30 décembre
Ce matin-là ne différait en rien des douze derniers 30 décembre que jai connus. Voilà pile douze ans que Camille et moi, nous partageons notre vie. Comme dhabitude, il est parti avant laube pour aller chasser dans la forêt, sa grande passion, et il ne rentrera que demain, à midi, pour le réveillon. Notre fils, Rémi, passe la semaine chez ma mère, à la campagne, et moi, Clothilde, je me retrouve une nouvelle fois seule à Paris.
Jy suis habituée, à force. Camille a toujours été un fervent pêcheur et chasseur tous ses week-ends, ses jours fériés, il les passe dans les bois, quil pleuve ou quil vente. Et moi, je lattends à la maison. Mais aujourdhui, une tristesse inhabituelle menvahit ; une solitude plus pesante que dordinaire.
Dhabitude, je consacre ces journées à faire le grand ménage, à préparer à manger… Bref, les tâches ne manquent jamais. Chaque année, le réveillon du Nouvel An, nous le fêtons chez ma belle-mère, comme le veut la tradition familiale. Il ny a jamais de changement, tout semble couler de source, et pourtant, aujourdhui, je navais le cœur à rien faire. Tout me tombait des mains.
Cest alors que le téléphone sonna. Ma meilleure amie denfance, Anne-Laure, toujours la première à me sortir de ma torpeur, était au bout du fil. Divorcée depuis quelques années, Anne-Laure adore organiser des soirées animées dans son appartement du Marais. Elle na même pas posé la question, elle a simplement affirmé :
Tu es encore toute seule, hein ? Camille est parti pour ses fameuses randos ? Viens ce soir, on sera une super bande, pas question que tu restes à broyer du noir !
Je nai rien promis sur le moment, mais à la tombée du jour, la mélancolie sétait faite si forte que j’ai fini par rassembler mon courage et my rendre.
La soirée fut magnifique. Les amis du lycée étaient là, la conversation allait bon train, entre éclats de rire et souvenirs partagés. Et puis, il y avait François, ma première amourette de jeunesse, retrouvé par hasard. Portée par lambiance, la nostalgie, et sans doute par un peu de champagne, jai fini la nuit chez lui. Au réveil, assommé par la gêne et le remords, je me suis esquivé sans un bruit, espérant que jamais personne nen saurait rien.
De retour à la maison, j’ai compris que Camille était déjà là. Sa veste traînait sur le porte-manteau. Mes jambes ont vacillé sous la panique sil découvre mon absence, il ne me le pardonnera jamais. Je men voulais atrocement. Comment ais-je pu risquer ainsi ma famille, moi qui aime tant mon mari ? Je me flagellais mentalement lorsque le téléphone de la cuisine a sonné.
Cétait ma belle-mère, Madame Bernadette Lemarchal :
Je ne sais pas ce quil se passe chez vous, mais Camille ma appelée cette nuit, inquiet de ne pas te trouver. Jai dit que tu étais chez tante Odile qui ne se sentait pas bien alors tâche de ne pas me faire mentir…
De la part de Bernadette, cétait une vraie surprise. Nous navons jamais été proches. Au début, elle ne voulait pas de mon mariage avec son fils, pensant que nous étions trop jeunes. Les premières années, vivre sous le même toit quelle na pas été de tout repos. Et plus tard, nous avons gardé nos distances, ne nous retrouvant que lors des fêtes en famille. Mais là, jétais sincèrement reconnaissant. Peu importait la suite, lessentiel était que Camille ne sache rien.
Le soir, nous sommes partis tous les deux chez ses parents. Au moment où jétais enfin seule avec ma belle-mère dans la cuisine, je me suis risqué à lui parler de la veille, à la remercier du fond du cœur. Mais elle ma coupé, lair de rien :
Allons, tu me prends pour qui ? Tu crois que je ne comprends pas ce que cest que de vivre avec quelquun qui ne voit rien dautre que ses passions ? Tu penses que jétais une sainte, moi ? Regarde ton beau-père, toujours à courir la forêt Tu crois que ça ne ma jamais blessée, moi non plus ? Lessentiel, cest de ne pas que ça devienne une habitude, tu vois ce que je veux dire ?
Jai compris. Et pour la première fois, jai vu Bernadette autrement. Pas comme la dragonne quon décrit souvent, mais comme une femme qui comprend tout, qui sait ce que cest dêtre seule.
La leçon de tout cela ? Derrière limage dÉpinal, il y a souvent une autre vérité, et parfois le soutien vient de là où on ne lattend pas. Quant à moi, jai décidé ce soir-là : plus jamais je ne quitterai la maison sans Camille. Jai appris quon peut toujours surprendre dans une famille, y compris soi-même.