Entre vérité et rêve
Dans le calme de mon salon, je me pelotonnais sous mon plaid, savourant la tranquillité de mon appartement parisien. Derrière la fenêtre, les flocons de neige dansaient doucement, recouvrant les balcons d’une fine couche blanche. Je revenais tout juste de ma dernière séance dessayage pour ma robe de mariée, le cœur palpitant démotion. Dans ma main, je serrais encore le sac rempli de mes accessoires: de délicates boucles doreilles en argent, un diadème finement ciselé, et dautres détails minuscules qui viendraient parfaire ma tenue le jour J. Mes pensées étaient tout entières accaparées par la fête qui approchait: limage de moi en robe blanche, la lumière des lampions qui viendrait jouer sur mes bijoux, et tous ces regards admiratifs posés sur moi.
Un carillon retentit brusquement, brisant la paix feutrée de mon soir. Surprise, je resserrai le plaid autour de moi, cherchant lheure du regard: dix-neuf heures moins dix. Qui pouvait bien venir à une telle heure? Dans ma tête défilèrent chaque hypothèse possible: un livreur en retard, Louise de létage du dessus, ou même une urgence imprévue.
Je massis sur le bord du canapé, hésitant à me lever, puis, repoussant mes craintes, japprochai sur la pointe des pieds et jetai un œil par le judas. Un homme, grand, dont le visage restait caché, patientait sur le palier. Jhésitai, peu rassurée.
Qui est-ce? demandai-je dune voix qui se voulait posée.
Cest moi, Valentin, répondit la voix étouffée par la porte. Il faut que je te parle. Maintenant.
Je restai sans bouger, partagée entre la méfiance et un soupçon dinquiétude. Et sil était arrivé quelque chose à Élise? Jouvris la porte à demi, prête à la refermer au moindre doute. Valentin apparut sur le seuil, des traces de neige fondue sur son manteau sombre.
Son visage était tiré, les yeux un peu fous, habités dune intensité qui ne lui ressemblait pas de quoi me gorger dappréhension.
Entre, fis-je mécaniquement, en masquant mon trouble. Tu vas attraper froid.
Sans se déchausser, il gagna le salon, laissant sur le parquet clair des traces deau et de terre dont il ne prit même pas conscience. Il semblait ailleurs, le regard perdu vers lhorizon dune pensée inaccessible, et je sentis linquiétude monter dans ma poitrine.
Aurélie, finit-il par dire en tournant vers moi un visage grave, jen peux plus. Je taime.
Je crus mal entendre.
Valentin, tu…
Mais ma phrase mourut sur ma langue, trahie par lémotion.
Il me coupa, sapprocha, fébrile, comme sil risquait de renoncer à tout sil ne parlait pas sur-le-champ.
Je sais que tu vas te marier. Que tout ça est complètement fou. Mais je ne peux plus me taire. Jai essayé de toublier, de continuer sans toi, en vain. Je naurais jamais dû attendre. Avec Élise Ce nest que pour être plus près de toi que je suis sorti avec elle. Je ne lai jamais aimée. Jamais.
Tout en moi se glaça. Comment pouvait-il? Éprouver quelque chose pour moi et user de la gentillesse dÉlise? Mon cœur se serra à la pensée de ma pauvre amie, si sincère, si amoureuse.
Jabandonnai mon plaid derrière moi, désireuse de retrouver la réalité, mais lair me sembla salourdir, rendant ma respiration difficile.
Valentin…, balbutiai-je, cherchant mes mots. Tu sais ce que tu racontes? Jai un fiancé, je laime, cest sérieux, tu le sais. Tout est prêt. Et puis… Élise…
Il hocha la tête, le regard dur, comme débarassé dun fardeau.
Je sais, mais je ne peux plus fuir. Dans deux semaines, tu deviendras intouchable pour moi. Je devais, même si cest trop tard. Élise na jamais compté! Elle ne représente rien pour moi. Cest toi, et seulement toi.
Mes mots se firent secs, étrangers:
Tu te rends compte de ce que tu dis? De ce que les mots que tu jettes signifient?
Il continuait, déterminé, fiévreux:
Oui, jai tout fait pour attirer ton regard, pour que tu comprennes à quel point je taime, à quel point on pourrait être heureux ensemble.
Puis, se mis à genoux, tremblant, sortant une petite boîte: une bague élégante, couronnée dune pierre discrète.
Laisse-le tomber. Ton fiancé. Épouse-moi. Je ferai ton bonheur, je le jure.
Sonnée, je repassai en boucle toutes les images: Valentin à une soirée qui fait rire Élise, ses mains pleines de tendresse pour elle, ce regard doux qui avait rassuré même mon esprit inquiet. Tout ça, de fausses apparences? À présent, la mosaïque de notre passé éclatait; impossible den recoller les morceaux.
Relève-toi, murmurai-je dune voix blanche.
Il obéit, lespoir brisé, la détresse dans les yeux.
Tu ne me crois pas?
Si, lançai-je calmement. Je crois à ta sincérité. Mais cela na plus aucune importance.
Je créai une distance entre nous, essentielle à la clarté de ma pensée.
Tu restes mon ami, Valentin. Mais mon cœur est ailleurs. Mon histoire avec Adrien, je la vis pleinement, et rien de ce que tu diras ne pourra la briser.
Il baissa les yeux, la bague prisonnière dans son poing.
Et si je lavais dit plus tôt?
Un instant de silence, puis:
Cela naurait rien changé. Désolée, Valentin. Tu es serviable, attentionné mais tu nes tout simplement pas fait pour moi.
Il voulut défendre sa cause, insistant, presque suppliant:
Tu ressens quelque chose pour moi, je le sais.
Je reculai, angoissée par la tournure quil donnait à léchange. Je mesurais sa nervosité, sa tension, et prévoyais déjà comment mextirper de la pièce si lambiance senvenimait.
Il ny a rien entre nous, Valentin. Tes sentiments ce nest pas de lamour, cest de la projection. Tu me prêtes des qualités et des défauts que je nai pas. Ce nest pas juste, ni sain. Arrêtons là.
Il sentêta, les poings fermés sur son impuissance:
Tu te trompes. Jamais je nai aimé ainsi. Ce que je ressens est profond.
Je sentis lagacement pointer à la mention dÉlise:
Et Élise? As-tu seulement pensé à elle? Elle taime sincèrement. Tu las utilisée, déçue, sacrifiée pour une image. Tu crois que je vais tout laisser pour toi après ça?
Il murmura, la voix étranglée:
Je sais, je suis en tort. Mais je ne regrette rien.
On ne bâtit pas son bonheur sur la souffrance des autres. Tu te forgés une image idéale de moi que la réalité ne pourra jamais égaler. Tu devrais dire la vérité à Élise, lui demander pardon.
Valentin se figea, hésitant.
Pourquoi? Je tai dit que je ne laime pas! Elle magaçait même… Alors que toi
Une lueur de pitié me traversa, mais je la réprimai. Je ne voulais pas quil croie à de louverture de ma part.
Valentin, il ny aura plus rien, ni entre nous, ni avec Élise. Et tu sais que je ne mentirai pas.
Après un long silence, il déclara:
Je pars mais je nabandonnerai jamais. Jattendrai que tu comprennes que nous sommes faits lun pour lautre.
Ne mattends pas, dis-je calmement. Tourne la page. Vis ta vie, cherche lamour vrai, pas un fantasme. Maintenant, il est temps que tu partes.
Il quitta lappartement, refermant la porte tout en retenue. Enfin, seule, je restai un moment devant la porte close, observant par la fenêtre sa silhouette fondre dans la nuit et la neige surplombant le boulevard Garibaldi.
Tandis quil disparaissait dans un repli de la rue, un frisson me traversa. La situation était grave ; je ne pouvais laisser Élise dans lignorance. Sil inventait des mensonges pour regagner du terrain? Je saisis mon téléphone et composai son numéro. Ma voix, lorsque je lui expliquai, fut étonnamment ferme:
Élise, il faut quon parle, cest très important.
Elle répondit avec douceur:
Tu sembles tendue. Quelque chose ne va pas?
Valentin est venu tout à lheure. Il ma tout avoué: il na jamais eu de sentiments pour toi. Tu étais un prétexte pour se rapprocher de moi.
Un long silence sensuivit. Elle tentait sans doute dassembler le puzzle, elle aussi.
Il a vraiment dit ça…
Je ne veux pas te faire de mal, mais il valait mieux que tu saches. Tu es ma meilleure amie.
Jentendais sa peine dans son souffle.
Et maintenant?, demanda-t-elle simplement.
Jignore ce quil compte faire. Mais soit prudente, il a lair davoir perdu la raison. Sinon, je passerai te voir?
Pas besoin, souffla-t-elle. Merci de ta sincérité.
Pardon de timposer ça…
Il vaut mieux une vérité pénible quun long mensonge.
Nous raccrochâmes. Je collai mon front à la vitre froide, observant les flocons sous la lumière jaune des réverbères, espérant que le calme finirait par revenir dans nos vies.
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Chez elle, Élise, le regard plongé dans sa tasse de thé refroidie, repassait la discussion dans sa tête. Le tic-tac de lhorloge résonnait, martelant que la vie continue, quelque soit la douleur du moment.
Que devait-elle faire? Appeler Valentin? Laffronter? Se confier à Aurélie? Rien ne semblait approprié. Un autre coup de sonnette la fit sursauter. Elle hésita, puis se dirigea vers la porte. Derrière, Valentin. Il était pâle, usé, de la neige dans les cheveux, les traits tirés.
Élise, démarra-t-il fébrilement, il faut que je tavoue…
Inutile, trancha-t-elle. Aurélie ma déjà tout dit Tu ne peux plus rien ajouter.
Valentin resta interdit.
Elle ma précédé. Jespérais pouvoir texpliquer moi-même
Se redressant, elle chercha à contenir ses émotions:
Pourquoi es-tu venu? Mhumilier une dernière fois? Confirmer que je nétais quun tremplin?
Non Je voulais te demander pardon. Pour mes mensonges, pour tavoir utilisée.
Il sortit la bague, la tendit vers elle:
Prends-la, en guise de pardon.
Elle fixa le bijou, inexpressive:
Garde-la. Tes cadeaux nont pas leur place ici.
Il laissa retomber la boîte, vaincu.
Je comprends.
Comment réparer ça?, interrogea-t-elle, acide. Tu vas te marier avec moi par remords? Ou teffondrer devant moi?
Il tenta, dune voix éteinte:
Je voudrais tout recommencer, sans tromperie.
On ne reconstruit rien sur des ruines. Jai besoin de temps, et de distance. Je ne veux plus te voir. Pars, Valentin.
Il obtempéra, la bague cachée au creux de sa main.
À peine avait-il franchi la porte quun autre appel retentit. Elle ouvrit, trouvant Adrien, sobre, rigide, impassible.
Je sais tout, lança-t-il à Valentin. Tu tes joué de deux femmes. Tu ne peux plus rester.
Avant que Valentin ne proteste, Adrien le fit taire:
Inutile de parler. Aurélie ma tout raconté. Tu croyais vraiment ten sortir ainsi?
Dun geste calculé, il le frappa, le faisant tomber contre la commode. Puis, froidement:
Ceci nest quun avertissement. Approche-toi encore dAurélie ou dÉlise, tu texposes au pire.
Valentin tenta de se redresser, digne.
Adrien se tourna vers Élise, la dureté de ses traits satténuant:
Je suis désolé den être venu là. Mais il le méritait.
Élise répondit simplement:
Je comprends. Merci.
Adrien sourit faiblement:
Tu mérites mieux. Tu nes pas seule.
Il séclipsa.
Élise, enfin seule, ferma les yeux, sentant un semblant de paix lenvahir. Tout était fini. La douleur restait vive, mais une page se tournait, enfin.
******************
Pendant ce temps, Valentin avançait, courbé, dans la nuit glaciale. Ses pas dans la neige sonnaient creux. Il comprenait quil avait tout gâché: le respect de deux femmes, lamitié, la confiance. Rien ne subsistait, sinon la leçon.
Le lendemain, les ecchymoses au visage, il alla travailler à la Défense. Les regards le fuyaient, on chuchotait derrière son dos, mais il sen fichait. Une semaine plus tard, il demanda sa mutation pour Lyon.
Avant de partir, il rendit la bague chez le bijoutier du boulevard Saint-Germain. Lemployé, dubitatif, lui remit le montant de lachat (1950 euros), que Valentin transféra aussitôt à Élise par virement, accompagné dun simple message: «Pardon. Cela tappartient.»
Le jour de son départ, il descendit attendre le taxi devant le porche, une valise à la main. La neige retombait sur Paris, effaçant les traces dune histoire douloureuse.
Jai tout gâché, murmura-t-il en fermant les yeux.
Puis il monta dans la voiture.
Dans un café chaleureux de Montparnasse, Élise sinstalla face à Aurélie et Adrien. Trois chocolats chauds fumants sur la table.
La discussion était sereine: on parlait de la vie, de lavenir. Aurélie partageait, avec un sourire pudique, ses espoirs et lorganisation de son mariage. Adrien restait silencieux, bienveillant.
Élise, regardant tomber la neige, déclara:
Je ne lui en veux plus. Cest triste, mais maintenant, je suis en paix.
Aurélie glissa une main rassurante sur son bras:
Tu as toujours mérité mieux.
Élise hocha la tête, émue.
Oui. Et je sais que le bonheur existe, ailleurs.
La neige tombait, blanche, douce, sur Paris, couvrant la ville dun manteau vierge, prêt à accueillir des lendemains nouveaux. Nous étions ensemble, et au fond, cétait tout ce qui comptait.