Journal personnel 7 juin, Paris
Le bureau bruissait sous le flot habituel des conversations. La porte sest ouverte sur notre responsable, suivie dune jeune femme à lair discret.
Faites connaissance, les filles ! Voici Manon, elle travaillera désormais avec vous à la place de Cédric. Il a été promu. Je suis sûre que vous vous entendrez à merveille, a lancé Madame Tamara Dupuis avant de disparaître dans le couloir.
Manon sest installée à lancien bureau de Cédric. Doucement, elle a posé une jolie tasse, puis un petit cadre avec la photo dun homme. Elle sest tout de suite plongée dans ses dossiers, comme si elle avait été parmi nous depuis des années.
Le carillon du déjeuner a retenti : toutes, telles des automates, nous nous sommes levées pour le déjeuner daffaires. Seule Marina est restée, curieuse au point de ne pas résister à jeter un œil au portrait que la nouvelle avait placé sur son bureau.
Du cadre, un homme aux dents blanches et régulières lui souriait, dun charme presque cinématographique.
Qui cela peut-il bien être ? se demanda Marina. Un artiste ? Un chanteur ?
Elle a furtivement pris une photo avec son portable avant de nous rejoindre au restaurant. À table, tout le monde avait les yeux rivés sur Manon, avide den savoir plus.
On veut tout savoir, raconte comment tu as rencontré ton bel inconnu, ont-elles insisté.
Un sourire rêveur a traversé le visage de Manon. Elle nous a replongées trois ans en arrière, à lépoque où elle travaillait encore pour une grosse société dimport-export. Un jour de livraison, lerreur dun logisticien ou la sienne, elle ne savait plus avait envoyé la mauvaise marchandise à lentreprise qui, sans le savoir, allait appartenir à lhomme de sa vie. Et cest elle quon envoya régler le problème.
Compétente, brillante et redoutable négociatrice, Manon faisait rarement forte impression à cause de son allure effacée. Incolore, sans maquillage, elle passait inaperçue jusquà ce quelle parle et prenne place autour de la table des négociations. Douce et persuasive, elle enveloppait ses interlocuteurs, implacable mais jamais agressive.
Son patron, connaissant son talent, la envoyée en première ligne.
La secrétaire lui avait indiqué :
Bureau 312, Monsieur Serge Lefebvre.
Sans frapper, elle était entrée, sétait présentée dune voix posée et avait expliqué la confusion logistique. Serge nen croyait pas ses yeux : il avait létrange impression de lavoir déjà vue dans un de ses rêves, des années plus tôt.
Ses cheveux roux ondulaient délicatement, et ses yeux verts le fixaient sans détour.
Manon sattendait à devoir se battre, mais Serge déclara alors :
Ne vous inquiétez pas, Manon, nous ne déposerons pas de réclamation. Jespère seulement que cela ne se reproduira plus.
Elle se leva et le salua. Deux jours plus tard, il lattendait devant la porte de limmeuble. Elle fut la dernière à sortir.
Manon ! lança-t-il en agitant la main, nous avons eu affaire ensemble il y a deux jours.
Bonsoir Serge, je men souviens, répondit-elle, toujours calme et sans la moindre coquetterie.
Jai deux places pour le théâtre ce soir. Ma mère devait venir, mais elle est malade dit-il en mentant éhontément.
Pourquoi pas ? répondit-elle, devinant sa petite ruse.
Serge était venu la chercher une heure plus tard. Il ne la reconnue quau bout de quelques secondes, tant la transformation était saisissante : elle portait une robe noire élégante et ajustée, des escarpins, un maquillage simple mais raffiné.
Pendant le spectacle, il observait Manon discrètement. Elle semblait connaître la pièce par cœur, simprégnait de chaque réplique et vivait le moment. Après la représentation, il lui proposa un dîner, quelle refusa poliment : elle avait une conférence importante le lendemain.
Serge la ramena chez elle. Puis, chaque fin de semaine, ils se voyaient pour des balades dans Paris. Au bout de deux mois, Serge lui proposa de rencontrer sa mère :
Maman aimerait te connaître, tu serais daccord ?
Jen rêvais aussi, lui répondit Manon.
La mère de Serge, Madame Lefebvre, les reçut dans son appartement du quinzième arrondissement. Thé à la gelée de pommes et tarte aux abricots les attendaient sur la table. Manon raconta à Madame Lefebvre la recette provençale de confiture des petites pommes de sa grand-mère et lui parla de son père disparu au travail et de sa mère, professeure dhistoire à lécole.
En repartant, Serge souriait :
Tu as fait une excellente impression à ma mère ; je suis vraiment heureux.
Très vite, ils commencèrent à se voir chaque jour. Un an plus tard, ils se sont mariés.
Manon sarrêta de parler. Un silence flotta. Nous lécoutions, secrètement envieuses. Seule Marina semblait perplexe.
Qua-t-il bien pu lui trouver, à cette Manon ? se demandait-elle. Moi, je suis grande, mince, élégante, et pourtant toujours les mauvaises histoires. Soit ils ne pensent quau lit, soit ils sont déjà pris.
Le signal de la reprise retentit et tout le monde retourna au bureau. Marina montra alors la photo sur son téléphone à Sophie :
Tu y crois, toi ? Cest vraiment son mari Je suis sûre quelle invente des histoires. Comment un homme pareil pourrait-il craquer pour elle ?
Le soir, en sortant du bureau, Manon salua la petite troupe. Une voiture klaxonna : Serge, ce même homme du portraits, lattendait, lui fit un signe et ouvrit la porte.
Non cest vraiment son mari ? songea Marina, aigrie. Pourquoi pas moi ?
Nous les avons regardés séloigner, chacune perdue dans ses pensées.
Il arrive souvent que lon se demande devant certains couples : qua-t-il pu lui trouver ? Peut-être a-t-il vu en elle ce que personne dautre navait remarqué. Les hommes aiment flirter avec la beauté, mais ils épousent autre chose. Pourquoi ? Il faudrait leur demander, sans doutecherchent-ils donc vraiment ? Peut-être ce sentiment dêtre compris, un sourire tranquille au matin, une main qui rassure quand tout sagite. Peut-être, simplement, un cœur où poser le sien. Nous avons fermé la porte derrière nous, songeuses. Manon, à son bras, séloignait sans éclat ni apprêt, sûre davoir trouvé son secret à elle : ne rien chercher à prouver, juste aimer et laisser lamour se poser là, discrètement, comme une jolie tasse au premier matin dun nouveau travail.
Plus tard, dans le métro, Marina sest regardée dans la vitre sombre. Et si, au lieu dattendre quon la remarque, elle osait sourire dabord ? Elle sest surprise à espérer.
Il suffisait peut-être de cela.
Parfois, le bonheur est juste quelquun qui reconnaît votre voix audelà du bruit du monde, et répond : « Pourquoi pas ? »