Et voilà, la rencontre tant attendue…

Et voilà comment tout a commencé

– Paul, ça va pas ? demanda Aurélie après un long moment de silence. Tas une de ces têtes ! On dirait que tas vu un fantôme tout va bien ?

– Oui, oui, ça va, répondit Paul, reprenant tant bien que mal ses esprits. Il posa sa fourchette et attrapa son verre de jus de pomme, histoire de gagner quelques secondes avant davoir à répondre à Aurélie.

*****

Paul était planté devant le portail de limmeuble, la main sur la poignée de la grosse porte métallique. Il allait louvrir, puis soudain, il sarrêta net.

Il navait pas envie dentrer.

Il savait quon lattendait, il se souvenait de sa promesse à Aurélie, quil passerait chez elle ce soir. Mais la boule au ventre était tellement forte quil narrivait même pas à se bouger.

Il en avait presque honte, à vrai dire : un homme de trente-cinq ans qui flippe comme un gamin convoqué pour la première fois au tableau. Pourtant, il navait plus grand-chose à faire : ouvrir la porte, grimper au troisième, trouver lappart numéro 36

Mais il y avait ce truc qui coinçait, un drôle de sentiment, une sorte de peur qui le paralysait, impossible davancer.

Il se disait quil ferait mieux de tourner les talons et de disparaître, rentrer chez lui ou même traverser tout Paris, quimporte. Tant que cétait loin dici.

– Pourquoi jai accepté, franchement ? marmonna-t-il en reculant dun pas. Faut pas rêver, je vais pas être validé.

Il recula encore, leva les yeux vers la fenêtre allumée du troisième. La lumière y flambait, tellement forte quil avait limpression quelle brillait plus que les autres du bâtiment, comme un phare pour s’assurer quil ne rate pas la maison.

Il ne sétait pas trompé dendroit. Mais monter là-haut, cétait autre chose.

Finalement, ce qui le retenait, cétait sans doute surtout la réaction dAurélie si jamais il se défilait maintenant. Elle lattendait, elle comptait sur lui.

Et il avait promis.

*****

« Paul, faut que je te parle Pas de panique, hein, dit Aurélie la veille. Mes parents voudraient te rencontrer.»

Aurélie, cétait sa copine.

Ils dînaient ensemble dans une brasserie près de Nation, ils parlaient du week-end à venir, faisaient des plans Et puis paf, ses parents veulent faire connaissance. Il en reste bouche bée, la fourchette en suspens, à fixer Aurélie pour savoir si elle plaisante ou pas.

En vrai, rien de plus normal. Les parents qui veulent découvrir le prétendant de leur fille, cest classique, et ça rassure les mamans, forcément. Ce serait même bizarre quils ne linvitent pas, non ?

Mais

Mais Paul était persuadé de ne pas faire le poids. Quils le trouveraient trop banal pour leur Aurélie. Et il avait ses raisons.

Sa mère à elle, Madame Geneviève, avait tout fait : denseignante à la Sorbonne, elle était devenue doyenne, et maintenant elle bossait au ministère de lÉducation. Son père, Monsieur Bertrand, avait débuté comme ingénieur chez Bouygues, était passé directeur adjoint, avant de lancer sa propre boîte de BTP. Un type important, qui connaissait la mairie perso.

Même Aurélie, trente printemps et déjà directrice juridique dun fonds dinvestissement connu de tout Paris.

Et Paul, alors ? Trente-cinq balais, pour quoi ? Admin système sans diplôme, payé correctement, mais aucune perspective dévolution.

À côté deux, il se sentait ridicule. Il se demandait bien ce quil allait pouvoir leur raconter, ou comment il les regarderait dans les yeux.

Tu vas me dire : comment ils se sont rencontrés, Paul et Aurélie ? Un coup du sort.

Ce jour-là, il sétait motivé à arpenter le Jardin des Buttes-Chaumont pour prendre lair. Aurélie y était aussi, avec deux copines. Mais ses copines sont parties acheter des glaces, la laissant à côté dun banc pour garder la place et passer un coup de fil à sa mère.

Sauf quà ce moment, elle ne voit pas débouler un gars, complétement foncedé sur sa trottinette électrique. Paul choppé Aurélie par le bras, la retire à la seconde précise où il fonçait droit sur elle.

« Non mais ça va pas, non ?! sindigne Aurélie. » Mais en voyant lénergumène rater le banc de peu et sécraser contre la poubelle, elle percute.

Alors, ils discutent. Pendant que les copines font la queue pour leur cornet de glace, ils papotent, échangent leurs numéros, se revoient quelques jours plus tard et depuis six mois, ils ne se quittent plus.

Paul pensait à tout ça, digérant la nouvelle du dîner parental annoncée par Aurélie.

Ça la toujours angoissé de devoir rencontrer les parents de ses compagnes. De jeunes souvenirs douloureux lui rappellent la fois où les parents dune ex lavaient pris pour un profiteur, parce quil navait pas de “situation”. Une histoire qui avait fini en chagrin damour.

Et il avait peur de vivre la même chose avec Aurélie

– Paul, tu boudes ou quoi ? finit par demander Aurélie, après quelques minutes de silence. Tu fais une tête tout va vraiment bien ?

– Oui oui, ça va, répondit Paul en se forçant à sourire. Il posa sa fourchette et reprit son verre.

– Bon, alors tu viens ?

– Je Où ça, pardon ?

– Ben, chez moi, rit-elle. Maman va te préparer de quoi te régaler, et papa ramène une bouteille de grand cru de son pote collectionneur Je veux juste ta parole que tu viens. Cest tout ce que je demande.

– Je sais pas trop tes parents, ils nauront pas envie dun autre genre de gendre ? Jai pas fait de grandes études moi

– Oh, arrête donc lui dit Aurélie en lui attrapant la main. Mes parents sont des gens simples, crois-moi. On tattend demain à 19h tapantes. Sois pas en retard.

– Ouais, on verra, murmura Paul. Même sil nen était pas si sûr.

*****

Puis le lendemain est arrivé.

Paul est devant chez Aurélie, 18h55, il gèle. Et il ne sait toujours pas quoi faire.

Au fond, il sait que le rendez-vous parental est inévitable (et puis, il veut se poser avec elle !). Mais il se disait quavec sa future mutation dans un gros service informatique dans six mois, il ferait bien meilleure impression. Peut-être qualors Geneviève et Bertrand ne le jetteraient pas à la porte avant même davoir goûté le dessert.

Il était prêt à faire demi-tour quand son portable sest mis à vibrer.

Cétait Aurélie.

– Coucou Paul, presque tout est prêt ici, dis donc ! Maman met la touche finale, Papa va arriver bientôt Tu es où, là ? Tu arrives ?

– Euh, oui, presque bredouilla Paul.

– Dis donc, je tentends à peine ! Tu sors de quelle grotte ?

– Non, cest bon, je jarrive, presque là.

– Ah mais si tu veux que je descende te chercher, faut le dire !

– Non non ! protesta Paul, paniqué. Je viens tout de suite.

– Bon, on tattend ! Vraiment.

Il range son téléphone, sort sur le trottoir, se masse les tempes pour trouver une bonne excuse de senfuir.

Mais il sèche complètement.

« Si ça se trouve, cest Bertrand qui arrive Je pars, je me fous la honte devant le père, la totale » pense-t-il, anxieux, et se met à marcher vers le bout du pâté de maisons.

En chemin, il croise un gars et lui taxe une clope. Paul ne fume plus, mais là, cest de circonstance : il fallait quil se calme. Il tire et scrute les ténèbres autour. Rien dintéressant : à droite, une benne, à gauche un terrain vague où, daprès Aurélie, on voulait bientôt construire du neuf.

Son regard est attiré par un chien, posté là, couché sur la neige sale. Paul se crispe : “Un chien errant, ici, ça ne va jamais”, pense-t-il, en se préparant à se faire aboyer dessus. Mais le chien ne bronche pas. Il ne bouge même pas la tête. Il dort, ou il est quasi inconscient.

« Bizarre quil soit là, comme ça, direct sur la neige » Mais bon, il doit pas avoir grand choix. Les halls dimmeuble, ça naccepte pas tout le monde

*****

Ce chien, cest Gaston. Cest comme ça quil sappelle, le chien que Paul remarque sur le terrain vague.

Ça fait des jours quil na rien pu avaler.

Avant, il zonait dans une autre rue du XVIIIe. Il nétait pas mal vu, même recueilli de temps à autre. Mais il y avait cette vieille du troisième étage qui nen voulait plus. Elle envoyait plainte sur plainte à la mairie, fédérait tout limmeuble, jusquà ce quils coupent la rue en deux : ceux qui laiment, et ceux qui nen veulent plus.

– Mais vous ne voyez pas que ce chien rôde près des enfants !? Et sil mord, hein ? Regardez dans ses yeux ! Il a le regard mauvais, ce chien affamé, cest dangereux ! hurlait-elle.

En vrai, Gaston na rien dagressif. Juste un regard triste. Son premier maître, cétait un petit garçon, Nicolas. Nicolas lavait trouvé au bord dune route, sur le chemin de la maison de campagne.

– Oh papa, maman, regardez ce chien ! On peut le prendre, sil vous plait ? Les parents avaient cédé une semaine à la campagne, puis, retour à Paris. Mais Gaston, lui, ils ne lont pas ramené.

– Un chien abandonné dans un appartement, non, ce nest pas possible Qui va le sortir ? Toi, peut-être ?

– Non, cest trop tôt le matin, avait marmonné Nicolas.

Et Gaston était resté là. Seul. Heureusement, un mois plus tard, une femme le ramène à Paris et tente de le vendre au marché Saint-Ouen en jurant quil est “de race, promis !” Finalement, un couple le prend mais, réalisant quil nest quun croisé, se débarrasse de lui sur le périph.

Depuis, Gaston sest débrouillé, retrouvant ses marques dans le quartier. Il aimait bien regarder les enfants jouer ; ça lui rappelait Nicolas. De temps en temps, il espérait le retrouver, peut-être, et qui sait, avoir une nouvelle maison.

Hélas, la vieille a fini par avoir gain de cause, et Gaston sen est allé. Les gens commençaient à lui lancer des pierres, à linsulter, à laccuser de tout et de rien.

Alors il sallonge aujourdhui sur le terrain vague, sur la neige, épuisé de froid et de faim, tout son corps gelé. Il se dit que le type qui fume là-bas ne va pas soccuper de lui. « Il va finir sa clope et tracer. »

*****

Paul écrase sa clope, cherche une poubelle. Il aurait pu la jeter là, sur le trottoir, mais un minimum déducation restait.

Comme disait sa mère : « Si tu veux changer le monde, commence par ramasser ce que tu as jeté. »

Arrivé à la poubelle, il voit une voiture de standing entrer dans la cour. “Oh non, cest peut-être le père dAurélie”, se dit Paul, et il fuit direction terrain vague, oubliant même le chien.

Mais arrivé à hauteur de Gaston, il se souvient.

« Pourvu quil ne maboie pas dessus » Mais le chien ne bronze pas. Même pas un regard.

– Eh, ça va ? lance Paul, un peu idiotement.

Le chien ne bouge pas. Paul s’approche, éclaire de son portable, saccroupit. Il touche prudemment le chien : aucun sursaut.

Mais il respire faiblement. Son corps est glacé, raide comme du bois. Il va pas tenir longtemps comme ça.

« Si je fais rien, il passe pas la nuit » Paul nhésite plus, prend le chien dans ses bras, direction limmeuble. Lidée : squatter un hall, coller Gaston près du radiateur, appeler un taxi pour lemmener chez le vétérinaire de garde.

Mais tous les halls sont fermés. Paul traverse la rue, le téléphone vibre dans sa poche, mais il ne répond pas. Non, cest pas le moment.

En passant près de chez Aurélie, il ralentit. Elle aurait sûrement aidé. Mais les parents

Ramener un chien sans-abri chez de parfaits inconnus, cest chaud.

En contournant limmeuble, une nouvelle voiture se gare. Pleins phares dans la figure, il sarrête. Puis la porte souvre : un homme en costard le regarde.

– Ça va, jeune homme ? Besoin dun coup de main ?

– Euh, ce chien Il crevait de froid dans le terrain vague, hésite Paul. Vous savez sil y a un véto de garde dans le coin ?

– Ici, non. Mais dans le XVème, jai un ami vétérinaire qui répond même la nuit. Mets le chien à larrière, je temmène.

– Sérieux ? sétonne Paul.

– Oui, dépêche ! On va pas le laisser là, ce pauvre vieux tout de même.

Cinq minutes plus tard, ils filaient à toute allure.

En route, lhomme téléphone :

– Désolé ma puce, jai eu un contre-temps Oui, tu as vu Paul ? Non Bon, tu lappelles ? Je viens darriver devant et je lai pas vu non plus Il ressemble à quoi ? Daccord, si jamais je le croise, je tappelle.

– Je vous cause des ennuis ? demande Paul timidement.

– Mais non Alors, tu le tiens comment ton chien ? Il bouge ? Il respire ?

– À peine, mais oui

– Ok, on fonce.

À larrivée, lami vétérinaire est déjà au courant. Laccueil comme des rois, ils emmènent Gaston illico.

Paul attend, téléphone en main. Plusieurs appels manqués dAurélie. Un texto : « Tes où ? Tu me fais trop flipper ! »

Honnêtement, Paul na pas lénergie de répondre. Il pense quà Gaston. Même pas eu le temps de remercier le chauffeur la voiture sest éclipsée aussitôt.

Paul retourne sasseoir, attendant, hésitant. Il sest promis de recueillir ce chien, quoi quil arrive. Si jamais ça tourne mal avec Aurélie, il aura au moins un compagnon fidèle

*****

Au bout de presque quarante minutes, la porte du cabinet ne souvre toujours pas.

Mais soudain, des voix dans le hall, et là, miracle, il reconnait celle dAurélie. Elle déboule avec sa maman, et derrière, le même monsieur qui la emmené en voiture.

Se rendant compte de qui est qui, Paul bégaie, bouche bée. Le père savance, tout sourire :

– Je tavais dit, Aurélie, quil serait là, à attendre son chien. Il a vraiment du cœur, ton Paul.

Aurélie accourt vers lui.

– Mais taurais pu décrocher ! Jai cru quil tétait arrivé quelque chose

– Je croyais pas que tes parents seraient ravis si je débarquais chez vous avec un chien ramassé dans la rue.

Aurélie éclate de rire.

– Tu ne connais pas mes parents, ils adorent les animaux ! On a déjà trois chats qui viennent de la SPA, grâce à maman.

– Cest vrai ?

– Évidemment.

Papa, maman, et la rencontre que Paul craignait tant est faite.

– Enchanté, dit Bertrand en lui serrant la main. Voilà, cest fait : la glace est brisée.

– Je vous félicite, ajoute Geneviève. Cest la marque dun vrai homme, ce que vous avez fait. La prochaine fois, venez à la maison, on a lhabitude des bestioles. J’espère que ce chien va sen sortir.

– Il va sen remettre, intervenait le vétérinaire à ce moment. Il est costaud, il va sen sortir, jen fais le pari.

Le soir même, Gaston pouvait rentrer. Il ne tenait pas encore sur ses pattes, mais cétait sur la bonne voie.

« Lamour, cest un truc de fou, disait le vétérinaire en raccompagnant Paul : ça vous sort de lenfer. »

Paul voulait rentrer chez lui

Mais Aurélie et ses parents ont insisté pour quil ramène Gaston chez eux. Les chats lui tiendraient chaud, ils fêtaient ça, et puis ce serait loccasion de boire une coupe pour “le sauvetage” et pour leur rencontre.

Pendant que Gaston ronflait sur le canapé, entouré de trois chats, bouleversé de bonheur, Paul dînait à la cuisine, entouré dAurélie et de ses parents.

Il sétait fait un monde de leur rencontre, pour rien. Ils étaient drôles, généreux, humains Des vrais gens.

Quelques jours plus tard, Gaston cavalait dans lappart, remis sur pattes. Paul sapprêtait à le ramener chez lui quand Aurélie débarque, valise à la main.

– Tu ne memmènes pas, moi non plus ? sourit-elle.

– Toi ? Tu plaisantes ?

– Pas du tout. Mes parents viennent de minterdire de dormir ici.

– Sérieux ?! sétrangle Paul.

– Faut dire qu’ils rêvent de devenir grands-parents Ils veulent booster la natalité en France !

Paul éclate de rire, Aurélie aussi. Gaston, à côté, bat de la queue à toute allure, ravi.

Il ne comprend pas tout, mais il sent bien que quelque chose de formidable lui arrive.

Voilà cest notre histoire, tout simplement.

Rating
( No ratings yet )
Like this post? Please share to your friends: