ce futur Parisien que la tempête souffle dehors depuis six jours déjà.

Par un temps pareil, aucune voiture ne peut arriver jusquau village : les routes sont tellement enneigées que certains senfoncent jusquà la taille. Et la neige continue à tomber, encore et encore, comme si là-haut un sac de farine venait de se vider. Par la fenêtre, on ne distingue que du blanc à linfini, le blanc tourbillonnant qui recouvre tout. Impossible douvrir les yeux dehors ; un vent glacial fouette le visage, envoie la neige directement dans les yeux.

Et cest dans cette tempête que le bébé a choisi de venir au monde.

Depuis le matin, Camille ne se sentait pas bien : tantôt le bas du dos la tirait, tantôt elle était accablée de fatigue au point de ne pas trouver une position qui la soulage. Elle se levait, marchait sans but. Sa belle-mère, Madeleine, lobservait, soucieuse.

Camille, tu ne serais pas en train d’accoucher, non ? Pourquoi tu tournes comme ça ?

Je ne sais pas, maman, je me sens bizarre.

Laisse-moi voir ton ventre.

Madeleine nétait pas très calée en accouchement, aujourdhui de toute façon, on va à la clinique, on sen remet aux médecins. Les sages-femmes à lancienne disparaissent, et il nen restait plus quune au village, alors quautrefois elles étaient trois « bonnes femmes » à tout savoir.

On dirait que le ventre est descendu, Camille. Il a décidé de naître, ton petit.

Mais maman, il est beaucoup trop tôt !

Ma fille, ce nest plus entre nos mains, cest Dieu qui décide.

Camille en avait les larmes aux yeux. Cétait son premier accouchement, elle ne comprenait rien, personne pour bien lui expliquer. Madeleine, elle, navait eu quun fils, et cétait il y a vingt ans ; elle ne sen souvenait plus du tout.

Camille, je vais chercher madame Véronique, la sage-femme. Voilà une casserole, mets-la sur le feu ; quand leau bout, tu éteins. Si tu as la force, prépare des serviettes et des draps propres. Tu sais où ils sont. Mais ne te fatigue pas si tu ny arrives pas. Quand jai eu Michel, madame Véronique mavait fait marcher dans la maison, elle disait que ça aidait à accoucher plus vite, la respiration aussi. Bon, jenfile mon châle, jen profite pour passer chez ta mère, chez Suzanne, pour lappeler. Tiens bon, ma petite, madame Véronique est la meilleure, dans notre temps les femmes venaient de tout le canton pour accoucher avec elle. Elle est formidable.

Après ces mots, Madeleine semmitoufle, prend le manche d’une pelle pour avancer dans la neige, et sen va dans la bourrasque.

Camille se retrouve seule. La peur la gagne, et si laccouchement commençait maintenant ? Et si Madeleine se perdait dans cette tempête, si jamais elle ne revenait pas ? Et si maman ne venait pas non plus même si elle viendrait sûrement…

Mais surtout, quoi faire ? Tout juste sait-elle quil faut marcher et respirer, mais comment respirer quand la douleur coupe le souffle avant la moitié de linspiration ?

Ah, si Michel était là, il aurait su quoi dire, il laurait soutenue, rassurée Mais à cause de cette maudite tempête, il est coincé à Paris, impossible de rentrer, tous les bus sont annulés, les routes fermées. Il ne sait même pas quil va bientôt être père Oh, ce mal de dos !

Une bourrasque souvre, la porte souvre sur un tourbillon de neige, et cest maman qui entre, la figure rougie, essoufflée.

Ma Camille ! Ma chérie ! Madeleine est venue me dire que ça avait commencé !

Oui, maman

Doucement, mon amour, je suis là Tiens, jai apporté de la tisane de fruits secs, tu vas voir, on va préparer un peu deau chaude

Une heure passe, Madeleine revient enfin, accompagnée de madame Véronique. La sage-femme, une petite vieille vive et ridée, examine Camille et décrète :

Tu accoucheras avant laube.

Mais comment ça avant laube ? sétonne Camille. Il est même pas midi, et depuis hier jai des douleurs !

Les douleurs dhier, cétait les prémisses, ma belle. Ça arrive parfois plusieurs jours avant. Là, le col souvre, mais cest le début. Reste calme, demain tu accouches. Je retourne chez moi.

Restez ici, Madame Véronique, supplie Camille, je me sentirais plus rassurée près de vous, vous êtes la seule à vraiment savoir ce qui se passe.

La vieille femme, qui en a accompagné des centaines, a pitié delle :

Bon, daccord, je reste. Une mère sereine, cest un bébé pressé de naître.

Camille ne savait pas encore que les signes avant-coureurs nétaient rien. Après, arrive la véritable douleur, celle à laquelle elle nétait pas du tout préparée.

La souffrance la frappe, la fend de lintérieur, impossible de marcher, dinspirer, de poser un geste. Toute force labandonne. Madeleine et Suzanne tournent en rond, impuissantes, gémissant de la voir ainsi. Madame Véronique les chasse, les envoie repasser draps et serviettes, pour ne pas gêner Camille.

La nuit tombe, la tempête toujours là. Madame Véronique vérifie : col ouvert à quatre doigts. Cest long, cest le premier bébé. Tout est plus difficile.

Un moment daccalmie, Camille arrive à avaler quelque chose, puis tombe de fatigue. Madame Véronique la couche pour lui laisser un peu de force.

Et au-dehors, la tempête redouble, comme pour défier la vie qui sapprête à naître.

Quatre heures du matin. Camille bondit du lit, poisseuse, hagarde. À côté delle, la vieille dame somnole.

Seigneur, aide-moi, murmure-t-elle en se tournant vers les icônes sous la cheminée. Que le bébé arrive vite, pitié…

Tout recommence, plus fort. Madame Véronique la palpe : cinq doigts à peine. Cest long. Mais le premier, cest toujours plus long Elle sen sortira.

Quand le jour se lève enfin, Camille na plus de force, la chemise collée au dos, les cheveux emmêlés, les yeux sans lumière.

Courage, la tête est là, souffle la vieille, cest bientôt fini !

Mamie, aide-moi, gémit Camille, Mamie, aide-moi, je peux plus…

Camille, ma douce, quest-ce que tu racontes ? s’affole Suzanne, ta mamie nest pas ici ! Elle appelle toujours son arrière-grand-mère « Mamie ». Petite, elle ne pouvait pas dire « Grand-mère », alors, cest resté. Mamie Zoé aime incroyablement Camille, cest sa première arrière-petite-fille, elle na eu que des garçons.

Camille, je vois la tête, ma petite ! Allez, pousse encore, comme ça, pff-pff-pff, souffle madame Véronique avec elle.

Camille hurle, pousse, souffle, trouve une force inconnue. Elle crie encore, Mamie, aide-moooiiiiii, je nai plus la force, et le bébé arrive, entre les mains fripées de madame Véronique.

« Peut-être que cest le dernier que jaccoucherai… », songe la sage-femme en souriant. Doucement, elle pose le bébé sur le ventre de Camille.

Un garçon, Camille, regarde-le, ton fils, comme il est beau tout le village va lentendre, celui-là, on dirait le futur maire, tout tournera autour de lui.

Camille pleure de bonheur, embrasse ses petits doigts. Comment ce miracle a-t-il pu tenir en elle ? Si seulement Michel avait été là, sil avait vu leur fils, le plus beau garçon du monde.

Louis mon petit Louis murmure-t-elle.

Louis ? sétonne Madeleine. Tu avais dit quun garçon sappellerait Guillaume !

Comment veux-tu quil sappelle Guillaume, si cest un Louis ? rit Camille. Louis Michel.

Madame Véronique, son devoir accompli, range ses affaires, épuisée par ce nouveau miracle, prête à affronter le vent pour rentrer. Elle a bien mérité, elle aussi, un peu de repos.

Camille et son fils sendorment. Suzanne, fourbue, se prépare à rentrer, lécharpe serrée jusquaux yeux. Elle salue Madeleine dun signe et sort dehors.

Tiens, voilà que la tempête sapaise. La neige tombe en grains fins, bientôt ce sera fini. Peut-être Michel pourra-t-il rentrer demain. Elle approche enfin de chez elle.

« Je passerai dire un mot à Mamie Zoé, se dit-elle. Faut la prévenir. Peut-être lui manque-t-il du pain, mais jen ai apporté il ny a pas longtemps, elle ne mange presque rien»

Larrière-grand-mère de Camille vit deux maisons plus loin, toute seule à quatre-vingt-treize ans passés, refuse de sinstaller chez les autres, garde son indépendance, le potager, et les enfants viennent laider.

Suzanne ouvre difficilement la barrière elle devine que cest son mari Alexis qui est passé la veille, la pelle est encore contre la haie. Elle dégage un peu le chemin, balaye le perron du bout du balai, entre enfin.

Mamie Zoé ! Mamie ! crie-t-elle en tapant des pieds, secouant la neige Mamie Zoé, cest moi, Suzanne, je viens aux nouvelles !

Pas de réponse. La vieille dort sûrement, dommage de la réveiller Suzanne enlève sa pèlerine, ses bottes, entre dans la chambre, et là…

Mamie Zoé est allongée sur le lit, les bras croisés sur la poitrine, habillée de frais, dune robe que Suzanne ne lui connaît pas, un foulard blanc tout neuf sur la tête. Elle sapproche, essuie une larme, ferme doucement les paupières de la vieille dame.

Sur la table de chevet repose une photo de Camille, une petite icône de Saint Nicolas et une bougie presque consumée.

Merci, Mamie, tu as veillé sur Camille. Elle a eu un petit garçon. Elle la appelé Louis. Mais tu sais tout ça, Mamie murmure Suzanne en embrassant la joue ridée de larrière-grand-mère, merci, merciDehors, la lumière du matin glisse sur le village, dorant les toits blancs. La tempête nest plus quun souvenir engourdi. Suzanne sassoit quelques instants auprès de Mamie Zoé, dans le silence chaud de la vieille chambre, le cœur étreint mais paisible. Une paix légère flotte, comme si quelque chose, ou quelquun, avait accompagné ce nouveau départ, emportant doucement lancien.

Tout près, chez Camille, le nouveau-né respire contre sa mère, enveloppé damour et de fatigue. Une génération sen va, une autre arrive, le fil ne se brise pas. Plus tard, cest le carillon du clocher qui annonce le retour à la vie ordinaire : les hommes sortiront pelleter la neige, les enfants feront des glissades, chacun reprendra sa place, mais tous savent. Ce nest pas une nuit comme les autres qui sest achevée, cest laube dune histoire qui recommence.

Et quelque part, dans le secret dun matin calme, une grande main invisible caresse la joue dun petit garçon fraîchement né, pendant que, derrière les fenêtres givrées, le soleil perce soudain les nuages, semant sur toute la vallée une poussière dor.

Rating
( No ratings yet )
Like this post? Please share to your friends: