Épouse Commode
Clémence, tu mentends ? La voix dOlivier flottait, plate, presque administrative, comme sil annonçait simplement quil ny avait plus de baguette.
Clémence se tenait devant la fenêtre et observait la petite cour. Au pied du mûrier, planté par ses mains vingt-trois ans plus tôt, la terre semblait sétirer, cernée par le feuillage confiant de larbre. Ce mûrier était passé de brindille à refuge. Curieusement, cest à cet instant quelle pensa à lui.
Jentends, répondit-elle.
Je veux que tu comprennes. Ce nest pas dramatique, juste voilà, cest comme ça.
Elle se retourna. Olivier, impeccable, siégeait à la grande table, les bras croisés devant lui. Il avait soixante et un ans. Grand, bien vêtu, avec cette assurance que donne labondance. Vingt-six ans quelle connaissait cet homme, ses plis de front avant de parler sérieusement, ses doigts qui, dhabitude, tapotaient la table quand il était nerveux. Là, non. Cétait étrange.
Cest comme ça, reprit-elle, reprenant sa phrase, Cest tout ?
Clémence, ne fais pas ça.
Ça, quoi ?
Il se leva, fit quelques pas sur les dalles de la cuisine. Elle était grande et lumineuse, ornée de faïence, le mobilier italien quils avaient choisi ensemble il y a huit ans. Clémence sétait battue pour du crème ; Olivier avait imposé le blanc. Elle avait cédé. Elle cédait souvent.
Je ne te dois pas dexplications, lança-t-il. Mais jen donne, parce que je te respecte.
Tu me respectes
Oui. On a eu une bonne vie. On na manqué de rien. Les enfants sont partis. Je ne veux pas de drame.
Quelque chose dopaque lui serra le thorax, pas vraiment une douleur, plutôt cette insensibilité quon ressent quand un bouleversement attend dêtre digéré.
Tu pars, dit-elle simplement.
Je pars, confirma-t-il. Pour peu de temps. Jai besoin de recul.
Du recul, répéta-t-elle encore. Cétait la troisième fois, peut-être fallait-il repositionner les mots pour quils aient un autre goût.
Olivier sapprocha pour saisir sa main. Elle recula dun demi pas, presquimperceptible sauf pour lui.
Ne sois pas en colère, souffla-t-il.
Je ne suis pas en colère.
Clémence…
Je ne suis pas en colère, Olivier. Je pense, cest tout.
Il resta un moment à ses côtés, puis hocha la tête et quitta la cuisine. Des bruits de placard, dhabits manipulés dans la chambre. Il faisait des valises pas toutes, juste quelques vêtements. « Pour peu de temps », avait-il dit. À travers la vitre, elle vit les merles picorer les baies sur le mûrier. Selon sa mère, lhiver serait précoce. Sa mère était morte il y a sept ans, et Clémence concevait encore parfois le réflexe dappeler, avant de se souvenir
Elle avait cinquante-huit ans.
***
Le lendemain, son amie Solange débarqua sans prévenir, nappelant quau pied de limmeuble.
Ouvre ! Je suis en bas.
Solange, je ne suis pas présentable.
Habille-toi, je tattends.
Solange Renoir était son amie depuis la fac, trente-sept ans de confidences. Renversante, solaire, directe, un peu brute. Trois ans plus tôt, elle avait quitté Pierre, pleuré des jours, puis, dun coup sec, elle avait arrêté de pleurer et ouvert une boutique de loisirs créatifs. Le commerce tournait juste, mais Solange disait se sentir mieux quen dix ans.
Elles étaient installées dans la cuisine, Solange enveloppa Clémence dune étreinte mûre et franche, et cette étreinte ramena le picotement aux yeux de Clémence. Mais elle ne pleura pas.
Raconte, souffla Solange en servant le thé.
Tu sais déjà.
Je veux que tu me le dises.
Clémence relata, en bref, sans détails. Olivier était parti. Pour réfléchir. Juste un peu. Elle navait pas demandé chez qui. Pas par ignorance. Parce que, demander, cétait donner existence à lévidence ; tant quon ne demandait pas, tout restait entre parenthèses, fragile.
Et tu ne lui as pas demandé chez qui ? lœil fixé sur elle.
Non.
Clémence !
Quoi ?
Tu sais à qui, hein ?
Pause. Dehors, des rires sélevaient du jardin. La vie poursuivait sa route, imperturbée.
Jimagine, souffla Clémence. Sa collaboratrice. Mireille. Elle a trente-deux ans.
Solange laissa un silence flotter, puis, sur la pointe des mots :
Depuis longtemps ?
Je ne sais pas. Un an ? Plus ? Jai pressenti des choses, mais je me refusais dy penser.
Pourquoi ?
Clémence caressa sa tasse. Ce service, ils lavaient ramené de Prague il y a dix ans, un voyage heureux. À lépoque, Olivier blaguait, riait, la tenait par la main sur les ponts.
Parce que réfléchir, cest agir, finit-elle par dire. Et je ne savais pas quoi faire. Vingt-six ans sans travailler, Soso. Tu comprends ? Dabord les enfants, puis la maison, puis cest arrivé comme ça.
Il subvient à tes besoins.
Oui, il subvenait. Je gérais la maison, les enfants, ses parents quand ils étaient malades Je faisais partie de sa vie. Une partie importante, je croyais.
Et tu crois que ce nétait pas le cas ?
Jai été la partie commode. Sa voix ne tremblait pas, cétait un diagnostic. Une épouse commode. Pas de cris, daccord sur tout. Cuisine blanche, vacances en montagne, dîner à vingt heures, jamais à dix-neuf. Cest toujours comme il voulait.
Solange la fixait, inaudible pour une fois.
Tu en veux à Olivier ? osa-t-elle.
Non. Pas encore. Peut-être plus tard.
Et maintenant ?
Clémence réfléchit. Silence dehors. Le mûrier semblait figé.
Maintenant, jessaie de me souvenir ce que jaime. À moi. En dehors de cette maison, en dehors de sa vie. Et je ny arrive pas, pas tout de suite. Cest… étrange.
Solange posa sa main par-dessus la sienne. Pas un mot de plus. Parfois, cest la réponse.
***
Sa fille appela trois jours plus tard. Claire vivait à Lille, avec époux et deux enfants. Trente-quatre ans. Elle avait toujours été plus proche de son père, efficace, au jugement rapide.
Maman, papa ma expliqué. Comment tu vas ?
Ça va.
Ça ne veut rien dire, « ça va ».
Je tassure, Claire. Je réfléchis.
À quoi, maman ? Il y avait dans sa voix cette tension, signe certain quelle avait déjà choisi son camp.
À plein de choses.
Papa dit que ce nest que temporaire. Que vous avez juste…
Claire, coupa Clémence, calme mais déterminée. Je ne veux pas en discuter par ton entremise. Ni par toi, ni par Antoine. Cest entre ton père et moi. Daccord ?
Silence.
Daccord, concéda Claire, plus douce : Tu es seule là-bas ?
Oui. Je vais bien.
Tu veux que je vienne ?
Pas besoin. Je te dirai si jai besoin.
Elle raccrocha, puis resta, absorbée dans un fauteuil. Antoine, le fils, logeait à Paris. Il navait pas appelé. Rien de surprenant : Antoine fuyait les conversations émotionnelles depuis toujours, barricadé dans lutile, lemploi du temps, le projet urgent.
Clémence comprenait.
Elle se leva, arpenta lappartement. Quatre pièces, grand couloir, deux salles de bains. Tout ordonné, tout à sa place. Elle avait toujours veillé à cela. Les fleurs sur le rebord étaient fraîches, non artificielles. Les rideaux changeaient avec la saison. Une odeur de lavande se diffusait, émanant des sachets quelle avait confectionnés.
Belle maison. Mais étrangère.
Non, pas étrangère. Juste comme un musée. Bien agencé, mais inapproprié à ce quelle était.
Ses doigts caressèrent la bibliothèque. Au milieu, ses propres livres peu. Offerts. Des livres de cuisine, quelques romans. Un vieux recueil de poèmes, usé, rescapé de la fac. Elle louvrit au hasard, lut quelques vers. Quelque chose la traversa, minuscule.
Elle navait pas lu de poésie depuis vingt ans. Pas le temps.
***
Olivier appela une semaine plus tard. Sa voix sétait teintée dune culpabilité mêlée de ce calme administratif de qui a déjà tout réglé, ne faisant plus quannoncer.
Clémence, il faut quon parle.
Parle.
Ce serait mieux en face.
Quand tu veux.
Il hésita. Sattendait-il à des reproches ? Des larmes, des questions ? Mais elle ne lui offrit rien de tout cela.
Demain à deux heures. Je passerai.
Oui.
Il arriva pile à lheure. Toujours ponctuel, le roi des rendez-vous. Elle lança leau pour le thé, simplement pour occuper ses mains.
Tu es superbe, lança-t-il en sasseyant.
Merci.
Clémence, je ne veux pas que tu penses
Olivier, sans préambule. Quas-tu à dire ?
Il se figea.
Je demande le divorce. Officiellement. À nos âges, pas la peine dattendre.
Daccord.
Daccord ?
Oui. Je ne my opposerai pas.
Clémence Son regard, ce regard quelle avait pris autrefois pour de lattachement, paraissait aujourdhui tout autre.
Je vais te laisser lappartement. Je tassure un virement. Tu ne manqueras de rien.
Un virement répéta-t-elle, retrouvant, depuis une semaine, le goût des répétitions.
Ben oui. Tu nas pas travaillé, il te faut bien vivre.
La bouilloire siffla. Clémence versa leau, posée, mesurée.
Olivier, dit-elle en posant les tasses, tu te souviens des trois ans où ta mère était malade ? Jy allais chaque semaine, je lui faisais ses piqûres, jachetais ses médicaments, jéchangeais avec ses médecins. Tu étais trop occupé.
Je men souviens, bien sûr.
Et quand Claire a eu son deuxième, le mois de sa grossesse difficile ? Je suis restée chez eux, jai tout géré.
Clémence, où veux-tu en venir ?
Tu dis que tu vas me donner de largent. Comme si tu maccordais une faveur, comme si javais été dépendante et inutile toutes ces années.
Il ouvrit la bouche. La referma.
Ce nétait pas mon intention.
Mais cest cela que tu veux signifier. Que tu es généreux, attentionné. Elle sassit face à lui. Je me permets de ne pas faire semblant. Nous savons ce quil en est.
Il la scruta. Puis son visage perdit un peu de sa superbe.
Tu as changé, fit-il.
En une semaine ?
Oui, cette semaine.
Elle but son thé à petites gorgées. Dehors, une vieille dame en manteau bleu nourrissait des pigeons.
Concernant largent, déclara-t-elle. Je ne refuse pas ma part de patrimoine, cest juste. En revanche, pas de pension, pas daumône.
Clémence
Laisse-moi finir. Vingt-six ans à gérer votre quotidien, élever les enfants, accueillir tes collègues, sourire à des blagues mille fois répétées, renoncer à ma carrière parce que tu disais « À quoi bon, je tassure lessentiel. » Je ne regrette rien. Mais appelons cela un travail. Un vrai. Je lai tenu sérieusement.
Le silence envahit la cuisine.
Je ne tai jamais reproché ton rôle, finit-il par dire.
Tu proposes de « prendre soin » de moi. Mais jai cinquante-huit ans. Pas huit.
Il se leva, séloigna. Le mûrier dehors, sûr de lui, gardait ses fruits rouges.
Tu as raison, souffla-t-il, étonné de son propre aveu. Tu as raison, Clémence.
Inattendu. Elle mis un instant à comprendre.
Parlons avec les avocats, normalement.
Daccord.
Il prit son manteau, sarrêta sur le seuil.
Clémence. Je Il trébucha sur les mots.
Inutile, dit-elle. Va.
Il partit. Elle sattarda longuement à la table. Puis, sur son téléphone, un message à Solange : « On a parlé. Ce sera le divorce. Ça va. »
Solange répondit presque aussitôt : « Bravo. Viens demain à la boutique, jai reçu des écheveaux sublimes, tu adorais broder. »
Un sourire. Oui, autrefois elle brodait. Très loin, trente ans plus tôt.
***
Les deux semaines suivantes, elle erra dans une sorte détat suspendu. Ni bon, ni mauvais. Étrange. Comme si, débarrassée du cadre, elle reposait encore sur la table, ne sachant où se diriger.
Elle rendit visite à Solange. La boutique « Fil à laiguille » était nichée au rez-de-chaussée dun immeuble ancien. Lodeur de coton, de bois et de laine flottait dans lair. Pelotes, toiles, tambours à broder, fils chatoyants salignaient en cadence. Clémence faisait défiler les couleurs entre ses doigts. Mohair, coton, soie Quelque chose fondait, paisiblement.
Regarde, Solange lui montra un tambour à broder avec toile pré-imprimée cest pour débuter, mais on peut choisir plus complexe.
Jai de la mémoire, tu sais.
Il y a trente ans.
Ça ne soublie pas.
On verra bien, lança Solange dun clin dœil.
Clémence acheta toile, fils, aiguilles. Chez elle, installée devant la fenêtre, elle examina longuement le modèle. Puis se lança. Les premiers points étaient tremblés. Elle recommença, plus doucement. Petit à petit, ses doigts se souvenaient.
Elle broda trois heures, sans voir le temps passer.
Étrange sensation. Bizarrement bonne. Dune simplicité oubliée.
***
Antoine appela fin octobre, un mois et demi après la discussion avec Olivier.
Maman, coucou. Ça va ?
Ça va bien, et toi ?
Rien à signaler. Ecoute, jai eu papa au fil.
Oui ?
Attends. Je ne prends pas parti, cest juste que Il dit que tu refuses son aide, cest vrai ?
Pas tout à fait. Je nai pas refusé ma part. Juste la pension.
Mais cest plus pratique, maman. Tu ne travailles pas, il faut bien joindre les deux bouts.
Antoine, jai cinquante-huit ans, pas quatre-vingts. Je peux travailler.
Et faire quoi ?
Bonne question. Elle y pensait. Lécole de théâtre, abandonnée pour le mariage, nétait plus dactualité. Mais elle adorait les langues. Avant, elle parlait bien français. Depuis, elle regardait parfois des films sous-titrés, comprenait encore.
Je ne sais pas encore, reconnut-elle. Je trouverai.
Tu me le dis si besoin.
Promis. Antoine, tu es un bon fils. Mais ne viens pas me « sauver ». Je ne sombre pas.
Silence.
OK, maman. Appelle-moi.
Après lappel, elle retrouva son vieux cahier. Entre deux pulls dhiver, un carnet dexpression française, jauni. Elle louvrit avec précaution. Lécriture était vive, jeune, presque étrangère. Une autre femme ?
Peut-être oui.
***
Lavocat, Maître Arnaud Lesage, était un homme posé dune soixantaine dannées. Il écouta lhistoire de Clémence, posa quelques questions, puis déclara :
Vos droits sont bien protégés, Clémence Dubois. Copropriété partagée. Lappartement, la maison de campagne, les avoirs. Il sagit de sentendre sur la répartition.
Je voudrais lappartement, dit-elle. Olivier la proposé.
Alors, il aura sa compensation. En numéraire, ou la maison de campagne.
Oui, la maison de campagne, cest possible. Nous avons convenu de rester calmes.
Maître Lesage releva ses lunettes.
Rare, nota-t-il.
Je sais.
Nous lançons la procédure. Un mois environ.
Sur le trottoir, un jour de novembre humide et plombé, lair gris paraissait pesant, le ciel bas. Clémence se mit à marcher, plus loin que dhabitude, juste traversant les rues, détaillant la ville.
Sa ville, petite et ordinaire, cétait Dijon. Cest là quelle était née, aimé, vécu. Elle connaissait chaque ruelle, chaque boulangerie, les pommiers sauvages dune cour cachée, les étourneaux de lhiver.
Cétait à elle, sans éclat mais vrai.
Elle entra dans un café, discret, aux tables de bois. Un café et une tarte aux pommes. Assise près de la vitre, elle fixait la rue, lesprit au repos. Juste là, rien dautre à faire, simplement boire, regarder.
Elle réalisa depuis combien de temps elle navait pas juste existé sans horaire, ni liste, ni impératif étranger.
À la table voisine, deux femmes de son âge papotaient, riaient. Lune arborait un châle lumineux, lautre portait de drôles de lunettes. Clémence les observa. Voilà donc ce que cétait : vivre, juste vivre. Rire. Porter un châle éclatant.
Elle vida sa tasse, laissa un pourboire, sortit.
***
Décembre, Claire appela dun ton visionné, sans tension.
Maman, je viens à Paris pour le Nouvel An. Toute seule, sans Luc et les enfants. Tu acceptes ?
Bien sûr, et eux alors ?
Chez ses parents. Moi jai dit que je voulais être avec toi. Pause. Maman Jai tort au début. Je voulais vous réconcilier à tout prix, trouver la solution, mais jai compris que ce nétais pas à moi de trancher.
Claire
Non laisse, maman. Jai cru que tu allais te perdre, ne pas ten sortir. On a lhabitude que papa décide. Que tu sois elle chercha le mot.
Dans lombre ? souffla Clémence.
Oui, voilà. Mais tu ne tes pas perdue. Et ça me enfin, ça a changé quelque chose.
Quoi donc ?
Je pense à moi, aussi. Pas seulement à Luc ou aux enfants. Moi. Ça paraît égoïste.
Non, pas du tout.
Tu crois ?
Oui, Claire. Cela sappelle exister, tout simplement.
Elles bavardèrent longtemps. Les enfants, le boulot, le rêve de Claire de dessiner, toujours reporté. Clémence lécoutait, une douceur inconnue lui chauffant le ventre. Pas de la fierté. Plus proche de la reconnaissance. Se reconnaître en lautre, non pas qui elle avait été, mais celle quelle voulait être.
***
Claire débarqua le 29 décembre, munie de vin, de fromages, de chaussons rigolos. Elles décorèrent le sapin en chantonnant des vieilles chansons que Clémence avait dénichées sur Internet. Claire rit de la voir galérer avec lapplication. Clémence rit avec elle.
Cétait bien. Vraiment bien.
Elles invitèrent Solange pour le réveillon. Elle ramena ses fameux feuilletés et un gros bocal de cornichons maison. À trois à table, elles trinquèrent au vin, discutèrent dévasion : Solange rêvait du Finistère ; Claire du soleil. Clémence sortit : elle voulait aller à Paris.
Paris ? sétonna Solange.
Jai fait du français, jeune. Je veux voir ce quil me reste.
Seule ?
Sans doute. Ou bien accompagnée On verra.
Claire la dévisagea longuement.
Tu as changé, maman.
Tu es la deuxième à me le dire.
Papa était le premier ?
Oui.
Et comment le disait-il ?
Clémence sarrêta.
Comme une critique. Comme si javais trahi le règlement du jeu.
Et maintenant ?
Maintenant, je le prends comme un compliment.
Solange leva son verre.
Aux femmes qui cassent les règles, fit-elle.
Les verres tintèrent. Beaucoup déclats dehors. Le Nouvel An explosa dans le bruit, la lumière, lodeur de poudre. Pour la première fois depuis longtemps, Clémence sentait que cétait son année. Rien quà elle.
***
En janvier, elle sinscrivit à des cours de français. Petite école, six minutes à pied. Équipe bigarrée : deux étudiants, une femme de quarante ans partant au Québec, et un monsieur âgé, Ambroise, expliquant quil voulait lire Flaubert dans le texte.
Cest admirable, dit lenseignant, un jeune homme, Samuel, légèrement interloqué.
Tout ce quon fait pour soi est admirable, répliqua Ambroise.
Clémence najouta rien mais acquiesçait.
Ce nétait pas facile. Beaucoup demeurait, plus quelle ne le pensait, mais la grammaire séchappait, les articles se mêlaient dans sa bouche. Elle faisait des fautes, regrettant leur nouveauté. Il y avait longtemps quelle navait rien entrepris où lon avait le droit de se tromper et recommencer.
Après le troisième cours, Samuel linterpella.
Vous avez un excellent accent, doù vient-il ?
Jeune, jétudiais le français.
Continuez, cest précieux.
Sur le chemin du retour, elle rumina. Bel accent. Cétait là, en elle, seulement ignoré.
***
Elle signa le divorce en février. Séance rapide chez lavocat. Olivier, un peu défait, la contempla, dérouté.
Comment tu vas ?
Bien.
Vraiment ?
Vraiment.
Son regard à lui, mélange de stupeur et de regret, trahissait une déception : il imaginait autre chose.
Tu fais des activités ? Solange la laissé entendre.
Le français. Et laquarelle aussi.
Laquarelle ? Toi ?
Moi, oui. Je commence.
Il hocha la tête, enfila son manteau.
Clémence Il hésita, comme à lappartement.
Olivier, tu es quelquun de bien. Nous étions ensemble, mais pas faits lun pour lautre. Ou alors, différemment. Bonne route.
Long regard. Il sortit.
Elle resta longtemps dans le couloir. Derrière la porte vitrée, la vie. Neige, gens pressés. Une journée ordinaire. Vingt-six ans de mariage pour une séparation si discrète. Cétait vaste, mais tout petit.
Elle sortit. Odeur de neige. Elle leva le nez vers le ciel. Des flocons minuscules, poudreux, fondaient à peine la joue effleurée.
Elle marcha, lentement, jusque dans le parc.
***
Laquarelle savérait plus difficile encore que la langue. Les couleurs fuyaient, se mélangeaient en bouillie, la feuille gondolait. Sa professeure, Hélène, la cinquantaine, les doigts tout tachés de pigment, contemplait ses efforts avec bienveillance.
Vous voulez trop contrôler la couleur, lui soufflait-elle. Laissez-la faire.
Et si elle ne va pas où il faut ?
Elle aime la confiance. Laissez leau, posez la teinte. Lâchez prise.
Clémence essaie. Ce nest pas beau, puis ça lest un peu. Les feuilles ratées saccumulent dans une chemise. Elles sont inégales, bancales, presque moches mais siens. Ses taches, ses arbres autrefois aimés.
Un jour, Hélène sarrête devant un tableau le mûrier à la fenêtre. Rouge, noir, ciel gris.
Cest vrai, dit-elle.
Mais cest difforme.
Vrai et parfait nont rien à voir.
Clémence observe le mûrier. Sur le papier, il différait. Cétait le sien, à elle seule. Pas celui du jardin, mais celui quelle ressentait.
Nuance rare et précieuse.
***
Au printemps, Claire revint avec mari et enfants. Ils restèrent une semaine. Les soirs, Clémence et Claire veillaient sur la cuisine, tandis que Luc regardait la télévision, les petits endormis.
Tu es heureuse ? demanda Claire un soir.
Cest compliqué.
Pourquoi ?
Avant, je croyais savoir le bonheur : bon foyer, famille, rien qui déborde. Maintenant, je ne sais pas. Je me sens bien. Ce nest pas identique.
Alors, cest quoi ?
Clémence mûrit la question.
Se réveiller, et la journée mappartient. Pas aux exigences de quelquun, pas à lattente. Juste à moi. Ça paraît étrange ?
Non, murmura Claire. Pas du tout.
Tu penses à toi ?
Oui, plus. Je commence les ateliers dessin. À laquarelle. Le dimanche. Luc était sceptique, maintenant il sy fait.
Clémence observa sa fille. Trente-quatre ans. Fine, secrète, dans lombre rassurante de son mari… comme sa propre mère jadis.
Claire, souffla-t-elle. Tu nes pas obligée de répéter mon histoire.
Je nen ai pas lintention. Je tapprends seulement.
Moi ?
Tu mas montré linimaginable. Tu nas ni plié, ni mordu, ni demandé asile chez nous. Tu as juste recommencé ta vie. À cinquante-huit ans.
Long silence.
Je nimaginais pas que ça donnait cette impression.
Pourtant si.
Dedans, tu sais, cest terrifiant. Découvrir quon ne sait même pas son bleu préféré.
Et maintenant ?
Oui. Bleu. Celui de laquarelle.
Claire sourit. Elle se leva, étreignit sa mère fort, comme Solange au début.
Maman. Tu es formidable.
Toi aussi.
***
Lété venu, Solange proposa la Bretagne à deux, dix jours descapade, randonnée douce, hébergement simple.
Je nai jamais voyagé sans Olivier, admit Clémence.
Justement.
Solange, les sacs à dos, ce nest pas mon truc.
Des gîtes douillets, voyons ! Tu viens ?
Trois jours à réfléchir. Puis, oui.
La Bretagne devint un autre univers. Les lacs, de vrais miroirs du ciel. Les pins, droits, comme des piliers déglise. Le silence, peuplé doiseaux et deau.
Clémence apporta son aquarelle.
Elle peignait chaque matin. Installée près de leau, elle peignait, imparfaitement, mais vivant. Elle le sentait, avec le cœur.
Au quatrième jour, au bord de létang, elle comprit soudain : elle ne pensait plus à Olivier. Pas un effort, plus aucun sens à ressasser. Le récit était clos. Juste fermé, sans pardon ni ressentiment. Comme un livre terminé, prêt pour le suivant.
Solange la rejoignit :
Magnifique, souffla-t-elle.
Vraiment ?
Je laccrocherais bien, chez moi.
Clémence observa son croquis. Étang, pins, brume du matin, un peu abstrait, un peu de travers. Vivant.
Peut-être que je laccrocherai.
***
En septembre, elle célébra ses cinquante-neuf ans. Un petit dîner, Solange, la voisine Fabienne Étonnamment devenue amie plus tôt dans lannée et deux amies du cours daquarelle. Claire appela en visio, montra les enfants, ils hurlèrent « joyeux anniversaire, Mamie ! » en brandissant des dessins.
Clémence, devant lécran, vit aussi le désordre, les rires, une Claire rayonnante. Cétait donc cela, la vie. Pas réglée, mais féconde, un brin chaotique.
Antoine envoya des vœux et un virement : « Maman, bon anniversaire. Je viens bientôt. » Clémence sourit. Il ne changerait pas.
Solange leva son verre :
À Clémence, la femme qui, en un an, est devenue elle-même !
Jai toujours été moi-même, répliqua Clémence.
Non, affirma Solange. Mais maintenant, oui.
Elle ne protesta pas. Peut-être bien que Solange avait raison.
***
En octobre, elle encadra son aquarelle de Bretagne. Sur le mur, au-dessus du canapé du salon.
Avant, il y avait une reproduction froide, choisie par Olivier. Quelque chose sans âme, qui névoquait rien. Elle la rangea dans la remise. Accrocha son étang.
Debout devant, elle songea : ce nest pas parfait, mais cest à moi. Cest mon regard. Mon geste. Mon émotion.
Voilà peut-être la vraie valeur. Non pas que ce soit beau mais que ce soit tien.
Elle resta longtemps devant laquarelle. Le téléphone sonna. Numéro inconnu.
Allô ?
Madame Dubois ? Cest Samuel du cours de français. Vous aviez laissé votre contact. On lance un club de conversation. Les mercredis soir, juste pour pratiquer. Si ça vous dit…
Elle tourna les yeux vers laquarelle : létang, la brume.
Oui, ça me dit. Inscrivez-moi.
Novembre arriva calmement. Clémence, de retour du club de français, transportait un roman choisi par pur instinct. Jamais lu, pris pour la couverture, le frisson.
En bas de chez elle, Olivier attendait.
Elle ne laperçut quau dernier instant. Il avait relevé le col de son manteau, patientait depuis un moment.
Salut, fit-il.
Salut, dit-elle, sans surprise ni crainte, juste le mot.
Je peux parler ?
Un brève hésitation, puis :
Viens.
Ils montèrent. Elle décrocha son manteau, proposa du thé. Il refusa, sassit sur le canapé, fixa laquarelle.
Tu as peint ça ?
Oui.
Cest joli.
Merci.
Long silence.
Clémence. Je je nai pas réussi.
Elle attendait, ni secourable, ni hostile.
Mireille Elle est différente. Plus jeune. Je croyais que cétait ce quil me fallait. Mais en fait, jétais las. Pas de toi. De moi. Pause. Tu nas pas demandé ce qui sest passé. Rien dit.
Ce nétait pas mon affaire.
Peut-être. Regard. Tu es différente. Totalement.
Différente, oui.
Je ne sais pas mettre de mots. Jai cru que tu serais toujours là. Que tu serais là, toujours.
Olivier, elle tenait le roman dans ses mains. Je relis en français. Lentement, dictionnaire à la main. Je peins. Je voyage en Bretagne. Je vais au club de conversation. Je dors fenêtre ouverte, jaime lair frais. Je cuisine ce que je veux. Pause. Je ne ten veux pas, vraiment. Tu mas beaucoup apporté. Une maison, des enfants, des années. Mais tu mas appris surtout quelque chose : jai trop longtemps mis ma vie entre parenthèses. Ça aussi, cest précieux.
Tu reviendras ? hasarda-t-il. Demande étrange. Il semblait en avoir conscience.
Clémence lobserva. Puis laquarelle. Puis le mûrier.
Olivier, souffla-t-elle, jai cinquante-neuf ans. Et pour la première fois depuis trop longtemps, jai le sentiment de vivre. Réellement. Pause. Bois ton thé si tu veux, je mets leau à chauffer.
Elle traversa la cuisine, ouvrit le robinet. Elle fixait la cour, le mûrier dénudé, la vieille dame en manteau bleu, encore à nourrir les pigeons.
Silence dans la pièce à côté. Puis un léger grincement de canapé, puis des pas.
Olivier apparut dans lentrebâillement.
Clémence, demande-t-il.
Elle se retourna.
Dis-moi Es-tu heureuse ?
La bouilloire commençait à frémir. Sifflement lancinant. Le mûrier, droit et sombre, se dessinait derrière la vitre.
Japprends, fit-elle. Japprends à être heureuse. Cest plus ardu quon ne croit. Mais japprends.
Ils se regardèrent, deux adultes mûrs dans la cuisine autrefois partagée, aujourdhui sienne.
Cest bien, concéda-t-il. Cest très bien, Clémence.
La bouilloire siffla fort.