Voilà comment tout a commencé
Marc, tu vas bien ? demanda Amélie, troublée par son silence soudain. Tu nes pas dans ton état normal Tu es tout pâle. Tu es sûr que tout va bien ?
Oui, tout va bien, répondit Marc, rassemblant son courage. Il posa sa fourchette, saisit son verre de jus de pomme et prit une longue inspiration, repoussant le moment de répondre à Amélie.
*****
Devant le portail de limmeuble, Marc hésita, la main sur la poignée de la porte en métal. Il sapprêtait à entrer, mais, au dernier moment, un doute le figea.
Il navait pas envie de monter.
Il savait quon lattendait, il navait pas oublié la promesse faite à Amélie de venir chez elle, mais son anxiété était telle quil narrivait pas à se reprendre.
Il en avait honte : un homme de trente-cinq ans, et le voilà avec les jambes tremblantes comme un collégien appelé au tableau.
Pourtant, ce nétait plus grand-chose : ouvrir, monter au troisième étage, trouver lappartement 36
Mais quelque chose len empêchait.
Une peur diffuse le paralysait, lempêchant daller au bout.
Son seul désir était de rebrousser chemin, de rentrer chez lui ou daller nimporte où sauf ici du moment que ce soit loin.
Mais pourquoi jai accepté ? murmura-t-il en reculant dun pas. Cest sûr, ils vont me juger indigne.
Encore quelques pas en arrière il leva la tête, scrutant la fenêtre illuminée au troisième étage.
Elle semblait plus vive, ce soir, comme un phare pour que Marc ne puisse pas la rater.
Impossible de se dérober.
Il était là, au bon endroit. Mais entrer ? Non.
Ce qui le retenait, cétait surtout lidée de décevoir Amélie sil fuyait maintenant. Elle lattendait. Il lui avait promis.
*****
« Marc, il faut que je te dise Ne tinquiète pas, sempressa de lancer Amélie la veille au soir, mais mes parents veulent te rencontrer. »
Amélie, sa compagne. Ils dînaient ensemble dans un bistrot du Marais, partageant des rêves de week-end et de balades.
Et là, soudain : ses parents voulaient le voir. Il en resta bouche bée, cherchant sur le visage dAmélie sil sagissait dune plaisanterie.
Pourtant, rien de surprenant : il était presque rassurant que ses beaux-parents veuillent découvrir lhomme qui ferait peut-être partie de la famille.
Sauf que
Marc redoutait de ne pas être à la hauteur. Mieux : il était persuadé quils le jugeraient inadapté comme gendre.
Et il avait de sérieuses raisons de le penser.
Sa mère, Madame Victoire Chassagne, avait fait carrière à lUniversité de la Sorbonne, passant de simple maîtresse de conférence à rectrice, avant doccuper un poste important au Ministère de lÉducation.
Son père, Monsieur Blaise Chassagne, avait lui aussi gravé les échelons dingénieur dans une société de travaux publics à patron dune entreprise de BTP, ami du maire, figure sérieuse de Paris.
Quant à Amélie, à un peu plus de trente ans, elle dirigeait le pôle juridique dune grande société financière.
Et Marc, trente-cinq ans, quavait-il fait ?
Pas grand-chose. Administrateur réseau dans une PME, sans diplôme supérieur.
Le salaire était correct, sans perspectives dévolution.
Comment affronter leurs regards ? De quoi parler ? Où regarder ?
Vous vous demandez comment avait-il rencontré Amélie ?
Un hasard.
Ce jour-là, Marc flânait au Jardin du Luxembourg. Amélie aussi, avec deux amies. Les filles étaient parties chercher des glaces, Amélie restait sur un banc, téléphone à la main, appelant sa mère.
Distrait, elle naperçut pas le jeune homme filant à vive allure en trottinette électrique. Ivre, il ne ralentirait pas. Marc eut juste le temps dattraper Amélie par la main, la tirant en arrière alors que la trottinette frôlait le banc.
Mais ça va pas?! sindigna Amélie sur le coup.
Mais la vue du garçon qui venait dexploser contre une poubelle la calma.
Elle jeta un regard neuf à Marc. Sans lui
Ainsi, ils firent connaissance, échangeant quelques mots pendant que ses copines attendaient leur cornet de glace à la vanille. Leurs portables furent dégainés et ils convinrent de se revoir. Six mois dhistoire, déjà.
Marc repensa à tout cela tout en « digérant » la nouvelle dAmélie, chez ce bistrot faiblement éclairé.
Cette rencontre avec ses parents langoissait : et sils défendaient leur fille contre un profiteur? Il avait déjà vécu cette expérience amère, il y a longtemps, et cela lui avait brisé le cœur.
Perdre Amélie ?
Immédiatement, elle rompit le silence :
Marc, ça va ? Tu es tout blanc Quest-ce qui ne va pas?
Non, rien, finit-il par articuler, cherchant refuge dans son verre de jus de pomme.
Alors ? Tu viens, demain?
Quoi? Où ça?
Chez mes parents! sourit-elle. Maman va cuisiner quelque chose de délicieux. Et papa papa a promis de ramener une bouteille de vin rare. Un ami collectionneur lui a confié une merveille. Il ne manque que toi, Marc. Tu viens?
Je ne sais vraiment pas murmura-t-il. Je doute que tes parents approuvent ton choix.
Pourquoi?
Parce que je suis juste un informaticien sans diplôme. Eux, ils doivent rêver dun gendre chef dentreprise ou du fils dun député, ou au pire, dun haut fonctionnaire. Mais moi ? Je nai rien dextraordinaire. Ai-je la moindre chance de leur plaire?
Tu te fais du mal pour rien répondit Amélie, lui pressant la main. Mes parents sont des gens ordinaires, tu verras. Demain, dix-neuf heures. Pas de retard.
Daccord, acquiesça Marc. Même sil ignorait encore sil viendrait.
*****
Et voilà que demain était là.
Il attend devant limmeuble dAmélie, cinq minutes avant dix-neuf heures. Paris grelotte. Lui aussi.
Il sait quil devra un jour rencontrer ses parents; avec Amélie, cest sérieux, il songe au mariage
Mais ce soir, il nest pas prêt. Dans quelques mois, il intégrera le service informatique du nouveau site, enfin un poste avec du ressort il aura lair plus crédible.
Peut-être là, Victoire et Blaise Chassagne ne le mettront pas dehors
Alors quil tourne les talons, le portable de Marc vibre. Cest Amélie.
Salut Marc! lança-t-elle dune voix enjouée. On a presque tout fini avec maman. Papa arrive à linstant. Tes là? Tu montes?
Euh oui je suis
Jentends mal. Tes à lentrée, cest ça?
Oui Amélie, presque Mais
Si cest encore le sujet dhier, je nécoute pas! Fais-moi confiance, tout ira bien. Je tattends devant si tu veux?
Non, non, cest bon, jarrive.
Daccord, on tattend.
Marc range son téléphone, traverse la rue et se frotte intensément la tempe, tentant de trouver une bonne excuse pour éviter la rencontre.
Rien ne lui vient.
« Et si Blaise arrive à ce moment-là Je ne veux pas le croiser à lentrée! » songea-t-il, anxieux, et choisit de longer limmeuble.
Un jeune gars sort, Marc lui taxe une cigarette, même sil a arrêté la nervosité le ronge. Il tire une longue bouffée, crache la fumée en nuage blafard, jette un regard las : à droite, les poubelles, à gauche, un terrain vague. Amélie lui a dit quon voulait y construire un nouvel immeuble, maintenant que les vieux garages avaient été rasés.
Rien de remarquable, mis à part Cette silhouette sur la neige, un chien, recroquevillé sur le béton glacé. Marc tressaillit dabord; un chien errant, ça peut être imprévisible, surtout si on est un inconnu.
Mais il saperçut bientôt que ce chien, lui, nétait inquiétant que par sa détresse.
Il était couché sur la neige. Simplement là, faute de mieux. Personne ne songerait à ouvrir un hall pour le laisser se réchauffer
*****
On lappelait Django, ce vieux chien que Marc aperçut sur le terrain vague.
Depuis plusieurs jours, il navait rien mangé.
Autrefois, Django vivait dans une autre cour, où des habitants l’aimaient, parfois le nourrissaient. Mais cétait sans compter sur une dame du rez-de-chaussée, toujours prompte à alerter la mairie, à fédérer les voisins contre lui.
Le quartier se scinda vite entre le clan « quil reste » et le clan « dehors ! ».
Ce chien errant rôde près de nos enfants ! Le jour où il mordra, on fera quoi ? Regardez ses yeux, tout maigre, tout en rage ! clamait-elle.
Mais il navait rien de cruel, Django. Il était triste, cest tout.
Son tout premier maître, cétait un petit garçon, Antoine. Un jour, les parents dAntoine le laissèrent sur l’autoroute des vacances, lui si fier que la voiture se fut arrêtée pour lui ; mais on finit par repartir sans lui : « Chéri, on ne peut pas ramener un chien errant dans lappartement ! Qui sortirait le matin ? Toi ? » demandaient-ils à Antoine.
Non, non, avait-il secoué la tête
Django fut abandonné, le cœur en miettes.
Plus tard, une dame le recueillit, le ramena en ville, et tenta de le « vendre » au marché, sous prétexte quil était de race sans aucun papier. Un couple lacheta, mais, déçu de découvrir un chien croisé, le largua en périphérie.
Heureusement, cétait au début du printemps.
Django erra encore, échouant un jour dans ce quartier paisible, sans gros chiens territoriaux. Il décida de rester, rôdant autour de laire de jeux, contemplant les enfants, rêvant dAntoine et dun foyer.
Mais, il y a quelques jours, il se sentit persona non grata. On lui lançait des pierres, lui criait des insultes.
Les gens devenaient hostiles.
Django ne voulait gêner personne il partit.
Maintenant il gisait sur la neige, à bout de force, incapable de remuer une patte.
Il vit Marc tirer sur sa cigarette, sarrêter près du terrain vague, mais renonça à croire en la moindre aide. Fini pour moi Il va finir sa clope et passer son chemin.
*****
Marc jeta son mégot dans la poubelle impossible pour lui de laisser un trottoir sale, ça lui venait de sa mère : « Si tu veux changer le monde, commence par toi! »
Il croisa une puissante berline noire qui pénétrait dans la cour. Il pensa immédiatement : « Voilà sûrement le père dAmélie. » Pour léviter, il fila sur le terrain vague Oubliant presque Django.
Il sen sentit soudain troublé : « Pourvu quil naboie pas » pensa-t-il, inquiet.
Mais le chien restait silencieux, inerte. Quasiment sans vie.
Eh, ça va, mon vieux? interrogea Marc, incertain.
Pas le moindre mouvement.
Il osa sapprocher, à pas lents, et finit par saccroupir, touchant prudemment le pelage du chien. Rien.
Mais il vivait, il respirait lentement, faiblement, gelé jusquaux os et incapable de réagir plus.
Marc comprit quil ne survivrait pas jusquau matin sil ne faisait rien.
Il prit le chien dans ses bras et partit droit vers limmeuble, cherchant une entrée ouverte pour offrir un peu de chaleur près dun radiateur, le temps dappeler un taxi et de filer à la clinique vétérinaire la plus proche.
Mais toutes les portes étaient verrouillées ou codées.
Il scruta son portable qui vibrait dans sa poche, sans pouvoir répondre ses bras étaient pris, rien ne comptait plus.
Arrivant devant limmeuble dAmélie, il ralentit, jeta un œil au troisième étage. Peut-être Amélie laiderait-elle, mais ses parents ? Il les imaginait peu enclins à tolérer un chien errant, agonisant, dans leur salon cossu.
Un peu plus loin, alors quil atteignait lentrée du prochain immeuble, une voiture noire stoppa à côté de lui, phares aveuglants. La fenêtre sentrouvrit et un homme apparut.
Quest-ce que tu transportes là, bonhomme ? Tu as besoin daide ?
Ce chien il gelait sur le terrain vague marmonna Marc. Vous sauriez sil y a une clinique vétérinaire ouverte dans le quartier?
Ici, non. Mais je sais où il y en a une, avec un bon copain toubib. Monte à larrière, je vous y dépose.
Vous vous accepteriez?
Oui, grimpe ! Le temps presse, si tu veux le sauver.
Marc neut pas besoin quon le répète.
En route, le conducteur passa un appel :
Excuse-moi, chérie. Un imprévu, je risque dêtre un peu en retard. Oui, il nest pas là non plus? Tu las appelé? Je nai croisé personne devant. Comment il est? Daccord Si je le vois, je te tiens au courant.
Jespère que je ne vous cause pas dennuis, dit Marc, tandis que lautomobiliste rangeait son portable.
Non, non, ça va. Occupe-toi plutôt de ton chien. Il respire? Il a repris connaissance ?
Pas vraiment. Juste du souffle. Mais il vit je crois.
On file !
Dix minutes plus tard, ils arrivaient à la clinique, où les attentes furent abolies sur un coup de fil. Django fut pris en charge aussitôt. Marc, lui, se retrouva dans la salle dattente, son téléphone affichant des dizaines dappels dAmélie : « Tu es où? Ça va? »
Il aurait dû la rappeler, tout expliquer, mais à cet instant, seul le chien comptait.
Même pas un merci à linconnu de la berline, déjà disparu lorsquil sortit en courant dans la rue, sans succès.
Marc revint dans la clinique, bien décidé : si Django survivait, il ladopterait. Même si ça tournait mal avec Amélie, il aurait au moins gagné un ami fidèle.
*****
Quarante minutes sécoulèrent, Marc veillant la porte du cabinet sans la lâcher des yeux.
Des éclats de voix retentirent soudain à laccueil. Parmi elles, une jeune femme ; Amélie ! Derrière, une dame élégante, et… linconnu de la berline.
Le conducteur le reconnut dun sourire large :
Je lavais dit, ma fille, que tu le trouverais ici, inquiet pour le chien.
Marc comprit tout de suite : voilà les parents dAmélie. Il se figea.
Marc, pourquoi tu nas pas appelé? Jétais morte dinquiétude, sexclama Amélie en courant vers lui.
Désolé Je pensais que tes parents refuseraient de voir débarquer un chien errant.
Mais tu es bête! sesclaffa-t-elle. Ils adorent les animaux ! On a déjà trois chats à la maison, tous venus de la rue.
Cest vrai ?
Cest vrai !
Les parents sapprochèrent. Le moment tant redouté. La rencontre.
Eh bien, on y est dit Blaise Chassagne en lui serrant la main.
Monsieur, ajouta Victoire Chassagne, permettez-moi aussi de vous remercier. Ce que vous venez de faire voilà un geste dhomme ! Ma fille a raison : vous auriez pu venir direct à la maison, il aurait été en sécurité. Mais, on va croiser les doigts pour Django.
Ne vous inquiétez pas, lança le vétérinaire en sortant du cabinet. Ce chien va sen sortir. Lamour, ça fait des miracles, cest bien connu, non?
Ce soir-là, Marc ressortit de la clinique, Django dans les bras. Il était sauf, il fallait juste lentourer. Chez Amélie, les chats prenaient déjà leur rôle dinfirmiers à cœur.
Dans le salon, Django, entouré de chats, lair incrédule davoir trouvé la chaleur, dormait comme un bienheureux.
Marc, à la cuisine avec Amélie et ses parents, comprenait quil sétait fait des frayeurs pour rien. Des gens simples, chaleureux, dune bonté rare.
Quelques jours plus tard, Django allait mieux, il marchait lui-même. Marc annonça quil allait le ramener chez lui.
Et moi, tu memmènes? lança Amélie en paraissant sur le seuil, une valise à la main.
Toi? Tu es sérieuse ?
Plus que jamais! Mes parents mont « interdit » de rentrer ce soir.
Quoi?
Ils veulent des petits-enfants Ils disent que la planète a besoin de plus de monde !
Marc éclata de rire ; Amélie rit aussi. Django, aux anges, frétillait de la queue.
Il ne comprenait pas tout, mais il savait que quelque chose de beau venait de commencer.
Voilà, une histoire toute simple.