Entre, maman, on tattendait, lance son fils Mathieu, pendant que sa belle-fille, Camille, lui retire sa veste et tend des chaussons à sa belle-mère. Mais soudain, un air dinquiétude passe sur son visage.
Après être entrée dans la pièce où les invités sont réunis, Camille fait un discret signe de tête vers le sol et Mathieu remarque, tout comme elle, des traces deau humides sur le parquet. Ils échangent un regard, mais préfèrent ne pas en parler tout de suite.
Mathieu et Camille ont une grande nouvelle à fêter : ils viennent tout juste daccueillir des jumeaux, et maintenant que les enfants ont déjà un certain âge, ils ont décidé dinviter la famille la plus proche pour célébrer cet événement ensemble.
Marie, retraitée depuis quelques années, a apporté aux petits de jolis vêtements tricotés quelle a confectionnés elle-même. Elle na pas les moyens de se permettre des achats en magasin, alors elle avait dabord refusé linvitation, disant quelle viendrait une autre fois. Mais son fils et sa belle-fille insistaient : une telle journée ne pouvait se passer sans elle.
Les petits garçons sappellent Antoine et Luc. Marie est ravie de ce choix : son mari portait le prénom Luc, et son propre père sappelait Antoine. Elle ne peut quêtre heureuse de voir son fils perpétuer la tradition des prénoms masculins de la famille.
Oh quil est adorable, tout le portrait de toi, Camille… Et celui-ci, il te ressemble, Mathieu. Oh non, je my perds, cest vrai quils se ressemblent tellement ! sexclame Marie, trottinant autour du berceau, incapable de distinguer qui est qui, les deux garçons étant comme deux gouttes deau.
Mathieu et Camille rient de bon cœur, attendris par la joie et linquiétude de la grand-mère, qui les amuse et les émeut en même temps.
Après le départ des invités, Marie commence à se préparer à rentrer aussi. Camille jette un coup dœil à son époux, et Mathieu suggère à sa mère de rester dormir chez eux :
Maman, tu ne veux pas rester dormir ? Il se fait tard, il ny a peut-être plus de bus. Et puis, tu pourrais aider Camille avec les petits, ils ont justement besoin dun bain et dêtre couchés ce soir.
Daccord, mon chéri, si tu veux, répond Marie avec un doux sourire.
Elle aide sa belle-fille à débarrasser la table, fait la vaisselle avec soin, puis tous les trois sattellent à la toilette des bébés. On lit une immense joie dans les yeux de la grand-mère. Camille lui tend lun des bébés, mais elle hésite : elle a peur, il lui paraît si petit, elle craint quil ne glisse de ses bras.
Maman, après tout, tu as bien élevé Mathieu sans jamais le faire tomber, la rassure Camille en riant.
Cétait il y a longtemps Jai oublié comment on tient un tout-petit, soupire Marie, un peu déconcertée.
Camille confie Antoine à sa belle-mère, qui aussitôt sapaise en serrant son petit-fils contre elle ; comme sil sentait le lien, il sendort immédiatement, parfaitement confiant. Camille, elle, berce Luc dans ses bras.
On prépare une chambre séparée pour Marie, pour quelle puisse bien dormir, mais elle reste éveillée la moitié de la nuit, à lécoute du moindre bruit dAntoine ou de Luc. Cette vigilance épuise la vieille dame, qui finit cependant par sendormir profondément au petit matin.
Quand elle se réveille, la belle-fille a déjà préparé le petit-déjeuner ; les bébés dorment encore.
Où est Mathieu ? demande Marie, surprise de le voir absent de la cuisine.
Installez-vous, maman, il ne va pas tarder, répond Camille pour la rassurer.
Quelques minutes plus tard, Mathieu rentre, tenant dans les bras une grande boîte.
Maman, cest pour toi. Ouvre-la, dit-il en souriant.
Marie découvre à lintérieur une paire de bottes toutes neuves. Bouleversée, elle ne trouve pas ses mots.
Les enfants, elles sont trop chères, je ne peux pas accepter ça, murmure-t-elle, les larmes aux yeux.
Rien nest plus précieux que toi, maman. Allez, essaie-les, porte-les en bonne santé, répond tendrement son fils.
Marie enfile les bottes et sémerveille : comment ses enfants ont-ils deviné quelle en avait besoin ? Ses anciennes bottes partaient en morceaux et elle navait pas assez deuros pour les remplacer.
Soudain, un des jumeaux se met à pleurer, et la grand-mère, toute fière de ses nouvelles bottes, accourt auprès des enfants.
Tu es merveilleuse, merci, souffle Mathieu à sa femme. Je ny aurais jamais pensé tout seul.
Il ny avait pas à hésiter, répond doucement Camille en lembrassant. Hier, quand jai vu ses pieds trempés, les traces sur le parquet, et létat de ses vieilles bottes, tout était clair. Pour nous, trois mille euros, cest beaucoup ; mais on a de quoi sen sortir. Pour ta maman, cest une somme insurmontable. Quelle profite de ses bottes, cest le principal.
Le cœur de Marie déborde de chaleur. Peut-être sont-ce les bottes toutes neuves, peut-être est-ce simplement quelle sent, aujourdhui, quelle compte vraiment pour ses enfants.