Prends la mesure avec ton cœur, vérifie avec ton esprit
Oh, les filles, ma belle-mère devient carrément bizarre ! Hier, elle a débarqué chez moi avec une marmite de pot-au-feu ! Vous vous rendez compte ? Mon pot-au-feu ne lui plaît pas, et mon fils sest habitué au sien ! Suzanne repoussa sa tasse de café, tira à elle son verre de vin. Mais enfin ! Dites-moi, doù sortent ces femmes ? Est-ce que nous allons finir pareilles ? Dans ce cas, emmenez-moi dans la forêt, que je ne retrouve plus le chemin du retour !
Suzy, détends-toi ! Élisabeth lui tapota la main, pleine de sollicitude. Peut-être quelle fait une crise de la soixantaine, ou quelle sennuie. Ton Jules est son unique fils, tu comprends. Elle na plus que ça à faire : lui “rendre service”. Cest juste un pot-au-feu ! Tu devrais lui dire merci et en redemander. Moins de cuisine pour toi, non ?
Ah, non ! À ce rythme, elle va finir par habiter chez nous ! Je supporte déjà assez ce quelle invente. Tu te rappelles de la parure de linge quon avait achetée pour les fêtes, il y a six mois ?
Le cadeau pour elle ?
Exactement. Elle la jetée à la poubelle !
Quoi ? Élisabeth versa à côté de la tasse dOlivia et la nappe se tâcha dun jaune délicat.
Ce nétait pas assez “bon pour la santé” ! Les culottes nétaient pas bien ! Suzanne lâcha un rire nerveux. Je ne lui ai même pas dit combien ça ma coûté. Elle me laurait balancé à la figure.
Il ny a pas à ten faire ! Elle veille sur ta santé et tu ten plains ! Élisabeth éclata de rire, puis redevint grave. Mais pourquoi fouille-t-elle dans ton linge ?
Demande-lui, tiens ! Suzanne lança une serviette sur la table, puis, prise dune étrange manie, essuya la nappe. Quel cirque ! Quest-ce que je fais là ?
Respire, respire Olivia, silencieuse jusque-là, lui prit la serviette et rapprocha la tasse de café. Tu es tout énervée, ce nest pas bon du tout.
Comment ne pas lêtre ? Les filles, quand on vivait en location, ça allait. Elle ne venait jamais. Je pouvais flâner des heures, réfléchir à mes commandes, personne pour venir minterrompre. Maintenant quon est propriétaires, j’ai limpression d’être un microbe sous microscope. Elle débarque quand ça lui chante, fait ce que bon lui semble, sous prétexte quelle a aidé pour lapport. Voilà, je lui appartiens. Suzanne renifla.
Change les serrures.
Impossible. Mon mari lui rendra toujours les clés. Après, elle serait vexée, et je nose même pas imaginer les conséquences. Autant divorcer !
Arrête, Suzy ! Pour si peu ? Tu es une femme ou non ? Je ne te reconnais plus ! À lécole, tu étais la plus impertinente. Où est passée ton énergie ? Élisabeth grogna dindignation.
Enterrée dans le cimetière des illusions, soupira Suzanne, buvant une grande gorgée de vin. Bon, il faudrait effectivement régler ça. Sinon, cest moi quon va devoir enfermer. Hier mon fils ma demandé pourquoi j’étais méchante. Quest-ce que je peux répondre ? Que cest à cause de sa grand-mère ? Vous avez raison, les filles, ce nest pas une vie
Évidemment ! Moi, je vais chercher un orphelin. Comme ça, personne pour venir me piquer mon pot-au-feu ! Élisabeth fit signe à la serveuse. On commande un dessert ?
Oui Suzanne essuya ses yeux dun coin de serviette et sourit enfin. Au fait, voulez-vous voir le gâteau que jai fait pour mon dernier mariage ? Javoue, je me suis dépassée !
Bientôt penchées sur le smartphone de Suzanne, les trois amies sémerveillèrent.
Incroyable !
Suzy, cest quoi ce truc, comment ça tient en lair ? Cest dune beauté folle !
Secret de fabrication ! Mon petit ma donné lidée, il bricolait ses Légo et jai copié ! Pour la livraison, jen ai bavé, mais jai déjà six commandes pour les deux mois à venir. Mais comment je vais faire, je ne sais pas.
Laisse ta belle-mère garder son petit-fils ! Elle soccupera.
Ma pauvre Éli, tu rêves ! Suzanne éclata de rire. Dès quil faut jouer longtemps, elle “tombe malade”.
Et si tu l’envoies chez elle avec son papa ?
La main de Suzanne se figea.
Olivia, tu es un génie ! Ils ne traîneront pas dans mes pattes et elle sera ravie, dans sa cuisine, ses assiettes lavées à sa façon. Il faut juste donner deux, trois chocolats au petit. Histoire de la tenir réveillée.
Un fou rire général éclata : elles connaissaient tous la faiblesse du fils de Suzanne pour le sucre, qui le transformait vite en petit démon. Aux anniversaires, Suzanne surveillait toujours le bar à bonbons.
Et toi, Olivia ? demanda Élisabeth, Tu es bien, avec ta belle-mère ?
Oh, tu sais, le mariage ne date pas dhier, mais ça va Olivia passa sa langue sur sa cuillère et grimaça. Il y a beaucoup trop de sucre dans leur meringue, ici
Tes pas contente ? Va leur montrer ! Élisabeth rit, puis se coupa en regardant Olivia. Quest-ce quil y a ?
Je ne sais pas. Cest peut-être trop calme, en fait. En écoutant Suzanne, je réalise que ça ne devrait peut-être pas être aussi simple.
Oh, peut-être as-tu eu le bon numéro : la belle-maman qui tient la route ! haussa les épaules Élisabeth.
Je nsais pas Olivia se revit le jour du mariage, entendant les mots de Marie-Florence, sa future belle-mère.
“Olive, je ne suis pas un pain au chocolat ni un billet de banque pour te plaire. Tu ne me connais pas encore. Je suis pénible à ma façon, facilement vexée ; il faudra quon trouve un terrain dentente. Pour moi, la famille, cest tout. Si mon Jules ta choisie, cest pour une raison. Moi, à part que tu es belle et diplômée, je ne vois pas encore tes qualités. Le reste, on verra. Je ne men mêlerai pas, sauf si tu demandes. On verra bien…”
Cette franchise déstabilisa Olivia. Étrange, quelquun qui parle ainsi de lui-même, surtout à celle quelle avait vue à peine dix fois.
Olivia avait rencontré Julien au mariage damis. Elle était restée à lécart, perchée sur ses talons inconfortables, quand un garçon trapu sapprocha.
Pourquoi ne te bats-tu pas pour le bouquet ? Tu ne veux pas te marier ?
Non.
Ça alors, toutes les filles rêvent de ça, non ?
Pas vraiment. Beaucoup ne rêvent pas du tout du mariage, mais dêtre aimées, je pense.
Et tu ne joues pas parce que
Je tiens à peine debout sur ces échasses, alors sauter, tu parles !
Ils discutèrent toute la soirée, repartirent ensemble. Julien laccompagna chez elle, lui déposa un baiser sur la main et repartit.
Cette nuit-là, Olivia resta longtemps éveillée, caressant sa main, imaginant ce que dirait sa grand-mère.
“Enfin !” aurait probablement soupiré Mémé Angèle, avec son sourire malicieux.
Angèle avait élevé Olivia seule, depuis le décès du père, la mère étant partie à Paris travailler. Les deux premières années, elle envoyait des lettres et des petits cadeaux, puis plus rien. Angèle était prête à lancer une recherche, quand une lettre arriva, où la mère avouait sêtre remariée et attendait un bébé. Olivia fut un moment heureuse, puis réalisa que sa vraie famille, ce nétait que Mémé. La mère, partie, avait fait sa “nouvelle vie”. Plus de lettres, plus de coups de téléphone. Olivia sentit longtemps de la honte. Adolescente furieuse, elle déversa sur la grand-mère toute la colère du monde, ne lui laissant aucun répit.
Mais, quoi quelle fasse, elle rentrait le soir et trouvait une assiette de soupe, des mains qui caressaient doucement sa tête, retenant, juste un peu, avant de la relâcher.
Angèle tomba malade aux quinze ans dOlivia. Ce fut un choc : adieu amis, sorties et liberté. Restaient les hôpitaux, les pilules toutes les heures, les devoirs scolaires. Olivia se ressaisit. Angèle, à bout de forces, lui demanda une chose :
Ma chérie, étudie ! Tu es seule désormais. Laisse-moi partir tranquille, sans angoisse
Ceux qui ne croient pas aux miracles nont jamais connu la volonté dune grand-mère : on lui donnait un an, elle en fit trois, puis séteignit, Olivia déjà en fac.
La mère, elle, débarqua deux mois après les obsèques
Excuse, je nai pas pu laisser les petits
Et dapprendre, stupéfaite, quAngèle avait tout légué à Olivia, lappartement et le jardin. “Ce nest pas juste, il faut partager ma fille”, gronda-t-elle.
Olivia ne sut ce qui lemporta : elle éclata en sanglots, hurla, déballa tout ce quelle gardait depuis si longtemps, revivant ces heures à guetter le souffle dAngèle, à supplier son cœur de battre encore.
Sa mère encaissa tout, puis repartit, claquant la porte, pour ne jamais revenir.
Longtemps, Olivia fut perdue. Mais, fidèle à sa promesse à Angèle, elle reprit le dessus. Les études, cétait facile. Travailler en même temps, nettement plus rude. Élisabeth, dont le père dirigeait un atelier de meubles près de Lyon, la fit engager.
Papa nest pas sûr que tu vas y arriver, mais moi oui.
Brillante, belle et vive, Élisabeth réussissait tout, sauf en amour.
Je tombe que sur les boulets ! Un vrai homme, please ! Je suis prête à passer à mon troisième enfant, et rien à lhorizon râlait-elle, sabre imaginaire en main.
Son rêve ? Oublier le droit, avoir une grande famille.
Élisabeth et Suzanne étaient les seuls vraies proches dOlivia. Élevée dans laisance ou avec des débrouilles, elles étaient soudées. Suzanne squattait la maison dOlivia, Élisabeth mangeait la soupe dAngèle et vantait toujours ses tartes. La grand-mère épaula Olivia pour le legs, quand la mère tenta de contester.
Quelle ose ! Je la réduis en poussière devant le juge, grinça Élisabeth.
Non, laisse tomber, je crois quelle a compris, répondit Olivia.
Discrètement, Élisabeth avait parlé à la mère : il ny eut pas de procès, mais il ny eut plus de mère non plus.
Les années passèrent, puis il y eut Julien. Deux ans de bonheur, puis le mariage. Élisabeth attrapa le bouquet lancé par Olivia, accrochée aussitôt au bras dun ami de Julien.
On danse ?
Olivia et Suzanne observaient, pouffant et croisant les doigts pour la chance. Hélas, cela ne marcha pas. Après un mois avec Maxime, Élisabeth coupa net.
Ce nest pas pour moi.
Personne ne posait de questions : avec Éli, tout était limpide.
Maxime, pourtant, restait proche du couple. Élisabeth, elle, tentait de léviter.
Pourquoi, Éli ? Il est gentil.
Méfie-toi de ce genre de “gentil”. Il nest pas clair.
Olivia ne comprenait pas trop. Maxime était sociable, drôle, toujours prêt à laider. Il savait amadouer Marie-Florence, sa belle-mère, et ne cessait de lencenser, ce qui semblait irriter la principale intéressée.
Les années passèrent. Olivia tomba enceinte. Cétait inespéré, vu ce que les médecins avaient annoncé. Ils songeaient même à une FIV. Mais non ! Un miracle.
Cest un miracle, Juju ! Olivia pleurait devant sa belle-mère venue pour lanniversaire de Julien. Mon cadeau pour toi !
Le plus beau ! sexclamait Julien, mais jetait un regard perplexe vers sa mère.
Quest-ce qui ne va pas, maman ?
Je ne sais pas, tout ça arrive dun coup.
Tu veux dire quoi ?
La mère se tourna franchement vers son fils.
Tu fais confiance à ta femme ?
Maman !
Tu lui fais confiance, oui ou non ?
Totalement ! Et je ne veux plus entendre ça ! dit Julien, serrant le volant, déviant pour éviter un nid-de-poule. Je ne te comprends pas. Dautres seraient ravies dêtre grand-mère
Je suis ravie, maintenant Marie-Florence fixa la nuit, perdue dans ses pensées.
Yann est né. Olivia plongea dans les couches et les biberons. Marie-Florence ne simposait jamais, mais accourait si elle était sollicitée.
Oly ! Eh, arrête de rêver ! Élisabeth agitait la main, voir si Olivia était encore présente. Tout va bien ?
Oui, juste un peu dans la lune, répondit-elle. Les filles, parlons dautre chose ! Éli, et tes prétendants ?
Olivia jeta un coup dœil au portable, deux heures déjà, et pas un appel, pas un texto de Marie-Florence. Cétait elle qui avait insisté pour cette sortie amicale.
File tamuser ! Tu tencroûtes, ça va te changer les idées. Je garde Yann !
Merci Olivia ne savait jamais quoi dire face à cette bienveillance. Leur relation était lisse, calme, mais Olivia sentait toujours comme un caillou dans la chaussure : invisible, mais coupant.
En bavardant, Élisabeth fit des blagues sur ses soupirants. Olivia sentit son malaise remonter. Tout va bien pourtant
Le téléphone vibra ; le bruit retentit, presque sinistre. Elle sursauta, manquant faire tomber son verre.
Olivia la voix au bout du fil sonnait étranglée ; il lui fallut un moment pour reconnaître Marie-Florence. Oly
La suite, comme effacée Les filles lui tapaient les joues pour la ramener ; elles appelaient un taxi, Élisabeth appelait à droite et à gauche, Suzanne lui donnait de leau glacée. Elle na pas su comment elle est rentrée chez elle, où une Marie-Florence vieillie de cinquante ans lui donna Yann en silence.
Tu viens avec moi ? Jai peur
Julien avait eu un accident, son véhicule projeté contre un camion, sur une route de campagne détrempée.
Olivia sombra dans la douleur, puis saccrocha à chaque minute. Elle soccupait de Yann, récurait lappartement à en user ses mains, essayant de traverser les journées. Elle proposa à Marie-Florence de venir vivre avec eux, au moins un temps. Cette dernière refusa.
Je ne peux pas… Il y a ses affaires, sa chambre. Parfois, je sens son odeur, jai limpression quil va rentrer et me demander une crêpe
Il ne men demandait jamais
On doit bien avoir chacune un souvenir rien quà nous, non ? Marie-Florence esquissa un sourire triste. Il disait toujours que les tiennes étaient les meilleures.
Yann allait de lune à lautre, touchant leurs joues, ne comprenant pas pourquoi elles étaient si tristes, ni où était passé papa.
Olivia voyait Marie-Florence se réchauffer auprès du petit, et comprit quelle faisait ce quil fallait.
Six mois passèrent. Plus Noël approchait, plus Olivia souffrait : cétait le premier quils auraient dû passer à Chamonix, à la montagne, le rêve de Julien, chausser des skis. Il voulait “conquérir les pistes pendant que tu fais des bonhommes de neige avec Yann”.
Apprends à tenir debout avant de parler de conquête ! plaisantait Olivia.
Toute envie de partir fut bientôt écrasée par la douleur, mais alors, Marie-Florence intervint.
Et si on partait quelque part, tous ensemble ? Toi, moi et Yann ? On ne sait pas si cest bien, mais ça nous changera. Et puis Ce sera la première fête dont Yann se souviendra peut-être
Olivia accepta.
Le Mont Saint-Michel, sous la bruine glacée, jamais de soleil. Juste une promenade, une après-midi, les vagues grisâtres se brisant sur les rochers.
Quelle tristesse Olivia ajusta le bonnet de Yann, fasciné par la mer. Il sautillait à chaque vague, cherchant le regard de sa mère.
Puissant, Oly, cette force Cest la vie qui rugit Marie-Florence, bras croisés, hypnotisée par lOcéan. Olivia, soudain, la serra dans ses bras, un geste qui la surprit elle-même. Jamais elle ne sétait permise cette familiarité, ni Marie-Florence envers elle.
Marie-Florence renversa la tête contre lépaule dOlivia.
Heureusement que vous êtes là
Que nous sommes restés ?
Oui, restés. Jai bien failli perdre tout le monde après Julien.
Je comprends pas.
Maxime ! Ce nom jaillit, Olivia frissonna.
Quoi, Maxime ? Olivia essaya de se souvenir : quand lavait-elle vu pour la dernière fois ? Pas aux funérailles Cest tout ce quelle se rappela.
Il est venu, une semaine après Il ma dit quil voulait te parler.
Taider ?
Non, Oly, pas taider. Me dire que Yann nétait pas le fils de Julien.
Le choc lui fit presque perdre pied.
Quoi ?
Il a laissé entendre que tu avais eu Yann dun autre, peut-être lui, sous prétexte que Julien enfin avait des ennuis de santé.
Olivia recula, furieuse.
Et vous avez cru ?
Comment aurais-je pu ? Marie-Florence sapprocha, serra ses mains. Penses-tu que je serais là, si javais cru à ce mensonge ?
Olivia resta bouche bée.
Je lai mis à la porte, tout simplement. dit Marie-Florence. Et puis, ce qui compte, cest que Julien ta toujours crue. Cétait un roc. On se connaît mal, nous deux Mais si tu veux bien, on pourra changer ça. Je ten prie
Pas besoin, maman, souffla Olivia, Ce mot de “famille”, il ne vaut quelque chose que si on tient ensemble. Comme disait ma mémé : sinon, cest de la poudre aux yeux !
Voilà, je refuse que lon ne soit que de la poudre. Marie-Florence pressa contre elle Yann qui grelottait. Tu viens, mon grand ? On rentre. Parle-moi de ta grand-mère, Olivia
Et, toutes trois, elles arpentèrent les rues trempées, parlant sans fin. Olivia se dit quelle navait jamais échangé aussi simplement avec Marie-Florence.
A un moment, elle demanda :
Pourquoi a-t-il fait ça, à ton avis ?
Maxime ? Je lignore. Parfois, la jalousie ronge le cœur des gens, on nimagine pas Il y a des gens tordus, malheureux, et puis le mal, tout simplement. Mais tu sais, Maxime et Julien se connaissaient depuis toujours, à la salle de sport, à la fac. Julien réussissait mieux, il avait une vie, puis toi Max na jamais eu autant de chance. Peut-être que cest tout. Mais je préfère oublier, vraiment.
Moi aussi
Olivia ne raconta pas que Maxime, neuf jours après lenterrement, était venu chez elle. Cest Élisabeth qui, vivant désormais sous le même toit pour surveiller Olivia et Yann, lavait reçu. Ce fut orageux, il y eut des cris, une porte claqua à faire trembler les vieilles vitres.
Il se passe quoi ? demanda Olivia, la tête sortie de sous la couverture.
Aucune importance ! siffla Élisabeth. Si jamais il remet les pieds ici, fiche-le dehors. Ce type est pire quun ennemi.
À présent, Olivia comprenait.
Dans les trois jours restants du voyage, elles ne cessèrent de discuter. Tantôt cétait Marie-Florence, tantôt Olivia, puis Yann sautant de lune à lautre, cherchant à comprendre ce qui changeait en elles. Elles sembrassaient, évoquaient Julien, se projetaient dans lavenir
Six autres mois passèrent. Olivia sortit ses vieux escarpins du placard, y glissa son pied et grimaça.
Une torture de la dynastie Ming !
Il faut souffrir pour être belle ! rit Marie-Florence, aidant à remonter la fermeture du dos.
Les ballerines ne suffisent pas ?
Tu balayerais la salle, la robe est longue, ma chérie ! Tu as quà prendre les deux.
Marie-Florence prit la main de Yann, attrapa le bouquet.
En route, sinon on va rater lheure !
Attends ! paniqua Olivia. Si je suis en retard, Élisabeth ne me le pardonnera jamais !
Le mariage dÉlisabeth fut somptueux et précipité. On a couru après lofficier détat-civil, après les alliances que Yann, tout fier, tendait comme un trésor. On fit vite, on dispersa les invités et, enfin, Olivia, demoiselle dhonneur, sapprocha vers Suzanne en train de veiller sur la pièce montée.
Ça va ?
Le mieux du monde ! Ma belle-mère et moi, trêve pour le week-end, sinon il ny aurait pas eu de gâteau pour Éli ! Suzanne arrangea la pièce montée dun air de cheffe.
Un problème ?
Regarde ! Suzanne désigna discrètement le gâteau. Ils lont abîmé pendant le transport ? Trois jours de boulot, jen pleurerais !
Mais cest un chef-dœuvre, Suzy ! glissa Élisabeth, surgissant dans leur dos.
Tu veux ma mort ? Tu veux être marraine plus tôt que prévu ?
Pas aujourdhui ! Cest MON jour. Pourquoi tu ten fais ?
Oh rien Suzanne se pencha pour camoufler une fissure.
Élisabeth fit tourner un doigt devant son visage.
Cest moi qui ai craqué. Il était trop bon !
Vilain démon ! sétouffa Suzanne de rire.
Tu pourras me gronder après, je dois aller danser ! et Élisabeth fila.
Quest-ce quon va faire delle ?! soupira Suzanne.
Elle sassit, épuisée.
Et les tiens, Olivia ?
Regardes, ils dansent.
Et toi, Olivia ?
Ça va, Suzy, vraiment, ça va.
Tu lappelles déjà “maman” ?
Jose pas.
Bête va ! Si javais ta belle-mère
Olivia réfléchit. En regardant Marie-Florence rire, tournoyer avec Yann, elle comprit que Suzanne avait raison. Ce mot qui contient tant de tendresse, allait à merveille à cette femme.
Maman
Olivia le murmura d’abord, goûtant le mot. Puis, croisant le regard interrogateur de Suzanne, elle hocha la tête, résolue.
Maman !