Épouse dévouée et attentionnée : le portrait d’une femme idéale selon la culture française

Épouse commode

Claire, tu mentends ? La voix de Pierre vibrait dun calme presque administratif, comme sil sagissait dune broutille, du genre « il ny a plus de baguette ».

Claire était à la fenêtre, observant la cour. Là-bas grandissait un vieux sorbier quelle avait planté vingt-trois ans plus tôt, lannée où ils avaient emménagé ici, à Lyon. Larbre avait pris de lampleur, sûr de lui, solide. Voilà à quoi elle pensait, sans raison, en cet instant précis.

Oui, je técoute, répondit-elle.

Je veux que tu comprennes bien. Ça ne veut pas dire que tout va mal. Cest juste comme ça.

Elle se retourna. Pierre était assis à la table, les mains jointes, comme en réunion. Il avait soixante et un ans. Imposant, élégant, cette assurance tranquille des hommes pour qui largent nest plus un souci. Elle connaissait ce visage depuis vingt-six ans. Elle savait comment il fronçait les sourcils avant une discussion grave, comment il tapotait des doigts quand il était nerveux. Cette fois, il ne tapotait pas. Cétait nouveau.

Cest juste comme ça, répéta-t-elle. Cest tout alors ?

Claire, ne fais pas ça.

Faire quoi ?

Il se leva, traversa la cuisine. Grande, lumineuse, avec un mobilier italien quils avaient choisi ensemble il y a huit ans. Claire sétait battue longtemps pour une couleur crème. Pierre avait insisté pour du blanc. Elle avait cédé. Elle cédait souvent.

Je ne te dois pas dexplications, dit-il. Mais je ten donne, par respect.

Par respect.

Oui. On a eu une belle vie. On a tout. Les enfants sont grands. Je ne veux pas de scandale.

Claire sentit quelque chose salourdir dans sa poitrine. Pas une douleur, non. Plutôt une sorte dengourdissement particulier, celui qui naît quand on comprend quelque chose de trop vaste pour déjà lassimiler.

Tu ten vas, lâcha-t-elle, dune voix plate.

Je pars, confirma-t-il. Pas pour longtemps. Jai besoin de temps.

Du temps, elle répéta. Elle constata quelle répétait systématiquement ses mots, comme sil fallait les placer ailleurs pour quils prennent tout leur sens.

Pierre voulut lui prendre la main. Elle recula, à peine, mais il le remarqua.

Ne sois pas en colère, murmura-t-il.

Je ne suis pas en colère.

Claire.

Je ne te mens pas, Pierre. Je réfléchis, cest tout.

Il resta près delle quelques secondes, puis hocha la tête et quitta la cuisine. Elle lentendit dans la chambre, les portes darmoires qui claquaient. Il ramassait quelques affaires, pas tout. « Pas pour longtemps », avait-il dit. Par la fenêtre, elle vit que les merles commençaient déjà à picorer les baies du sorbier, preuve, selon sa mère, que lhiver serait précoce. Sa mère était morte il y a sept ans, et souvent encore, Claire se disait : il faut que jappelle maman. Puis elle se souvenait.

Elle avait cinquante-huit ans.

***

Le lendemain, sans prévenir, son amie Sophie débarqua. Elle ne sonna quune fois arrivée devant limmeuble.

Ouvre-moi, je suis en bas.

Sophie, je ne suis pas prête.

Habille-toi. Je tattends.

Depuis la fac à Grenoble, Claire connaissait Sophie Durand. Trente-sept ans damitié, à bien compter. Sophie était directe, expansive, parfois envahissante. Il y a trois ans, elle avait quitté François et, après une période de larmes, avait ouvert une petite mercerie qui lui assurait un revenu modeste mais stable. Sophie affirmait que, depuis, elle navait jamais été aussi heureuse.

Elles sinstallèrent dans la cuisine. Sophie serra fort Claire dans lentrée, alors que celle-ci sentait déjà les larmes lui monter aux yeux. Elle ne pleura pas.

Raconte, lança Sophie, en servant le thé.

Tu sais déjà.

Je veux lentendre de ta bouche.

Claire raconta. Sobrement, sans détails superflus. Pierre avait dit quil partait. Pas pour longtemps. Il disait avoir besoin de temps. Elle navait pas demandé pour qui. Pas par ignorance. Mais parce que demander, cétait rendre ça réel. Tant quelle navait pas posé la question, elle pouvait saccrocher à la fragilité de lincertitude.

Et tu nas pas voulu savoir ? Sophie lobserva.

Non.

Claire Tu sais, au fond ?

Silence. Au dehors, la vie continuait sa route, indifférente.

Je suppose, admit Claire. Son assistante. Marion. Elle a trente-deux ans.

Pause. Sophie hésita, puis dit, prudemment :

Depuis longtemps ?

Je ne sais pas. Un an ? Ou plus. Jai Jai senti des choses. Mais je ne voulais pas y penser.

Tu as eu peur de quoi ?

Claire caressa distraitement sa tasse. Ce joli service, ils lavaient rapporté de Prague il y a dix ans. Cela avait été un beau voyage. Pierre plaisantait encore, riait, lemmenait par la main sur le Pont Charles.

Si javais réfléchi à ça, il aurait fallu agir, finit-elle par avouer. Mais je ne savais pas quoi faire. Je nai pas travaillé depuis vingt-six ans, Sophie. Tu comprends ? Dabord les enfants, puis la maison, puis cest arrivé comme ça.

Il ta entretenue.

Oui. Je moccupais de la maison, des enfants, de ses parents quand ils étaient malades. Jétais elle peina à trouver le mot, jétais un élément de sa vie. Un élément important, je croyais.

Tu crois que tu ne létais pas ?

Jétais utile, commode. Claire prononça cela sans rancœur, seulement comme un constat. Jai été lépouse commode. Pas de cris. Jacceptais tout. Cuisine blanche, pas crème. Vacances à la montagne, pas à la mer. Dîner à vingt heures, pas à dix-neuf. Toujours selon lui.

Sophie la fixa en silence, ce qui nétait pas son genre.

Tu es en colère ? osa-t-elle.

Non. Pas pour linstant. Peut-être plus tard.

Et là ?

Claire réfléchit, dehors la ville semblait figée.

Je cherche ce que jaime, moi, souffla-t-elle. Pas ce quil aimait, ni cette maison, ni ce confort. Moi. Je narrive pas à me souvenir tout de suite. Cest étrange.

Sophie posa la main sur la sienne. Ne dit rien. Parfois, cest tout ce dont on a besoin.

***

Sa fille, Hélène, appela trois jours après. Elle vivait à Bordeaux, avec son époux et deux enfants. À trente-quatre ans, elle avait toujours été proche de Pierre, pragmatique et rapide.

Maman, papa ma parlé. Tu vas comment ?

Ça va.

Maman, ce nest pas une réponse.

Hélène, je tassure. Je réfléchis.

À quoi ?

Il y avait cette tension dans la voix de sa fille, celle qui trahissait une prise de parti déjà faite.

À beaucoup de choses.

Papa dit que cest temporaire. Que vous devez juste

Hélène, interrompit Claire, calme mais ferme. Je préfère ne pas en discuter avec toi. Cest entre papa et moi. Daccord ?

Pause.

Daccord, concéda Hélène, plus douce. Tu es toute seule ?

Oui. Mais ça va.

Tu veux que je vienne ?

Non, vraiment. Je te le dirai, le moment venu.

Elle raccrocha puis sassit dans le fauteuil. Son fils, Julien, était à Paris. Il navait pas appelé. Cétait typique, Julien fuyait les sujets difficiles, les camouflait sous un « tu comprends maman, jai un gros dossier ».

Claire comprenait.

Elle fit le tour de lappartement. Quatre pièces, long couloir, deux salles de bains. Tout était à sa place. Elle en avait pris soin. Des fleurs fraîches aux fenêtres, des rideaux changés selon les saisons. Sur la table, lodeur de lavande des sachets quelle réalisait elle-même.

Un appartement beau. Mais étranger.

Non, pas étranger. Comme un musée. Tout y avait sa place, rien ny appartenait vraiment à ce quelle était.

Elle sarrêta devant la bibliothèque. Sur lune des étagères, ses quelques livres : cuisine, quelques romans, un recueil dAnna de Noailles, usé, offert à la fac. Elle le prit, louvrit au hasard, lut quelques vers. Quelque chose vibra, imperceptible.

Elle navait plus lu de poésie depuis vingt ans. Jamais eu le temps.

***

Pierre appela une semaine plus tard. Une voix mi-coupable, mi-résolue, comme sil exécutait seulement un devoir.

Claire, il faut quon parle.

Je técoute.

Ça serait mieux quon se voie.

Quand tu veux.

Il hésita, sattendant sans doute à des reproches, des larmes, des questions. Elle ne lui en offrit aucune.

Demain, à quatorze heures ? Je passe à lappartement.

Daccord.

Il arriva à lheure, comme toujours. La ponctualité : sa fierté. Elle mit leau à chauffer sans désir réel de convivialité, plus pour soccuper les mains.

Tu as bonne mine, lança-t-il en sasseyant.

Merci.

Claire, je ne voudrais pas que tu restes avec une mauvaise impression

Pierre, allons droit au but. Que veux-tu ?

Son ton arrêta net ses détours.

Je veux divorcer officiellement. On est adultes, inutile de prolonger.

Daccord.

Daccord ?

Oui. Je ne vais pas my opposer.

Claire Son visage affichait ce qui lui semblait autrefois de la sollicitude et qui lui paraissait désormais différent. Je veillerai sur toi. Lappartement reste à toi. Je taiderai financièrement. Tu ne manqueras de rien.

Tu maideras répéta-t-elle. Encore cette manie de répéter. Nouvelle, depuis ces derniers jours.

Oui. Tu nas jamais travaillé. Il faut bien que tu vives.

Leau bouillit. Sans se presser, elle versa dans la théière.

Pierre, posa-t-elle les tasses, tu te souviens quand ta mère était malade ? Trois ans daller-retour. Jallais la voir chaque semaine, je moccupais des soins, jachetais les médicaments, jéchangeais avec les médecins. Toi, tu étais pris.

Je men souviens, bien sûr.

Et quand Hélène a eu son deuxième, avec une grossesse difficile ? Jai vécu chez eux un mois. Je faisais tout.

Claire, où veux-tu en venir ?

À ceci : tu me proposes de « donner » de largent, comme si tu moffrais une aumône. Comme si pendant tout ce temps je navais servi à rien, vivant à tes crochets.

Il ouvrit puis referma la bouche.

Je nai pas voulu dire cela.

Je sais ce que tu voulais dire : tu veux passer pour un homme bon, généreux. Elle sassit face à lui. Pierre, je ne suis pas en colère. Mais je refuse de faire semblant dêtre une assistée. On sait tous les deux que non.

Il la fixa un moment. Puis quelque chose changea dans son regard, légèrement moins sûr.

Tu as changé, glissa-t-il.

En une semaine ?

Oui. En une semaine.

Elle but son thé à petites gorgées. Dehors, une vieille dame en manteau bleu donnait du pain aux pigeons.

Pour largent, dit-elle, je ne renonce pas à ma part. Cest la justice. Mais je ne veux pas que tu « me donnes » de largent comme à une enfant.

Claire

Attends, laisse-moi finir. Elle reposa la tasse. Vingt-six ans à gérer la maison. Jamais un mot plus haut que lautre, jamais dexigences. Jai rangé, élevé les enfants, reçu tes collègues, ri à tes blagues mille fois entendues. Abandonné la scène, sur ta promesse : « Claire, tu nas pas besoin du théâtre, je peux tout toffrir. » Jai accepté. Je ne regrette pas. Mais soyons honnêtes : cétait du vrai travail. Je lai bien fait.

Silence. Pierre fixait la table.

Je ne dis pas le contraire, lâcha-t-il enfin.

Tu as dit « je prendrai soin de toi » Comme dun gamin. Jai cinquante-huit ans, Pierre.

Il se leva, marcha jusquà la fenêtre. Le sorbier, dehors, rouge et sage.

Tu as raison, souffla-t-il. Tu as raison, Claire.

Elle mit du temps à réaliser quil venait de ladmettre.

Parlons avec nos avocats, poursuivit-il. Calme, sans dispute.

Je suis daccord.

Il prit son manteau. Avant de partir, se retourna.

Claire. Je

Non, dit-elle. Pas besoin den dire plus. Va.

Il partit. Elle demeura longtemps à table. Puis saisit son téléphone et écrivit à Sophie : « On a parlé. Je vais divorcer. Tout va bien. »

La réponse vint aussitôt : « Bravo ! Passe demain à la mercerie. Jai reçu des nouveaux fils, tu adorais broder. »

Claire sourit. Il fut un temps où elle aimait cela, il y a bien trente ans.

***

Les deux semaines suivantes, elle vécut dans un état étrange. Ni douloureux, ni doux. Comme si on lavait tirée hors de son cadre habituel et déposée ailleurs. Plus de cadre, mais pas encore de chemin.

Elle se rendit chez Sophie, à la mercerie « À lAiguille ». Odeur de tissu et de bois, écheveaux de laine et fils à broder colorés sur les étagères. Claire toucha, caressa, humant le coton, la soie, le mohair. Quelque chose en elle se réchauffait lentement.

Tiens, regarde souffla Sophie, lui tendant un tambour à broder. Pour les débutantes. Ou tu prends plus complexe.

Je savais faire.

Il y a trente ans. Tu as peut-être oublié.

On noublie pas.

Vérifions ! taquina Sophie.

Claire acheta de la toile, du fil, des aiguilles. Une fois rentrée, installée près de la fenêtre, elle étudia la grille longtemps. Puis elle commença. Les premiers points furent maladroits, elle défit tout, recommença plus lentement, plus concentrée. Ses mains se souvenaient peu à peu.

Elle broda trois heures daffilée, sans voir le temps passer.

Une sensation étrange de satisfaction, simple.

***

Julien appela fin octobre, un mois et demi après la séparation.

Maman, salut. Tu vas bien ?

Bien. Et toi ?

Ça va. Jai parlé à papa.

Julien

Attends, je ne prends le parti de personne. Il ma dit que tu refusais son aide. Cest vrai ?

Pas exactement. Je garde ma part, je refuse laumône.

Mais tu ne travailles pas, maman Tu dois prévoir.

Jai cinquante-huit ans, pas quatre-vingts, Julien. Je peux travailler.

Tu vas faire quoi ?

Bonne question. Elle y pensait. Le conservatoire, abandonné pour le mariage, cétait fini. Mais elle aimait les langues. À vingt ans, elle parlait parfaitement italien. Elle en avait gardé quelques bases, surtout à force de regarder des films en V.O.

Je ne sais pas encore. Je trouverai.

Préviens-moi si tu as besoin.

Je te le promets. Ne ten fais pas pour moi, Julien. Je ne me noie pas.

Silence.

Daccord, maman. Bisous.

Suite à cet échange, elle dénicha danciennes notes, au fond dun placard, parmi les pulls dhiver : un cahier ditalien griffonné de sa main vive détudiante. Un autre visage delle-même, inconnu, regardait entre les lignes.

Peut-être était-ce cela, avancer ?

***

Lavocat, Maître Girard, un homme calme au regard doux, la reçut avec courtoisie.

Vos droits sont clairs, madame Lefèvre. Bien acquis, partage équitable : appartement, maison de campagne, comptes en banque. Reste à sentendre sur la répartition.

Je veux garder lappartement. Il me la proposé.

Il gardera probablement la maison ou une compensation financière.

On sest mis daccord : pas desclandre.

Cest rare, remarqua Maître Girard.

Je le sais.

Parfait. Je prépare le dossier, comptez un mois.

Dehors, froide journée de novembre, ciel de plomb. Claire marcha longtemps, longeant les rues de Lyon.

Ville familière, pourtant différente aujourdhui. Cest ici quelle était née, rencontré Pierre, vécu toute sa vie. Elle connaissait toutes les boulangeries, les squares, les vieux platanes de la presquîle, les coins à moineaux lhiver.

Cétait cela aussi, avoir quelque chose à soi.

Elle entra dans un petit café, commanda un café crème, une tarte aux pommes. Sattarda à la vitre, sans penser à rien de précis. Elle se contentait dêtre là.

Ça faisait longtemps quelle navait pas simplement été là, sans tâches, sans agenda dicté par dautres.

Deux femmes de son âge bavardaient à la table voisine, entraient dans des éclats de rire. Claire les regarda, et pensa : cest ça la vie. Rire, porter des écharpes vives.

Elle régla, laissa un pourboire, sortit.

***

En décembre, Hélène appela. Le ton avait changé.

Maman, je viens chez toi pour Noël. Seule. Sans Paul, sans les enfants. Daccord ?

Évidemment. Et eux ?

Chez ses parents à lui. Jai dit que cétait mon tour. Pause. Maman, javais tort, au début. Jai cru Enfin, que je devais arranger les choses entre vous. Quon pouvait réparer. Mais finalement, ce nest pas à moi de décider.

Hélène

Laisse-moi finir. Je croyais que tu allais teffondrer. Quon devrait prendre soin de toi. On a toujours vu Papa tout gérer, et toi un peu elle hésita.

Dans lombre ? souffla Claire.

Oui. Mais tu ne tes pas effondrée. Et ça ça ma marquée.

Quest-ce qui ta marquée ?

Jai commencé à penser à moi. Ce que moi je voulais. Pas Paul, pas les enfants. Moi. Ça sonne égoïste ?

Non. Cest ça, se connaître.

Elles discutèrent une heure. Des enfants dHélène, de son boulot, de son envie de peindre, enfouie depuis toujours sous le manque de temps. Claire, en lécoutant, ressentit quelque chose de chaud. Pas de la fierté, non. Une reconnaissance. Comme si elle voyait en sa fille ce quelle aspirait à devenir elle-même.

***

Hélène arriva le 29 décembre. Du vin, du fromage, des pantoufles fantaisie. Elles décorèrent le sapin sur des airs dAznavour retrouvés sur YouTube, Hélène moquant gentiment lincompétence informatique de sa mère. Claire riait de bon cœur.

Cétait doux, sincèrement doux.

Le soir du Nouvel An, elles invitèrent Sophie. Ses célèbres petits chaussons et une grosse jarre de cornichons maison. Trois femmes à table, du vin, des discussions. Pas un mot sur Pierre. On rêvait de voyages : Sophie voulait enfin voir la Bretagne, Hélène la Corse. Claire, sans trop y réfléchir, confia :

Jaimerais aller à Paris.

Paris ? sétonna Sophie.

Jai appris litalien, jeune. Jaimerais voir ce quil en reste.

Seule ?

Probablement. Ou pas. On verra.

Hélène la regarda longuement, puis sourit.

Tu as changé, maman.

Deuxième fois quon me le dit.

Le premier, cétait Papa ?

Oui.

Et ça sonnait comment, dans sa bouche ?

Claire réfléchit.

Comme un reproche. Comme si javais triché.

Et maintenant ?

Maintenant, cest un compliment.

Sophie leva son verre.

À celles qui brisent les règles du jeu !

Les verres tintèrent. Dehors, premiers feux dartifice. Enfin, Claire entrait dans la nouvelle année comme un commencement rien quà elle.

***

En janvier, elle sinscrivit à des cours ditalien. Petite école à deux pas de chez elle. Groupe bigarré : deux étudiantes, une quadragénaire, un retraité, Monsieur Arnaud, qui rêvait de lire Pavese en version originale.

Cest bien, dapprendre pour soi, observa Monsieur Arnaud à la surprise du jeune professeur.

Claire opina en silence.

Ce nétait pas facile. Elle se souvenait de plus quelle ne croyait, mais les conjugaisons, les articles Elle pataugeait, et ce nétait pas dans ses habitudes daccepter de mal faire quelque chose, davoir à recommencer.

Au troisième cours, le prof la stoppa à la sortie.

Madame Lefèvre, vous avez un bel accent. Cest doù ?

Je lai appris jeune.

Continuez. On nimagine pas limportance.

Sur le chemin du retour, Claire se dit : un bel accent, ça, cétait à elle. Cela avait toujours été en elle, même si personne nen faisait jamais cas.

***

Le divorce fut signé en février, sobrement, chez Maître Girard. Pierre paraissait fatigué. Lui, la découvrait sous un autre angle.

Comment tu vas ? demanda-t-il dans le couloir.

Bien.

Vraiment ?

Oui.

Il la détailla, lair désemparé, comme sil attendait autre chose, un effondrement, un besoin.

Tu tes mise à faire quelque chose ? Sophie ma parlé

Cours ditalien. Et daquarelle aussi.

Daquarelle ? Mais tu nas jamais peint.

Non, mais jessaie.

Il hocha la tête, enfila son manteau, déjà sur le point de partir :

Claire. Je

Pierre, coupa-t-elle doucement. Tu es quelquun de bien. Mais nous ne nous convenions plus. Vis ta vie, fais-le bien.

Il la fixa longtemps, puis sortit.

Elle resta dans le hall un moment. Derrière la vitre, février, neige, la ville. Un jour ordinaire pour un bouleversement : vingt-six ans de mariage balayés calmement.

Elle sortit. Lodeur de la neige, quelque chose de neuf dans lair. Elle leva les yeux vers le ciel. Les flocons fondaient à peine posés.

Elle rentra lentement, en traversant le parc.

***

Laquarelle, cétait autrement plus coriace que litalien. Les couleurs bavaient, les couches saccumulaient en boue, le papier gondolait. La prof, Madame Coste, femme de cinquante ans toujours tachée de pigments, observa ses tentatives avec bienveillance.

Vous essayez de contrôler la couleur. Elle naime pas ça.

Et elle aime quoi ?

Quon lui fasse confiance. Posez leau, posez la couleur, laissez-la

Claire essaya. Dabord, ce fut le chaos. Puis un peu dordre. Et chaque feuille, imparfaite, laissait voir quelque chose dauthentique.

Un jour, Madame Coste se pencha au-dessus dun croquis dun sorbier à la fenêtre. Baies rouges, ciel gris.

Cest vrai, dit-elle.

Cest bancal.

Bancal et vrai, ce nest pas incompatible.

Sur la feuille, le sorbier nétait pas celui de la cour. Mais cétait le sien, celui quelle voyait, quelle ressentait.

Cétait la nuance, et cétait essentiel.

***

Au printemps, Hélène revint, cette fois avec mari et enfants. Ils restèrent une semaine. Le soir, elle et sa mère discutaient dans la cuisine, tandis que Paul regardait le foot et que les enfants dormaient.

Tu es heureuse ? demanda Hélène, une nuit.

Cest compliqué.

Pourquoi ?

Avant, jétais persuadée de comprendre le bonheur. Une belle maison, une famille, tout qui tient. Désormais je ne sais pas. Je me sens bien. Ce nest pas pareil.

Comment alors ?

Claire réfléchit.

Cest me réveiller et savoir que la journée mappartient. Pas celle dun autre, pas dictée. Cest étrange ?

Non, répondit Hélène tout bas.

Tu penses à toi ?

Oui. Plus quavant. Jai commencé laquarelle. Comme toi.

Vraiment ?

Le dimanche matin. Paul nétait pas ravi, puis il a compris.

Claire regarda sa fille. Trente-quatre ans. Fine, un peu en retrait. Toujours dans lombre de son mari, elle aussi.

Hélène, dit-elle, tu nas pas à marcher dans mes traces.

Je trace les miennes. Japprends de toi.

De moi ? Claire eut un léger rire. Jai simplement continué à vivre, même à cinquante-huit ans.

Long silence.

Je ne savais pas à quoi ressemblait ça vu de lextérieur.

À ça, justement.

Et de lintérieur, tu sais ? Cest la peur. De réaliser quon ne se connaît pas vraiment. Quon ne sait même plus sa couleur préférée.

Aujourdhui, tu la connais ?

Aujourdhui oui. Le bleu. Celui de mes aquarelles.

Hélène sourit, se leva, serra sa mère fort. Comme lavait fait Sophie, des mois plus tôt.

Maman, tes formidable.

Toi aussi.

***

Lété, Sophie proposa dix jours en Bretagne. Groupe organisé, gîte confortable.

Je ne suis jamais partie sans Pierre, avoua Claire.

Justement, viens.

Je nai nulle habitude des sacs à dos.

Tu seras bien installée. Dis oui ?

Claire hésita trois jours. Puis accepta.

La Bretagne, ce fut un autre monde. Lacs, pins droits comme des piliers de cathédrale, silence habité, ciel immense.

Elle avait emporté son aquarelle.

Elle peignait chaque matin, seule devant le paysage. Toujours imparfait, mais vivant. Un matin, en peignant un lever de soleil sur lAtlantique, une évidence la traversa :

Elle ne pensait plus à Pierre. Pas par effort, mais parce que ce chapitre était fermé. Comme un livre quon a fini, prêt à en ouvrir un autre.

Sophie vint regarder par-dessus son épaule.

Cest superbe, dit-elle.

Tu trouves ?

Je laccrocherais chez moi.

Claire contempla la feuille : lagune pâle, pins brumeux, horizon un peu flou, un peu tordu mais vibrant.

Peut-être que je le mettrai aussi.

***

En septembre, elle eut cinquante-neuf ans. Elle organisa un petit dîner. Sophie, la voisine Marion, deux camarades daquarelle. Hélène les appela via Messenger, les enfants criaient, chantaient « joyeux anniversaire, mamie », brandissaient des dessins.

Claire regarda lécran, ses petits-enfants, sa fille riant. Voilà à quoi cela devait ressembler : du bruit, de limperfection, mais de la vie.

Julien envoya un virement et un texto bref : « Bon anniv, maman. Bientôt à Lyon ! » Elle sourit. Julien resterait Julien.

Sophie leva son verre.

À Claire, la femme qui a appris à être elle-même en un an.

Jai toujours été moi-même, protesta Claire.

Oh non, répondit Sophie. Maintenant oui.

Claire ne contesta pas. Peut-être quelle avait raison.

***

En octobre, elle accrocha son aquarelle bretonne au-dessus du canapé, à la place dune vieille affiche choisie par Pierre : jolie, inoffensive, banale. Elle la rangea soigneusement et installa son tableau à elle.

Ce nétait pas parfait. Mais cétait le sien, dessiné de sa main, vu, ressenti par elle.

Voilà peut-être la vraie valeur : pas la beauté, la propriété.

Elle contempla la peinture longtemps. Puis le téléphone sonna, numéro inconnu.

Allô ?

Madame Lefèvre ? Cest Adrien, de lécole de langues. Vous aviez laissé votre numéro. Nous lançons un club de conversation italienne le mercredi soir. Pratique pure, pas de grammaire. Intéressée ?

Elle consulta son aquarelle. Mer bleue, brume.

Oui. Inscrivez-moi.

Le mois de novembre arriva en silence. Claire rentrait de cours, dans la main un sac avec un roman italien, choisi au hasard, à la couverture ou au feeling.

En bas de limmeuble, Pierre attendait.

Elle ne le remarqua pas tout de suite. Il sétait mis de côté, col relevé, évidemment là depuis longtemps. Il était nerveux.

Bonjour, dit-il.

Bonjour. Ni surprise, ni crainte, juste bonjour.

Je Je peux te parler ?

Brève hésitation.

Montons.

Elle déposa son manteau, proposa un thé. Il refusa. Sassit sur le canapé, regarda laquarelle accrochée.

Cest toi qui las faite ?

Oui.

Cest beau.

Merci.

Il contempla encore le tableau, puis :

Claire. Je ça na pas marché, tu sais.

Elle attendit.

Marion Elle est plus jeune. Différente. Je croyais avoir besoin dune autre vie. Mais en fait, cest moi que je fuyais. Pas toi. Mon âge, ma fatigue Tu ne mas rien demandé. Jamais.

Ce nest pas mon affaire.

Peut-être. Il la fixait. Tu es différente. Complètement différente.

Oui.

Je ne men rends pas compte. Tu as toujours été là Je pensais que tu le resterais.

Pierre, dit-elle doucement, quattends-tu de cette conversation ?

Il la regarda longtemps. Baissa les yeux.

Je ne sais pas, souffla-t-il. Dire que je regrette. Que je nai jamais compris ce que javais.

Silence.

Dehors, lautomne. Le sorbier nu, les oiseaux partis. Mais larbre, lui, restait debout.

Je técoute, dit Claire. Merci de lavoir dit.

Cest tout ?

Elle le regarda, grand, fatigué, perdu. Vingt-six ans à ses côtés, désormais si loin.

Pierre, elle prit le livre sur la table, roman italien, le caressa doucement. Je lis en italien, enchaîne maladroitement, mais jy arrive. Je peins. Jai visité la Bretagne. Je dors la fenêtre ouverte, parce que jaime ça. Je mange ce qui me plaît, pas ce qui arrange quelquun dautre. Je ne ten veux pas, vraiment. Tu mas donné beaucoup. Mais tu mas aussi montré que jai trop longtemps vécu loin de moi-même. Cest précieux aussi.

Tu reviendras ? murmura-t-il. Question étrange. Il le savait sûrement.

Claire observa sa peinture : mer bleue, brume, son sorbier. Elle sourit.

Pierre, jai cinquante-neuf ans. Et je crois que, pour la première fois, je vis. Vraiment. Tu voudrais un thé ? Je mets leau à chauffer.

Elle se leva, marcha vers la cuisine. De la fenêtre, elle regarda la cour, le sorbier nu, la vieille dame en manteau bleu qui jetait encore du pain aux pigeons.

Derrière, dans le salon, un silence paisible. Puis elle entendit Pierre bouger. Il se planta dans lembrasure.

Claire

Elle se retourna.

Dis-moi juste une chose. Tu es heureuse ?

La bouilloire commençait à murmurer. Le sorbier se dessinait sombre derrière le carreau.

Japprends, répondit-elle. Japprends à être heureuse. Cest plus difficile quil ny paraît. Mais japprends.

Il la dévisagea. Elle le regarda aussi. Deux adultes dans une cuisine autrefois commune, aujourdhui à elle seule.

Cest une bonne chose, murmura-t-il. Vraiment une bonne chose, Claire.

La bouilloire siffla.

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