« Et alors, il va vivre avec nous maintenant ? » demanda-t-il à sa femme, les yeux rivés sur leur fils
Geneviève Moreau rentra chez elle, la fatigue crevant ses traits, et fut interloquée de découvrir son fils dans lentrée. Julien vivait avec sa femme depuis près de deux ans et, habituellement, ils ne se voyaient que deux ou trois fois par mois, souvent le dimanche. Mais là, en plein milieu de la semaine
Il sest passé quelque chose ? demanda Geneviève sans même le saluer.
Tu nes pas contente de me voir ? essaya Julien, esquissant un sourire. Mais face au regard sévère de sa mère, il baissa les yeux : Jai quitté Sophie.
Tu veux dire que tu las vraiment quittée ? senquit-elle, le ton tranchant.
Geneviève nétait pas du genre à plaisanter, son travail à la maison darrêt pour mineurs avait fini par modeler son caractère. Julien marmonna, voulant clore la conversation :
On sest disputés
Et alors ? Tu vas revenir chez moi chaque fois que tu te chamailles avec ta femme ? lança-t-elle, le regard fixe.
On va divorcer, avoua Julien, soudain brusque.
Geneviève scruta son fils, exigeant des explications. Il soupira :
Elle veut que je fasse plus de tâches ménagères. Mais moi, après le boulot, je suis épuisé
Et quoi, tas les bras cassés pour donner un coup de main ? répliqua-t-elle, sans compassion.
Elle me dit la même chose, admit Julien. Je lui ai répondu quune femme, cest à elle que revient la maison. Cest pas à moi !
Mais où tas été pêcher ces conneries ? sinsurgea Geneviève, à bout de patience.
Tout ce quelle voulait, cétait prendre une douche, dîner tranquillement avec son mari Pierre, se reposer et voilà que Julien débarquait avec ses idées préhistoriques. Jamais, en trente ans avec Pierre, elle navait eu à supporter pareil discours. Ils travaillaient tous les deux. Ils partagaient tout, les corvées, léducation des enfants, la charge du foyer. Pour eux, cétait ça, le mariage.
Je te pose une question ! hurla-t-elle si fort que Julien, même adulte, en eut le souffle coupé. Depuis quand tas décidé de diviser les tâches, toi ? Tu te rends compte ? Tes pas le seul chasseur dans la famille ! Vous bossez tous les deux, alors vous tirez le chariot tous les deux aussi. Tu lui as dit quelle devait arrêter de bosser peut-être, pour rester à la maison ? Non ? Alors tu te crois où ? Nous, tas vu une seule fois quon sest engueulés avec ton père à cause du ménage ? Non ! Parce quon a compris quon était dans le même harnais, à avancer ensemble.
À ce moment précis, Pierre rentra enfin. En apercevant Julien, il fronça les sourcils :
Il y a eu quelque chose ?
« Même les questions sont pareilles », pensa Julien, avant de lâcher à haute voix :
Je me sépare de Sophie.
Eh bien, tu nes quun idiot, quoi, lâcha Pierre sèchement, puis il alla poser ses courses dans la cuisine.
Pierre, notre fils est un imbécile ! fit Geneviève. Et elle raconta tout.
Et alors, il va vivre ici ? demanda Pierre à sa femme, avant de se tourner vers Julien :
Tu sais doù vient le mot époux ? Cest celui qui partage le joug. Tu es censé porter la charrette familiale avec ta compagne, à parts égales. Si lun relâche leffort, lautre doit tirer double, et au final, il y en a toujours un qui sécroule, ou la charrette qui casse, murmura-t-il.
Julien resta muet, fâché contre sa femme, espérant un peu de soutien parental, mais il comprenait que ses parents lui faisaient face, tout comme à lépoque où ils léduquaient. Pierre sortait les victuailles du sac, Geneviève les rangeait avec méthode, ils montraient clairement à leur fils quil ne serait pas dorloté.
Julien observait la complicité silencieuse de ses parents si fermes dans la vie, mais si tendres lun envers lautre.
Quest-ce que tu fais là, alors ? Va te réconcilier avec Sophie ! ordonna Pierre dune voix sèche. Et tu mets au placard ces histoires de qui doit quoi ! Ce que vous devez, cest vous soutenir et vous protéger ! Allez, ouste, ta mère et moi avons à faire.
Julien quitta lappartement, déconcerté par laccueil glacial. Mais, alors que son aigreur envers Sophie sévaporait lentement, il comprit quil avait été ridicule. Une chose lui apparut claire : il voulait, lui aussi, une famille soudée et heureuse, exactement comme celle quil venait de quitterSur le palier, la nuit tombait doucement sur la ville. Julien, la clé de son ancienne chambre dans la main, sarrêta. Derrière la porte, ses parents riaient ensemble à propos dun plat raté, balayaient les restes de la journée, partageaient, comme toujours, le fardeau léger du quotidien.
Il releva la tête, sa colère fondue dans un mélange de honte et de gratitude. Il pensa à Sophie, à ses sourires furtifs après les disputes, à cette lumière dans son salon quil retrouvait chaque soir. Il se demanda comment il avait pu croire, ne serait-ce quun instant, que le retour en arrière était possible.
Alors, il fit demi-tour, descendit les escaliers, le cœur battant fort. Dans la rue, il envoya un message à Sophie : « Je veux rentrer. On parlera, et je ferai les courses en rentrant. » Il attendit, la poitrine serrée, redoutant le silence, puis entendit le « ok » qui vibra sur son téléphone.
Julien sourit, soudain soulagé. Ce soir, ce ne serait pas facile, rien nétait résolu mais il savait désormais où était sa place : non pas à labri dun passé confortable, mais aux côtés de celle avec qui il avait choisi davancer, sous un nouveau joug, à parts égales.
Et alors quil se dirigeait vers son appartement, la nuit parisienne autour de lui brillait dune promesse : celle dapprendre, chaque jour, à tirer la charrette ensemble.