Épouse encombrante

Épouse encombrante

Sophie remontait lentement à la surface de la douleur et du bruit, comme si elle émergeait du fond dun puits profond.

Madame Sophie André, vous nous entendez ? Les capteurs indiquent que oui. Essayez douvrir les yeux, sil vous plaît la voix dun inconnu sonnait lointaine, voilée.

Sophie voulut obéir, mais ses paupières étaient lourdes comme du plomb. Son corps refusait de répondre, étranger, douloureux dans chaque fibre. Cétait une souffrance dense, moite, poisseuse, qui engourdissait ses muscles. Un bourdonnement aigu vrillait ses oreilles.

Ça sentait lhôpital un parfum acide et piquant de désinfectant, indubitable.

Voilà vous respirez seule, cest bon signe.

Sophie cligna lentement des yeux, forçant ses cils à se séparer. Une lumière crue laveugla ; elle referma aussitôt les yeux. Le monde nétait quune aquarelle rincée par la pluie : plafond blanc, murs blancs, un tuyau relié à sa main.

Près delle, un homme dun certain âge penché, le visage buriné de rides profondes. Sous ses sourcils broussailleux et grisonnants, des yeux sévères la scrutaient. Il portait une toque blanche, avec un masque baissé sous le menton.

Où suis-je souffla-t-elle, sa voix faible, rauque comme le froissement des feuilles mortes.

En réanimation, répondit-il calmement, en ajustant des boutons près du lit. Hôpital central universitaire de Lyon.

Un accident murmura-t-elle. Il y a eu un accident

Un souvenir fulgurant jaillit puis séteignit : un soleil éblouissant sur le pare-brise, la route Elle conduisait mais vers où ?

Oui, un accident. Vous vous en souvenez ?

Je devais aller à la clinique pour un contrôle. Mon mari et moi nous voulions tenter une FIV. Nous narrivions pas à avoir denfants

Cest ça, acquiesça le médecin. Je suis votre médecin, le réanimateur Boris Ignace. Vous avez eu un grave accident de voiture.

Son esprit retrouvait peu à peu clarté, ramenant aussi la mémoire, et la peur avec.

Mon mari il sait ? Est-ce quil va bien ?

Oui, il est au courant, répondit Boris Ignace, plus sec que jamais. Il na pas été blessé. Il ne se trouvait pas avec vous.

Sophie fronça les sourcils, tentant de rassembler ses souvenirs épars. En effet, Georges devait venir plus tard, après le travail. Elle avait conduit seule.

Ça fait longtemps que je suis ici ? demanda-t-elle, sentant la froideur de langoisse remonter le long de sa poitrine.

Un silence. Le soupir du médecin résonna avec force contre le bip régulier des machines.

Il faut du repos. Mais vous devez savoir : ce que je vais dire sera un choc.

Dites, sétrangla Sophie.

Laccident a eu lieu il y a longtemps. Vous êtes restée très, très longtemps inconsciente.

Longtemps Combien ? Une semaine, deux ?

Vous êtes restée dans le coma trois ans.

Lunivers de Sophie seffondra instantanément, la tirant de nouveau dans ce gouffre doù elle venait à peine démerger.

Non Ce nest pas possible Vous vous trompez ou cest une mauvaise plaisanterie

Trois ans, trancha Boris Ignace. Traumatisme crânien grave, fractures multiples On ny croyait plus. Votre vie ne tenait quà un fil.

Trois ans.

Sophie baissa les yeux sur sa main posée sur la couverture dhôpital. Blême, fragile, mais bien vivante.

Vous avez eu de la chance, poursuivit le médecin, plus doux. Votre groupe sanguin est rarissime. Il a fallu une transfusion massive en urgence, et la banque de sang navait rien.

Un silence, puis il ajouta :

Cest votre mari qui vous a sauvé. Il avait le bon groupe. Il a donné tout ce quil pouvait et plus encore. Cest grâce à lui que vous êtes en vie.

Les paroles du médecin retombaient dans lesprit de Sophie comme un brouillard pesant. Georges donneur il lavait sauvée

Mais cette idée ne lui apporta aucun apaisement ; au contraire, quelque chose de froid, danormal remua tout au fond delle. Sophie se souvenait trop bien de son propre groupe sanguin, et croyait fermement que celui de Georges nétait pas compatible.

Épuisée, elle renonça à objecter. Elle sombra à nouveau dans un demi-sommeil cotonneux.

La prochaine fois quelle rouvrit les yeux, la chambre baignait dans le silence. Le bip des appareils était devenu un bruit de fond. Quelquun se tenait près du lit.

Un parfum familier, corsé, presque amer. Celui de son mari.

Georges, évidemment. Elle le reconnut avant même de voir son visage.

Il sapprocha, ses traits se détachant dans la pénombre : ce profil irréprochable, la mâchoire volontaire, les cheveux noirs ramenés en arrière. Mais quelque chose avait changé.

Son visage, dordinaire impassible sous le masque de lassurance, était cette fois déformé par une expression inédite : une froideur cruelle, un dédain presque glacé.

À ses côtés, la silhouette bienveillante de linfirmière une femme replète dune cinquantaine dannées, aux yeux fatigués mais compatissants. Valérie, si ses souvenirs étaient bons.

Georges se pencha tout près, son souffle glacial sur le visage :

Ma chérie, dit-il, sa voix basse, enjôleuse, mais coupante. Je suis content de te voir éveillée.

Il sourit.

Pendant que tu lézardais ici, trois ans à végéter sous perfusion, jai eu le temps de toucher lhéritage.

Sophie mit un temps à comprendre.

Quel héritage ? Je ne comprends pas Sa langue était pâteuse.

Les papiers, Sophie. Ceux signés avant ton petit voyage. Tu te souviens ? Tu signais toujours sans regarder. Procuration sur tout.

Je je

Merci de mavoir fait ce cadeau, poursuivit-il dune voix mielleuse. Jaurais pas cru que ta naïveté me rapporterait autant.

Un souvenir jaillit alors : le service des urgences, elle, bourrée de douleur, Georges accourant.

Signe, Sophie, cest juste un consentement pour lopération. Une formalité.

Sa main tremblante gribouillant sur une liasse de documents.

Les affaires de ton feu père, précisa Georges maintenant, voyant sa confusion. Tu te souviens ? André Constantin ta laissé sa société de transport. Tu ten es jamais occupée. Dommage ! En trois ans, jai fait fructifier cette bricole comme jamais.

Il sourit, triomphant.

Désormais, tout mappartient. En entier.

Sophie le fixait, paralysée deffroi. Ce nétait pas le Georges quelle avait épousé.

Tu naurais pas pu balbutia-t-elle.

Oh que si, répondit-il avec nonchalance. Et je lai fait.

Il se redressa, ajusta les poignets de sa chemise blanche et lança à linfirmière :

Prenez soin delle, Valérie.

Sophie ferma les yeux, feignant lendormissement, incapable daffronter son regard. Les larmes glissèrent, brûlantes, sur ses tempes.

Les pas de Georges claquaient sur le carrelage, séloignant. Il était parti, la laissant seule dans cet horrible cauchemar.

Une main chaude épongea doucement ses joues.

Doucement, ma douce Garde tes forces. Il ne vaut pas tes larmes, murmura Valérie.

Merci bredouilla Sophie sans voix, luttant pour ne pas éclater en sanglots.

Plus tard, Valérie, en changeant son pansement, se pencha à son oreille :

Tiens bon. Si tu as survécu à ça, tu tiendras pour le reste. Quant à ton mari crois-moi, tu nes ni la première ni la dernière à te faire avoir. Limportant, cest que tu guérisses. Le reste suivra.

Des paroles simples, mais à cet instant, elles furent la première lueur dans lobscurité.

Valérie

Oui, ma grande ?

Le médecin a dit que mon mari avait été donneur.

Le visage de Valérie se durcit :

Qui a dit ça ?

Boris Ignace

Linfirmière fit non de la tête :

Écoute-moi bien, souffla-t-elle tout bas, bien quelles soient seules. Ton Georges na jamais donné une goutte. Il ne connaît même pas son groupe sanguin. Jétais de service le jour-même. Je lui ai demandé trois fois, il ma envoyé balader.

Mais alors Le docteur

Il sest trompé. Ou on lui a fait dire ça, tu comprends Boris Ignace est un très bon médecin, mais désordonné avec ladministratif. On lui a dit le mari est donneur, il la noté.

Alors doù vient le sang ?

De la banque, dun donneur anonyme, affirma Valérie. Livré à la toute dernière minute. Tu as eu de la chance.

Elle effleura son épaule.

Alors, à lui, tu ne dois rien. À personne, dailleurs. Compris ?

Sophie acquiesça. Tout sécroulait. Le prétendu héroïsme de Georges nétait quun mensonge de plus.

Cette nuit-là, dans la chambre silencieuse, elle fixa le plafond, cherchant à comprendre comment lhomme quelle croyait aimer avait pu se transformer en un être aussi froid et calculateur.

La mémoire, ironique, lui rappela le tout premier jour de leur rencontre.

Quatre ans plus tôt une toute autre vie.

Sophie courait sur lescalator du métro lyonnais. Pluie, gadoue, heure de pointe. Elle était en retard pour un entretien dans une grande agence de traduction. Brusquement, son talon se cassa.

Et voilà soupira-t-elle, manquant de tomber.

Sa chaussure pendait, inutile. Arrivée tant bien que mal sur le quai, trempée, échevelée, elle se sentait idiote.

Il paraît que Cendrillon a perdu sa patience avant ses escarpins, lança près delle une voix moqueuse et veloutée.

Sophie leva les yeux. Un homme droit dans son manteau sombre, parfumé au succès. Il nétait pas exactement beau, mais dégageait tant dassurance quelle en resta saisie.

Je crois bien que Cendrillon va fondre en larmes, osa-t-elle plaisanter. Jai un entretien dans un quart dheure. Dans cet état

Lhomme la détailla, non sans estime :

Vous ne serez pas prise, lâcha-t-il dun ton sec.

Merci pour le soutien grommela Sophie.

Ce nest pas de la politesse, juste du réalisme, dit-il en tendant la main. Georges.

Sophie, répondit-elle mécaniquement.

Venez. Vous nirez pas au métro dans cet état.

Comment ça ?

Je vous emmène en voiture, on trouvera une solution pour la chaussure en chemin.

Je non, je ne peux pas Je ne vous connais pas

Maintenant oui, son sourire la désarma. Pensez-y comme à un investissement davenir. Vous travaillez dans les relations internationales, non ? Traductrice ? Je me trompe ?

Euh non, cest ça

Le temps presse. Prenez la bonne décision.

Il avait toujours été ainsi : énergique, sûr de lui, résolvant tous les problèmes en un instant. Il la conduisit à lagence, et sarrêta dans un magasin pour lui acheter une paire descarpins.

Mais cest hors de prix marmonna-t-elle.

Pas plus que votre futur emploi, répondit-il.

Sophie fut prise ce jour-là. Le soir, Georges lappela :

Alors, les chaussures ? Porte-bonheur ?

Comment avez-vous eu mon numéro ?

Sophie, je sais tout. Il rit. Dînons ensemble ?

Elle hésita, et osa : Daccord.

Le dîner devint vite une série de rendez-vous. Leur amour tournoya. Georges la couvrait de fleurs rares, de dîners somptueux, de week-ends surprises. Il lui offrait une attention qui la faisait fondre.

Sa sœur cadette Anne, témoin, observait tout cela dun œil sceptique.

Vint la rencontre avec la famille de Georges.

Le père, Michel Alexandre, homme sévère et silencieux, la jaugea longuement.

Traductrice ? fit-il lors du dîner. Pas un vrai métier. Une femme doit soccuper de son foyer, avoir des enfants.

Papa, soupira Georges. On y travaille.

Travaillent Pff. De mon temps, on vivait, cest tout.

Sa mère, Brigitte, douce et cultivée, la réconforta immédiatement.

Je suis presque votre collègue, dit-elle doucement. Jétais professeure de lettres.

Vous enseigniez ? sétonna Sophie. Georges ne ma jamais dit

Que voulez-vous quil en dise, gronda son mari. Elle a fait lécole toute sa vie pour des clopinettes.

Ce nest pas vrai, répondit tendrement Brigitte. Jaimais mon métier.

Elle sourit à Sophie :

Je sens quon parle la même langue, vous aimez les mots, non ?

Passionnément, avoua Sophie, lanxiété se dissolvant peu à peu.

Le reste du dîner se passa à discuter littérature avec sa future belle-mère. Beau-papa, lui, resta froid.

Vide, glissa-elle en quittant la cuisine. Jolie, mais sans substance. Pas faite pour les affaires.

Rapidement, Georges insista pour quelle démissionne.

Ma douce Sophie, tu es faite pour mieux. Tu seras la perle de la maison, tu es bien trop brillante pour perdre ton temps avec les contrats des autres. Consacre-toi à ce qui te passionne.

Mais jaime mon métier

Tu adoreras cette nouvelle vie.

Sophie céda. Elle démissionna. Elle devint la parfaite maîtresse de maison, organisant dîners et réceptions, brillante en société.

Puis vint le désir denfants.

Une année dessai, puis deux. Le verdict médical : stérilité.

Cest à cause de moi sanglotait-elle.

Nimporte quoi, Georges la serrait dans ses bras, mais ce câlin nétait plus que formel. On a les moyens. Il y a la FIV, on trouvera la meilleure clinique. Il FAUT un héritier.

Sophie voulait ce bébé plus que jamais, tentant dignorer la froideur grandissante de son époux, ses absences, son irritation latente.

Au même moment, son père, André Constantin, tomba malade.

Sophie et Anne veillèrent à tour de rôle, nayant plus de mère morte dune infection il y a bien longtemps.

André Constantin, ancien ingénieur devenu homme daffaires, nétait pas immensément riche, mais indépendant. Il mourut trois jours avant ses cinquante ans.

Les funérailles et le deuil passèrent comme dans le brouillard pour Sophie. Georges, dune politesse impeccable, ne parlait que de successions.

Effondrée, Sophie ny fit pas attention. Elle comprenait seulement aujourdhui, à lhôpital, ce quelle avait alors perdu.

Dès le début, son beau-père avait eu raison : elle nétait décorative quen apparence, mais creuse à lintérieur.

Les jours en clinique passaient sans quelle revoie Georges. Il prenait des nouvelles par le médecin, et évitait toute confrontation.

Au fond, Sophie était convaincue : il nattendait quune chose que la courbe sur le moniteur devienne une simple ligne.

Deux semaines plus tard, elle fut finalement autorisée à sortir.

Devant lhôpital, une petite valise à la main préparée et glissée discrètement par Valérie elle composa le numéro de Georges.

Ah, tu es sortie ! sexclama-t-il presque joyeusement. Parfait.

Georges, je nai pas dargent. Mes cartes

Toutes bloquées, répondit-il, ironique. Tu te doutes bien, trois ans sans signe, forcément tout est gelé.

Un froid inhumain :

Prépare-toi au divorce. Attendre trois ans quelquun revenu dentre les morts, non merci. Mon avocat te contactera. Ne rappelle plus.

Il raccrocha.

Sophie sassit lourdement sur un banc. Cétait mai. Trois années, trois printemps, disparus.

Peu après, Anne la rejoignit, lui apportant de vieux vêtements.

Viens chez moi, à la résidence universitaire, proposa-t-elle.

Sophie soupira, accablée, se sentant aussi perdue quune enfant.

La chambre minuscule du campus, deux lits superposés, une table couverte de tissus et de dessins : Anne étudiait le stylisme.

Sophie, blême, affaiblie, contemplait la fenêtre. Sa vie davant, pleine de faste, nétait plus quune décoration écroulée.

Il faut que je trouve un travail, lança-t-elle le soir venu.

Tu nen es pas capable, tu dois dabord te rétablir, protesta Anne.

Le médecin ma donné le feu vert. Et il nous faut vivre Je parle trois langues étrangères.

Sur ces mots, elle prit lordinateur dAnne, ouvrit un site en anglais. Elle lut un texte : elle comprenait parfaitement.

Tu vois, dit-elle, soulagée. Je nai rien perdu.

Mais au moment den traduire un extrait en français, elle se bloqua brutalement.

Les mots étrangers défilaient dans sa tête, mais impossible de les restituer en français. Il lui fallait recomposer mentalement la phrase, mais elle perdait le fil, comme si le sens lui échappait à travers une paroi de verre.

Quest-ce qui marrive ? souffla-t-elle, paniquée, tentant ensuite lallemand, lespagnol rien. Elle comprenait sans pouvoir traduire.

Le lendemain, Sophie retourna à la clinique.

Boris Ignace fronça les sourcils, lui fit passer quelques tests et conclut :

Il semble que ce soit une aphasie post-traumatique. Le choc a touché un centre du langage. Mais ce nest pas irréversible Du temps, du repos, de lexercice. Vous retrouverez vos capacités.

Mais jai besoin de travailler, et tout de suite !

Priorité à la santé, répondit-il. Le reste viendra.

Ce soir-là, Sophie interrogea Anne :

Si je ne peux plus traduire que sais-je faire dautre ?

Tu toccupais de toute la maison, souffla sa sœur. Et tu cuisines à merveille. Tu sais créer une atmosphère avec rien.

Expérience en gestion domestique un sourire amer.

Le lendemain, elle poussa la porte dune agence de placement de personnel de maison.

La responsable lexamina dun œil sceptique.

Expérience professionnelle ?

Jai géré une grande demeure pendant plusieurs années, expliqua Sophie.

On notera : femme au foyer. Mais ce nest pas une profession. Autre chose ?

La femme aperçut alors la cicatrice pâle sur sa tempe, dissimulée sous ses cheveux.

Vous avez quoi, là ?

Je sors de clinique après un accident, avoua Sophie.

Franchement, vous navez pas lair en forme. On recherche des gens actifs. On vous rappellera.

Sil vous plaît supplia Sophie. Jai besoin de ce travail. Je suis minutieuse, je sais tout faire : cuisiner, tenir une maison, moccuper des enfants.

La femme poussa un soupir. Son désespoir toucha visiblement une corde.

Jai une mission temporaire, mais difficile, concéda-t-elle. Chez un chirurgien, Lionel Martin. Il cherche une gouvernante pour sa fille de neuf ans.

Jaccepte !

Doucement. Le cas est compliqué : les trois dernières nounous sont parties au bout dun jour. Sa femme est morte dans un accident il y a deux ans. Depuis, Lionel senterre dans son travail et la fillette sest refermée. Elle ne parle presque plus. Vous verrez si vous restez.

Lappartement, un vaste T5 sur les quais du Rhône, éblouissait par son silence. Il était beau, moderne, glacé.

Lionel Martin était grand, sévère, le visage marqué de cernes et de fatigue.

Vous êtes Sophie André, lagence ma prévenu.

Un geste vers le fond du couloir :

La chambre du bout. Cest là que vit Élise. Installez-vous comme vous voulez.

Et il disparut dans son bureau.

Sophie frappa timidement.

Élise ?

Rien. Elle entrouvrit la porte.

La gamine, fluette, deux nattes sur les épaules, assise par terre devant une tablette. Aucune réaction.

Bonjour Élise, bredouilla Sophie. Je mappelle Sophie. Je suis là pour taider pour lécole.

Silence. Pas un regard. Lenfant se tendit mais poursuivit son dessin sur lécran.

Sophie soupira. Cela serait difficile.

Les premiers jours furent un calvaire.

Lionel partait tôt, rentrait tard. Élise répondait par le mutisme. Elle mangeait machinalement, se baignait, faisait ses devoirs puis se réfugiait en chambre avec sa tablette.

Sophie, qui connaissait bien le goût de la perte, sentit la détresse sourde de cette enfant.

Le troisième soir, elle craqua, entra sans frapper.

Ça suffit, Élise, la tablette, cest fini pour ce soir dun ton doux mais ferme.

La petite lui jeta un regard bref, méfiant.

Tu sais, dit Sophie, quand jétais petite, jadorais modeler largile. Il me semble que tu as de la pâte quelque part sur ta bibliothèque.

Effectivement, une boîte de pâte à modeler était rangée là. Sophie sen saisit et saccroupit au sol.

On pourrait fabriquer un château de princesse ensemble ? Avec des tours

Elle commença à pétrir la pâte. Ses doigts hésitaient, puis leur savoir-faire revint. Les mots étaient rares mais ses mains agiles.

Élise épiait sous sa frange.

Là, cest mal, murmura-t-elle soudain, de sa voix pure.

Sophie sursauta.

Pardon ?

La tour. Pour la princesse, la plus haute !

Dun geste adroit, Élise compléta lœuvre.

Elles modelèrent en silence pendant près dune heure.

Le soir, en rangeant les jouets, Sophie découvrit un vieux carnet abîmé sous le lit.

Oh, cest quoi ? sétonna-t-elle.

Touche pas ! lança Élise, semparant du carnet. Cest à maman.

Ta maman dessinait ?

La gamine acquiesça avec tendresse, ouvrant la première page.

Ce nétait pas des photos, mais des croquis pleins de vie : animaux féeriques, jouets de bois, doudous colorés, tous porteurs démotion.

Que cest beau murmura Sophie, sincère.

Plus elle feuilletait, plus elle comprenait quil sagissait de jeux conçus pour stimuler des enfants différents. La dernière page portait le logo dun oiseau tenant un cube, signé Atelier Hélène. Jeux intelligents pour enfants exceptionnels.

Exceptionnels ? Sophie ne comprit pas.

Maman voulait ouvrir un atelier, bredouilla Élise. Pour des enfants comme Paul.

Qui est Paul ?

Mon ami. Le fils de la copine de maman. Il ne parle pas. Maman disait que ces enfants ont besoin de jeux spéciaux pour les aider. Papa disait que cétait farfelu.

Sophie caressa la tête dÉlise, regardant les croquis. Il y avait là un vrai talent, un vrai projet.

Elle passa la nuit à songer à lalbum, à cette Hélène quelle n’avait connue, à Élise qui souffrait tant du manque de sa mère.

Au matin, une idée simposa : il fallait faire vivre ce rêve.

Le soir suivant, lorsquelle entendit Lionel rentrer, elle lattendit dans la cuisine.

Élise est couchée ? demanda-t-il par habitude.

Oui. Il faut que je vous parle.

Elle déposa lalbum sur la table.

La main de Lionel se figea.

Où avez-vous eu ça ? sa voix était glaciale.

On la retrouvé avec Élise. Cest génial, ce travail, docteur

Rangez ça. Cest personnel.

Pardon, mais cest aussi le rêve de votre femme. Et celui de votre fille.

Ne parlez pas de ma femme ! Vous nen savez rien !

Peut-être Mais je connais votre fille. Elle sourit quand elle tient cet album.

Cest alors quÉlise parut, pieds nus, en pyjama.

Papa, pourquoi tu cries sur Sophie ?

La colère de Lionel céda à la stupeur et à la peine.

Allez, Élise, retourne te coucher

Cest lalbum de maman, dit-elle, serrant ses dessins contre elle. Sophie et moi, on veut fabriquer les jouets.

Elle jeta au père un regard brûlant. Il recula.

Faites ce que vous voulez, dit-il, épuisé. Vous naurez aucun moyen, ni aide.

Et il retourna à son bureau.

Sophie nabandonna pas.

Le soir même, elle appela Anne.

Tu es designer, tu ty connais, non ?

Dans quoi ?

Il nous faut ton aide, on lance un projet ici.

À deux, au fil des soirs, dans la chambre damis, Anne installa son portable et sa tablette. Elles achetèrent, avec leurs derniers euros, du contreplaqué, des peintures, des tissus. Sophie guidée par son goût, Anne par ses logiciels, elles produisirent les premiers prototypes.

Lionel affecta de tout ignorer.

Mais un jour, Sophie lentendit dans son bureau :

Marine, salut, cest Martin. Ma nounou a eu une drôle didée Oui, des jouets pour enfants spéciaux, comme Hélène. Tu pourrais jeter un œil en pro ?

Le lendemain, une amie psychologue, la quarantaine bien portante, entra, suivie dun petit garçon tout calme.

Bonjour, je suis Marine, collègue de Lionel. Il paraît que vous bricolez.

Voici Paul, expliqua-t-elle en caressant la tête du garçon. Il est autiste.

Sophie posa devant lui un arc-en-ciel en bois.

Paul sarrêta net, tendit la main, plaça la première pièce, puis une deuxième.

Marine en eut les larmes aux yeux.

Il ne touche jamais à rien de neuf chez des étrangers

Paul, absorbé, poursuivait.

Sophie chuchota Marine, il faut continuer. Je vais en parler à dautres.

Cela déclencha un élan : Marine, puis deux autres mères. Le bouche-à-oreille fit le reste.

Anne, il va falloir monter notre petite entreprise, soupira Sophie.

Génial ! Anne était ravie.

Un soir, alors quelles emballaient leur première commande, Sophie leva les yeux vers Lionel entré dans la pièce.

Il croisa son regard, ferme, rassuré, pour la première fois.

Marine, vous êtes sûre ? demanda Sophie, emportant la feuille de commande.

Là, dans latelier improvisé, le printemps entrait par la fenêtre. Sophie se surprit à sourire : pour la première fois depuis des années, elle navait plus froid.

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