Ma femme commode
Sylvie, tu mécoutes ? La voix de Philippe était posée, presque administrative, comme sil annonçait quil ny avait plus de pain.
Je regardais par la fenêtre du salon, pensif. Dans le petit jardin, il y avait un vieux sorbier, planté vingt-trois ans plus tôt, lors de notre arrivée à Rambouillet. Larbre sétait épanoui, sûr de lui et bien accroché. Curieusement, à ce moment précis, cest à cela que je pensais.
Je técoute, répondit-elle.
Jaimerais que tu comprennes bien. Ça ne veut pas dire que tout est mal. Simplement, les choses sont ce quelles sont.
Je me suis tourné. Philippe était assis à la table, les mains croisées, comme lors dune réunion importante. Soixante-et-un ans, une carrure élégante, des vêtements bien coupés, cette assurance quont les hommes quand largent nest plus un problème depuis longtemps. Cela faisait vingt-six ans que je connaissais ce visage. Je savais reconnaître, à ses sourcils froncés, quun sujet grave arrivait. Dhabitude, il pianotait sur la table, nerveux. Pas cette fois. Étrange.
Les choses sont ce quelles sont, ai-je répété, machinalement. Cest tout ?
Sylvie, ne prends pas ce ton.
Quel ton ?
Il se leva, fit quelques pas dans notre grande cuisine lumineuse. Nous avions choisi ensemble ce mobilier italien il y a huit ans. Je me souviens des longues discussions sur la couleur. Je voulais ivoire, il préférait blanc. Jai cédé, comme souvent.
Je ne suis pas obligé de tout expliquer, dit-il, mais je le fais, par respect.
Du respect ?
Oui. Nous avons eu une belle vie. On ne manque de rien. Les enfants sont grands. Je ne veux pas de drame.
Je ressentais une pesanteur sourde, pas vraiment douloureuse, plutôt cette sorte dengourdissement qui arrive face à quelque chose de vaste, quon perçoit sans comprendre.
Tu ten vas, ai-je murmuré. Ce nétait pas une question.
Oui, confirma-t-il. Ce nest que provisoire. Il me faut du temps.
Du temps, jai remarqué intérieurement que je me surprenais à répéter ses mots, pour la troisième fois, comme sil fallait les déplacer avant de pouvoir en saisir le sens.
Il sapprocha pour prendre ma main. Je fis un léger pas en retrait, imperceptible pour dautres, suffisamment clair pour lui.
Ne sois pas en colère, implora-t-il.
Je ne suis pas en colère.
Sylvie…
Non. Je réfléchis.
Il resta auprès de moi, hocha la tête, puis quitta la cuisine. Jentendis ses pas dans la chambre, larmoire quil refermait. Il prenait quelques affaires. « Provisoirement », avait-il dit. Je regardais les oiseaux dans le sorbier, picorant déjà les baies : lhiver serait précoce, répétait toujours ma mère. Elle est partie il y a sept ans, mais je songe parfois à lappeler, avant de me souvenir que ce nest plus possible.
Javais cinquante-huit ans.
***
Ma vieille amie Claire arriva le lendemain, à limproviste. Elle sonna depuis la rue.
Ouvre-moi, je suis en bas.
Claire, je ne suis pas prête.
Habille-toi. Jattends.
Claire Fournier, on se connaissait depuis luniversité. Trente-sept ans de complicité sans calcul. Claire était bruyante, droite, un rien envahissante. Trois ans auparavant, elle avait divorcé de son Charles, avait pleuré, puis brutalement arrêté et ouvert une petite mercerie près de la place du marché. Le commerce lui maintenait la tête hors de leau, et elle disait être mieux quavant.
Nous nous sommes retrouvées dans la cuisine. Claire ma prise dans ses bras, fort, sincère, et des larmes me sont montées aux yeux sans couler.
Raconte, a-t-elle exigé, en servant du thé.
Tu sais déjà tout.
Je veux lentendre de toi.
Je lui ai tout dit en résumé. Philippe partait. Provisoirement. Il avait besoin de temps. Je navais pas demandé pour qui. Ce nétait pas lignorance qui me retenait, mais la peur que cela devienne irréversible, tant que je restais dans le flou.
Tu ne lui as pas demandé chez qui il va ? Claire me fixait.
Non.
Mais tu te doutes, non ?
Pause. Au dehors, une famille discutait, des enfants riaient. La vie suivait implacablement son cours.
Je men doute, ai-je avoué. Son assistante, Anne-Lise. Elle a trente-deux ans.
Claire réfléchit, pesant ses mots :
Ça date de longtemps ?
Je ne sais pas. Un an ? Peut-être plus. Je voyais parfois des choses, mais je minterdisais dy penser.
Pourquoi ?
Je regardai ma tasse. De beaux mugs rapportés de Prague, il y a dix ans. Un beau voyage à lépoque, Philippe riait, me tenait la main sur le pont Charles…
Parce que réfléchir oblige à agir, ai-je fini par lâcher. Et je ne savais plus comment agir. Je nai pas travaillé depuis vingt-six ans, Claire. Tu vois ? Dabord les enfants, puis la maison, ensuite… cest arrivé comme ça.
Il subvenait à tous vos besoins.
Oui. Je moccupais de la maison, des enfants, de ses parents quand ils allaient mal. Jétais… jai hésité, jétais une partie de sa vie. Importante, me semblait-il.
Tu penses que ce nétait pas vrai ?
Non, jétais la partie commode. Je le disais sans colère, cétait juste un constat. La femme pratique. Jamais de crise, toujours daccord. La cuisine blanche au lieu divoire. Vacances à la montagne au lieu de la mer. Dîner à vingt heures, pas à dix-neuf. Toujours selon lui.
Claire me regardait et se taisait, rare chez elle.
Tu es en colère ?
Pas pour linstant. Plus tard peut-être.
Et maintenant ?
Je réfléchissais. Dehors tout sétait calmé, le sorbier ne bougeait pas.
Jessaie de retrouver ce qui me plaît à moi, ai-je admis doucement. En dehors de cette maison. Ce qui me plaît à moi seule. Et je me rends compte que je narrive même pas à men souvenir. Cest étrange.
Claire posa sa main sur la mienne. Elle ne dit rien. Parfois, cest vraiment la meilleure chose à faire.
***
Ma fille, Camille, appela trois jours plus tard. Elle habitait à Nantes avec son mari et leurs deux enfants. Trente-quatre ans, décidée et pragmatique, souvent du côté de son père.
Maman, papa ma appelée. Et toi, comment tu vas ?
Bien.
Maman… « bien » ça ne veut rien dire.
Je tassure, je réfléchis. Je prends le temps.
Tu réfléchis à quoi ? Elle avait ce ton crispé qui trahissait sa prise de parti déjà décidée.
À tout.
Papa me dit que cest juste temporaire, que vous avez besoin de…
Camille, lai-je interrompue calmement, mais fermement. Je ne veux pas en parler avec toi. Ni avec toi, ni avec Paul. Cest entre papa et moi. Daccord ?
Un silence.
Daccord, finit-elle par dire plus doucement. Tu es toute seule ?
Oui. Ça va, rassure-toi.
Tu veux que je vienne quelques jours ?
Non, quand jen aurai besoin, je te le dirai.
Je suis resté quelques instants assis dans le fauteuil après lappel. Paul, notre fils, vivait à Paris. Il navait pas appelé encore ; cétait fidèle à son caractère. Il fuyait toujours le compliqué, se cachait derrière ses projets professionnels : « Maman tu comprends, jai beaucoup de travail ».
Je comprenais.
Je me suis levé, jai traversé lappartement. Quatre pièces, un grand couloir, deux salles de bains. Tout à sa place. Javais toujours tenu la maison dune main de maître : des fleurs fraîches, des rideaux selon la saison, partout ces sachets de lavande que je confectionnais moi-même.
Cétait beau. Mais ça ne mappartenait déjà plus.
Non, pas étranger… comme un musée bien tenu mais détaché de ce que je suis.
Je me suis arrêté devant la bibliothèque. Sur létagère du milieu, quelques livres à moi : surtout des livres de cuisine, quelques romans, un vieux recueil de poésie de Prévert, écorné, datant de la fac. Jen ai ouvert les pages au hasard, lu quelques vers. Quelque chose a bougé en moi, presque imperceptiblement.
Je navais pas lu de poésie depuis vingt ans. Je nen trouvais pas le temps.
***
Philippe a appelé une semaine plus tard. Voix légèrement gênée, mais avec ce ton ferme qui disait que tout était déjà acté et quil ne restait quà régler ladministratif.
Sylvie, il faut quon parle.
Je técoute.
Ce serait mieux de se voir.
Quand tu veux.
Un petit silence. Il devait sattendre à des reproches, des pleurs, des questions. Je nai rien offert de la sorte.
Demain à quatorze heures ? Je passerai à la maison.
Ça me va.
Il est arrivé pile à lheure, comme il la toujours fait. Sa ponctualité était une fierté. Jai mis la bouilloire, sans chercher à enjoliver la scène, simplement pour moccuper.
Tu as bonne mine, a-t-il dit en sasseyant.
Merci.
Écoute, Sylvie, je préfèrerais que tu ne penses pas…
Philippe, coupe-lui ai-je lancé. Va droit au but, sil te plaît. Quas-tu à dire ?
Il me dévisagea, interloqué par mon ton.
Je veux divorcer. Officiellement. On nest pas des enfants, inutile de faire traîner.
Daccord.
Daccord ?
Je ne vais pas ten empêcher.
Sylvie… Il me regardait avec une expression que jaurais prise pour de la sollicitude, mais qui nétait plus la même. Je vais veiller à ce que tu ne manques de rien. Lappartement te revient. Je te verserai une pension. Tu ne manqueras de rien.
Une pension, ai-je répété. Cette manie de reprendre les mots, sans doute acquise ces derniers jours.
Bien sûr. Tu nas pas travaillé, il faut bien vivre.
La bouilloire siffla. Jai préparé le thé lentement.
Philippe, ai-je repris en posant les tasses, tu te souviens lorsque ta mère était malade, trois ans durant ? Jallais la voir chaque semaine, je faisais les courses, les piqûres, les visites chez le médecin pendant que tu travaillais.
Je men souviens.
Et quand Camille a eu son deuxième enfant, celle qui a eu une grossesse difficile. Je suis restée un mois à la maison, à cuisiner, à tout gérer, à me lever la nuit.
Mais où veux-tu en venir ?
À cette idée que tu me « donnes » de largent comme une faveur. Comme si je navais rien fait et que javais vécu à tes crochets.
Il ouvrit la bouche, la referma.
Ce nest pas ce que je voulais dire.
Je le sais. Tu veux quon dise que tu es quelquun de bien, que tu toccupes de moi. Jai ajouté : Je ne suis pas en colère, Philippe. Mais je ne veux pas faire semblant de croire que tu me rends service. Nous savons tous les deux que ce nest pas le cas.
Il me regarda longuement, moins sûr de lui, soudain.
Tu as changé, dit-il.
En une semaine ?
Oui.
Jai bu une gorgée, observé dehors une dame nourrissant les pigeons, tous les jours la même, dont jignorais pourtant le prénom.
Concernant largent, ai-je dit, je ne refuse pas ce qui mest dû. Mais je ne veux pas de ton « aide » comme une aumône.
Sylvie, écoute…
Attends, laisse-moi finir. Jai posé la tasse. Pendant vingt-six ans, je me suis occupée de la famille, jai renoncé à ma carrière parce que tu me lavais demandé je men souviens parfaitement : « Sylvie, pourquoi tentêter au théâtre ? Je peux tout assumer ». Jai dit oui. Je ne regrette pas, mais soyons clairs : cétait du travail. Du vrai. Et je lai bien fait.
Silence total dans la cuisine. Philippe fixa la table.
Je nai jamais dit que tu faisais mal les choses, avoua-t-il enfin.
Mais tu veux « toccuper » de moi comme dune enfant. Jai cinquante-huit ans, Philippe, pas huit.
Il se leva, fit quelques pas vers la fenêtre. Le sorbier était écarlate, immobile.
Tu as raison, Sylvie, murmura-t-il. Tu as raison.
Jai mis un moment à intégrer quil venait dêtre daccord.
Parle à ton avocat, reprit-il. Sans disputes.
Je suis daccord.
Il prit son manteau. À la porte, il se retourna.
Sylvie… Je… il hésita.
Pas besoin dajouter quoi que ce soit. Pars.
Il sen alla. Je suis restée longtemps assise, puis ai envoyé un message à Claire : « On sest parlé. Je divorce. Tout va bien ».
Claire répondit aussitôt : « Bravo. Demain, passe à la boutique. Jai de nouveaux fils, tu adorais broder ! »
Jai souri : oui, jaimais ça, autrefois, il y a bien trente ans.
***
Les deux semaines suivantes, jétais dans un état étrange, sans douleur ni bonheur. Comme si on mavait sortie de mon cadre habituel et posée ailleurs, sans savoir où aller.
Je suis allée voir Claire à la mercerie « Le Fil dAriane », petite boutique au rez-de-chaussée dun immeuble. Ça sentait le tissu, le bois. Sur les étagères, toute une gamme de pelotes, de toiles à broder, de toiles pour la tapisserie. Je touchais tout avec lenteur.
Tiens, regarde, fit Claire en me tendant un tambour. Pour débuter. Mais tu peux prendre plus difficile.
Je sais broder.
Tu savais. Il y a trente ans.
On noublie pas.
On va voir ça, sourit-elle malicieusement.
Jachetai du fil, de la toile, quelques aiguilles. De retour chez moi, je me suis installée près de la fenêtre, examiné la grille du modèle, puis me suis lancée. Mes premiers points étaient malhabiles. Jai défait. Recommencé. Lentement, mes doigts retrouvaient la mémoire.
Jai brodé sans voir lheure passer. Trois heures à moi, sans contrainte.
Sentiment étrange. Agréable.
***
Paul appela fin octobre, six semaines après ma discussion avec Philippe.
Maman, salut. Ça va ?
Oui. Et toi ?
Ça va. Jai parlé à papa.
Paul…
Non, attends. Je ne prends pas parti. Il ma simplement dit que tu ne voulais pas de son aide. Cest vrai ?
Pas tout à fait. Je ne refuse pas ma part. Je refuse daccepter son argent comme une aumône.
Mais sois réaliste. Tu ne travailles plus, il faut tassurer un revenu !
Paul, jai cinquante-huit ans, je peux travailler.
Tu as une idée de ce que tu vas faire ?
Bonne question. Jy réfléchissais aussi. Javais laissé tomber mes études de lettres à la Sorbonne pour me marier, il y a bien longtemps. Mais jaimais les langues. À vingt ans, je maîtrisais bien langlais, le français… ces dernières années, je regardais parfois de vieux films. Je comprenais encore pas mal de choses.
Je ne sais pas encore. Mais je trouverai.
Dis-moi si tu as besoin daide.
Je te promets. Mais ne me sauve pas, Paul. Je ne me noie pas.
Il ne répondit pas tout de suite.
Daccord, maman. Embrasse-moi.
Ce soir-là, jai sorti dun placard un vieux cahier de vocabulaire anglais, retrouvé parmi mes pulls dhiver. Lécriture était vive, décidée. Celle dune autre femme, peut-être celle que jétais jadis.
Peut-être.
***
Lavocat sappelait Gérard Dupuis. Un monsieur calme, cheveux gris, patient. Il ma posé quelques questions, a hoché la tête.
Vos droits sont bien protégés, Sylvie Dubois. Les biens acquis sont partagés à parts égales. Lappartement, la maison au Touquet, les comptes. Cest la répartition quil faudra établir.
Je veux lappartement. Je my sens chez moi. Il ma proposé de le garder.
Il prendra sans doute la maison ou léquivalent en argent.
On en a discuté.
Il ma regardée par-dessus ses lunettes.
Peu de couples parviennent à un tel accord, ajouta-t-il.
Je sais.
Comptez un mois pour la procédure.
Je suis sortie. Un jour gris de novembre, sans pluie, mais ce ciel bas, cette lumière lourde. Jai marché longtemps, loin de chez moi, à flâner en ville.
Rambouillet, ville tranquille, douce. Là où je suis né, où jai aimé, où jai vécu toute ma vie. Jen connais les boulangeries, les coins où cueillir des pommes sauvages, les endroits où nichent les rouges-gorges lhiver.
Ça aussi, cest à moi. Modeste, mais vrai.
Je suis entré dans un petit café, boiseries, ambiance feutrée. Jai commandé un café crème et une tarte aux pommes. Jai simplement contemplé la rue, sans penser. Juste là, juste moi.
Je réalisais que je navais pas fait cela depuis longtemps. Être. Sans liste de tâches, sans oublier la moindre consigne.
Deux dames discutaient à la table voisine, vives, gaies, lune portait un châle coloré et lautre avait de magnifiques lunettes rondes. Je les observais, pensant : voilà à quoi ressemble la vraie vie, celle de ceux qui rient, portent des choses vives.
Jai fini mon café. Laissé un pourboire. Et je suis repartie.
***
En décembre, Camille rappela. Sa voix avait changé.
Maman, je viens te voir à Noël. Seule, sans Arnaud ni les enfants. Ça ne pose pas de problème ?
Aucun. Et eux ?
Chez ses parents. Jai dit que je voulais être avec toi. Pause. Tu sais, je nai pas réagi comme il fallait. Jai voulu réparer. Je pensais quil fallait réconcilier. Mais ce nest pas à moi de choisir.
Camille…
Laisse-moi finir. Javais peur que tu teffondres, que tu ne saches pas vivre seule. On avait tendance à penser que papa décide de tout, et toi, tu… elle hésita, tu restais en retrait.
Dans lombre ? soufflai-je.
Oui, sans doute. Mais tu ne tes pas effacée. Ça ma… changé quelque chose.
Quoi donc ?
Je me suis interrogée sur moi-même. Ce que jaime moi, et pas pour les autres. Ni pour Arnaud, ni pour les enfants. Ça fait égoïste ?
Non. Bien au contraire.
Tu es sûre ?
Oui, cest juste savoir qui on est.
On a encore discuté une heure de tout et de rien les petits, son boulot, le dessin dont elle rêvait depuis des années. Je sentais remonter en moi de la chaleur, pas de la fierté exactement, mais une reconnaissance. Retrouver en elle quelque chose de moi. De celle que jaurais aimé devenir.
***
Camille arriva le 29 décembre, apportant du vin, du fromage, des pantoufles amusantes. Nous avons décoré le sapin avec de la musique ancienne trouvée sur Internet. Elle riait de mes efforts pour apprivoiser lapplication. Je riais avec elle.
Cétait bien. Vraiment bien.
Nous avons invité Claire pour le réveillon. Elle est venue avec ses feuilletés maison et de gros bocaux de cornichons. Le dîner fut animé : on parlait voyages. Claire rêvait de la Bretagne sauvage. Camille de soleil et de plage. Jai déclaré que je voulais Paris.
Paris ? Claire a souri.
Jai toujours aimé le français. Jaimerais voir si jen ai gardé quelque chose.
Toute seule ?
Peut-être… On verra.
Camille ma longuement observée, puis souri.
Tu as changé, maman.
Tu nes pas la première à le dire.
Le premier, cétait papa, non ?
Oui.
Ça sonnait comment dans sa bouche ?
Je réfléchis.
Presque comme un reproche. Javais « triché » dans la partie, selon lui.
Et maintenant ?
Maintenant, cest un compliment.
Claire leva son verre.
Aux femmes qui osent défier les règles, déclara-t-elle.
Nous avons trinqué. Les premiers feux dartifice éclataient dans le froid, amenant la nouvelle année dans le tumulte et lexcitation. Pour la première fois depuis des années, je la vivais comme un vrai recommencement. Le mien.
***
En janvier, je me suis inscrite à des cours de français. Petite école de langues à cinq minutes, groupe hétéroclite : deux étudiants, une femme approchant la quarantaine qui préparait son expatriation, et un retraité, M. Albert, qui voulait lire Balzac en version originale.
Cest remarquable, constata le professeur, un jeune homme, Thomas, un peu ahuri par notre assemblée.
Tout ce quon fait pour soi-même est remarquable, répondit dignement M. Albert.
En silence, japprouvais.
Ce nétait pas facile. Je me souvenais plus que je ne croyais, mais tout sembrouillait. Les articles, la syntaxe me jouaient des tours. Commettre des erreurs, recommencer, jen avais peu lhabitude.
Après le troisième cours, Thomas me glissa :
Sylvie, vous avez un bel accent. Doù ça vient ?
Je lai étudié dans ma jeunesse.
Continuez. Cest plus important quil y paraît.
Sur le chemin, je réfléchissais : avoir un bel accent, cétait quelque chose qui avait toujours été là, et dont on ne sétait jamais soucié autour de moi.
***
Les papiers du divorce furent signés en février. Sans affect, dans la salle dattente de lavocat. Philippe avait lair fatigué. Il devait me trouver bien différente.
Comment vas-tu ? a-t-il soufflé dans le couloir.
Bien.
Vraiment ?
Oui.
Son regard était imprécis, ni culpabilité, ni regret, mais une sorte de perte de repères, comme sil nattendait pas ce résultat.
Tu fais quelque chose ? Claire ma dit…
Je prends des cours de français. Et aussi daquarelle.
Daquarelle ? Tu nas jamais peint.
Non. Maintenant, si.
Il acquiesça, enfila son manteau. À la porte, il hésita de nouveau :
Sylvie. Je… mais il najouta rien.
Philippe, interrompis-je. Tu es quelquun de bien. Mais nous avons pris des routes différentes. Vis ta vie.
Il me fixa, puis sortit.
Je suis resté un moment dans le hall. Derrière la porte vitrée, la neige, les passants pressés. Cétait un jour ordinaire. Après vingt-six ans de mariage, le divorce semblait minuscule, calme, presque banal.
Jai marché lentement dans les rues, respirant lair froid de février, traversant le parc.
***
Laquarelle sest avérée plus difficile que la grammaire. Les couleurs débordaient, les teintes se transformaient en bouillie, les feuilles gondolaient sous leau. La professeure, Madame Rousseau, une femme de cinquante ans aux doigts tachés de bleu, observait avec patience.
Vous essayez de contrôler leau, disait-elle. Mais il faut la laisser vivre.
Elle fait ce quelle veut !
Soyez moins dans le contrôle, plus dans la confiance.
Jai persévéré. Dabord laborieusement, puis un peu mieux. Je rangeais mes essais dans une pochette. Ils étaient bancals, imparfaits, mais cétait les miens. Mes taches de bleu, mes arbres de travers.
Un jour, Madame Rousseau sarrêta devant mon travail études sur le sorbier du jardin, branches rouges, ciel gris :
Cest vivant, déclara-t-elle.
Cest de guingois.
Lun nempêche pas lautre.
Devant mon dessin, jai compris : ce nétait pas la réalité, cétait ce que je ressentais. Pas ce qui est, mais ce que je vois.
Une différence subtile et essentielle.
***
Au printemps, Camille revint, avec toute la petite famille. Ils restèrent une semaine. Les soirées, on discutait cuisine, voyages, désirs inavoués, tandis quArnaud regardait la télé et que les petits dormaient.
Es-tu heureuse ? osa Camille un soir.
Question difficile.
Pourquoi donc ?
Parce que je croyais savoir ce que cétait. Un foyer sans drame suffisait. Maintenant… Je ne sais plus. Je me sens bien. Ce nest pas le bonheur davant.
Mais alors, cest quoi ?
Je réfléchis.
Se lever le matin et sentir que la journée est à soi. Quon la remplit selon son envie. Pas selon la liste de quelquun dautre.
Ça ne me paraît pas étrange.
Et toi, tu penses à toi ?
De plus en plus. Jai commencé laquarelle aussi, le dimanche. Dabord Arnaud râlait, maintenant il sy fait.
Je regardais ma fille : trente-quatre ans, vive, un peu secrète, parfois dans lombre de son mari, comme moi avant.
Camille, tu nas aucune obligation de reproduire ma trajectoire.
Je ne la reproduis pas, je minspire de toi.
De moi ? Jétais surpris.
Tu tes relevée. Tu nas pas sombré, ni amère, ni dépendante de nous. Tu as choisi quelque chose de neuf. À cinquante-huit ans.
Long silence.
Je ne savais pas que ça se voyait comme ça.
Cest évident.
De lintérieur cest effrayant… On se rend compte quon ne sait rien de soi. Même pas sa couleur préférée.
Et tu connais maintenant ?
Oui. Le bleu. Celui de mes aquarelles.
Camille sourit, puis me serra fort. Comme lavait fait Claire, des mois auparavant.
Bravo maman.
Toi aussi.
***
En été, Claire proposa la Bretagne : dix jours sur la Côte, petit groupe, balades libres entrecoupées de visites.
Je nai jamais voyagé sans Philippe.
Cest bien pour ça que je te le propose.
Je nai jamais dormi en gîte.
Il y a de vrais lits ! Alors, tu viens ?
Jai mis trois jours à accepter.
La Bretagne fut un autre monde. Ciel immense, longues plages, alignements de pins, silence habité de cris de goélands et de vents douest.
Javais emporté mon aquarelle.
Tous les matins, avant les autres, je peignais. Souvent maladroit, toujours sincère. Je gardais mes ébauches. À force, jy percevais du vrai.
Le quatrième jour, au bord dune rivière, ce fut limpide.
Je ne pensais plus à Philippe. Plus du tout. Pas par effort, juste parce que lhistoire était close. Comme un livre que lon ferme pour en débuter un autre.
Claire vint voir mon dessin.
Cest joli ça, vraiment.
Tu trouves ?
Jen accrocherais un comme ça chez moi.
Jai regardé la feuille : brume, pins, reflets, pas très droit mais vivant.
Je vais peut-être laccrocher, alors.
***
En septembre, jai soufflé mes cinquante-neuf bougies. Petit dîner. Claire, ma voisine Isabelle devenue amie, deux copines du cours daquarelle. Camille a appelé en visio pendant le repas, les enfants criaient « joyeux anniversaire mamie ! », brandissaient leurs dessins.
Je regardais lécran, la table animée, et jai pensé : voilà, cest ça la vie. Bruyante, un peu de travers, mais vivante.
Paul ma envoyé des fleurs et un virement, avec un SMS sobre : « Bon anniversaire, maman. Je viens bientôt. » Paul reste Paul.
Claire a levé son verre :
À Sylvie ! À la femme qui est enfin devenue elle-même en un an !
Je lai toujours été, ai-je protesté.
Non, affirma-t-elle. Maintenant oui.
Je nai pas argumenté. Elle avait peut-être raison.
***
En octobre, jai accroché à ma place un paysage breton, mon aquarelle. Un cadre simple. Avant, il y avait une grande reproduction choisie par Philippe : belle, certes, mais sans âme. Je lai remplacée par mon tableau.
Debout devant, je me suis dit : ce nest pas parfait. Mais cest moi. Je lai vu, je lai ressenti.
Cest ça, la vraie valeur. Non le beau, mais le sien.
Longtemps, je suis restée là. Un appel a retenti. Numéro inconnu.
Allô ?
Sylvie Dubois ? Thomas, de lécole de langue. On ouvre un club de conversation les mercredis soir. Français parlé, sans grammaire, juste pour pratiquer. Ça vous intéresserait ?
Jai regardé mon aquarelle, ce bleu, cette brume.
Oui, inscrivez-moi.
Le mois de novembre est arrivé, apportant le calme. Je rentrais du club, un roman français dans le sac, choisi juste pour le plaisir.
En bas de limmeuble, Philippe attendait.
Je ne lai pas tout de suite reconnu. Blotti dans son manteau, il attendait depuis longtemps, sans doute.
Bonjour, lança-t-il.
Bonjour, ai-je répondu simplement, sans surprise.
Je… Puis-je te parler ?
Jai hésité une seconde.
Oui. Monte.
Nous sommes entrés. Jai accroché mon manteau, proposé du thé. Il refusa, sassit sur le canapé, observa laquarelle.
Tu las peinte ?
Oui.
Cest beau.
Merci.
Il restait silencieux. Puis :
Sylvie. Je… Je ny arrive pas.
Jai attendu. Sans aider.
Anne-Lise… Elle est plus jeune. Je croyais avoir besoin dautre chose. Mais non. Cest moi, cest lâge… Tu nas pas posé de questions. Tu ne demandes rien.
Ce nest pas mon affaire.
Peut-être pas. Mais tu as changé. Tu es devenue différente.
Oui.
Je croyais que tu serais toujours là. Que je navais pas besoin dy penser.
Philippe, ai-je repris calmement, prenant le roman sur la table. Maintenant, je lis en français. Lentement, avec un dictionnaire, mais je lis. Je peins, je voyage, je vais au club de conversation. Je dors la fenêtre ouverte parce que jaime ça. Je mange ce que jai envie. Jai marqué une pause. Je ne ten veux plus. Tu mas beaucoup apporté. La maison, les enfants, des années entières. Mais tu mas appris autre chose : que javais vécu trop longtemps la vie de quelquun dautre. Et ça, ça compte aussi.
Tu reviendras ? demanda-t-il, la voix basse. Étrange question. Même lui, il le savait.
Jai regardé mon tableau. Mon bleu, ma brume.
Philippe, jai cinquante-neuf ans. Et pour la première fois depuis longtemps, je vis vraiment. Pause. Prends-toi un thé si tu veux. Je mets leau à chauffer.
Je me suis levé. Allé dans la cuisine. Dans la fenêtre, le vieux sorbier, dépouillé, et cette vieille dame au manteau turquoise donnant du pain aux pigeons.
Derrière moi, tout était calme. Puis le canapé grincé. Des pas.
Philippe apparut sur le seuil.
Sylvie…, dit-il.
Je me suis retourné.
Dis-moi juste une chose. Tu es heureuse ?
Leau commençait à bouillir, grondement doux et régulier. Le sorbier, dans le jardin, solide et calme.
Japprends, ai-je répondu. Japprends à lêtre. Cest plus dur que prévu. Mais japprends.
Il me regarda. Je le regardai. Deux adultes dans une cuisine autrefois partagée, devenue mienne.
Tant mieux, finit-il par dire. Vraiment, tant mieux, Sylvie.
La bouilloire chantait.